Avec Albert de Mun

Au service de Dieu, de la France, du peuple, telle a été la vie d’Albert de Mun (1841-1914). Destitué, à cause de cela, de toute influence sur la conduite des affaires publiques, il demeure un symbole de grandeur morale. Les médias ne diront rien de son centenaire, le 6 octobre, raison de plus pour évoquer ce précurseur de la doctrine sociale de l’Église.

L’an 1871, par un soir neigeux de décembre, les membres d’un « cercle de jeunes ouvriers » établi à Paris, boulevard Montparnasse, entendirent un officier de cavalerie, pas beaucoup plus âgé qu’eux, leur adresser des paroles pleines d’émotion et de ferveur. C’était le comte Albert de Mun. Ayant dès sa sortie de Saint-Cyr, servi en Algérie, il avait combattu en 1870, été fait prisonnier, puis, libéré, et bientôt engagé contre l’insurrection communarde, il appartenait à ce moment-là à l’état-major du gouverneur militaire de la capitale. Or, peu de semaines auparavant, une visite, celle de Maurice Maignen, modeste religieux de l’Institut des Frères de Saint-Vincent de Paul, tout enflammé d’amour et de foi, et qui animait le Cercle Montparnasse, l’avait touché jusqu’au fond de l’âme. Si bien qu’il promit de venir présider sa prochaine assemblée et d’y parler.

Au lendemain de ce discours, découverte pour chacun, et pour lui-même d’abord, d’un talent oratoire hors pair, Albert de Mun, avec l’aide de quelques-uns, de René de La Tour du Pin notamment, son compagnon de captivité à Aix-la-Chapelle, va préparer la mise en place d’une structure inédite qu’un Appel aux hommes de bonne volonté paru dans la presse conservatrice déclare urgente et nécessaire. De quoi s’agissait-il en somme ? De développer, d’appliquer sur une plus grande échelle le cercle ouvert en 1864 par Maurice Maignen pour étendre aux adultes les avantages du patronage d’apprentis, bref, d’emprunter à cette cellule mère, d’utiliser cette pierre d’attente pour construire l’édifice futur, c’est-à-dire un vaste réseau d’associations ouvrières catholiques. Arrêtés le 27 janvier 1872, ensuite complétés, les statuts, inscrits dans le document qui portera le double nom de Bases et plan général de l’Œuvre, annoncèrent d’entrée de jeu : 1) son but – le dévouement de la classe dirigeante à la classe ouvrière ; 2) ses principes – les définitions de l’Église sur ses rapports avec la société civile ; 3) sa forme – le cercle catholique d’ouvriers.

Tous les secteurs de Paris en avaient besoin, entre autres ceux que le soulèvement vaincu laissait frémissants, que la misère rongeait et tourmentait. Le 7 avril, une première réunion, sous un ciel pur de printemps, du Cercle de Belleville fournit à Albert de Mun l’occasion d’une sorte de petit manifeste social où apparaissait déjà la conception corporative destinée à nourrir le programme de l’Œuvre – laquelle, parisienne au commencement, allait vite trouver en province un écho imprévu (la fondation, le 4 août, du Cercle de la Croix-Rousse, à Lyon, succédant le 16 juin à celle du Cercle de Montmartre). En 1875, elle groupe 150 Cercles et 18 000 membres dont 15 000 ouvriers, et atteint en 1884 le chiffre de 400 Cercles et 50 000 membres. Pour reprendre la formule de La Tour du Pin, qui en conduisait l’effort doctrinal, l’Œuvre des Cercles et Albert de Mun, c’était pareil. Devenu son infatigable commis-voyageur à travers le pays, il serait aussi son porte-parole à la Chambre des Députés.

Le discours de Chartres

Cela n’eut pas lieu sans scrupules personnels. Se résoudre, en cas de candidature, à lâcher l’épée et à quitter l’armée, une telle pensée troublait le capitaine de cuirassiers qui gardait fièrement l’uniforme devant les auditoires populaires. Néanmoins, sa démission présentée et acceptée à la fin de 1875, l’arrondissement de Pontivy, dans le Morbihan, l’envoya faire connaissance, aux élections de février 1876, avec l’arène parlementaire. Quoique royaliste, et adepte chaleureux de la monarchie du drapeau blanc, paternelle, réformatrice, vierge de tout alliage révolutionnaire, la foi catholique, définie comme le pivot, dans l’ordre social autant que dans l’ordre politique, des lois et des institutions, occupait en entier sa circulaire aux électeurs (fort goûtée de Louis Veuillot). Trente-huit ans durant ce fut la charte de sa vie publique.

Il fallait, pour s’y tenir, un rare courage. Les gauches avancées, promptement maîtresses de la majorité républicaine, provoquèrent l’invalidation de l’élu du Morbihan sous prétexte d’ingérences cléricales. Renvoyé à la Chambre, menacé d’une seconde invalidation (qui se produira après une longue enquête), le 21 février 1878, au cours de la discussion d’un article de la loi de finances, décidant la suppression des bourses dans les séminaires dirigés par des religieux, membres de congrégations non autorisées, il jette le gant à la Révolution. Plus formellement, le 8 septembre, une réunion à Chartres des cercles catholiques d’ouvriers de Paris devait lui permettre de réitérer et de s’en prendre au faux ordre imposé par la bourgeoisie – à cause des désordres qu’il engendrait et, plus encore, du désordre qu’il représentait. Outre les attaques violentes de la presse radicale, le discours de Chartres suscita des protestations à droite. Figure du catholicisme libéral, légitimiste en froid avec son prince, le vieux comte de Falloux regrettait qu’en se réclamant de « la Contre-Révolution irréconciliable », Albert de Mun ait usé d’un mot « gros de préjugés, de malentendus, et par conséquente de tempêtes ». Quant à Charles Périn, professeur de l’Université de Louvain et pionnier de l’économie sociale chrétienne, il en désapprouvait les aspirations au réveil corporatif. Le 16 novembre cependant, à la tribune de la Chambre, le « prédicant fanatique » comme le qualifiaient les censeurs abusifs du côté gauche, après avoir de nouveau opposé Révolution et Contre-Révolution, volonté de l’homme et volonté de Dieu, récusera l’assimilation indue de celle-ci à l’Ancien Régime…

Entouré d’un monde d’adversaires, oui. Mais soutenu, réconforté par le Bourbon de l’exil, Henri V, comte de Chambord, mort au château de Frohsdorf le 24 août 1883. Albert de Mun, alors à Lourdes où il menait un pèlerinage ouvrier, était accouru pour saluer une dernière fois son chef très aimé. Malgré l’impression d’effondrement qu’il ressentit, l’hérédité monarchique survivait en la personne du comte de Paris, et il ne lui avait pas marchandé son allégeance. N’empêche qu’à partir de cette date fatidique, les espoirs royalistes, dans le secret du cœur, l’abandonnèrent. D’où l’obéissance à la consigne donnée par le pape Léon XIII, en 1892, de reconnaître le régime républicain, obstinément consacré par le suffrage universel, et la résolution de placer dorénavant son action politique sur le terrain constitutionnel. Une chose pourtant vaut d’être signalée : ralliement et pratique parlementaire n’impliquaient aucune concession majeure. Sous des formes diverses, au milieu des expressions adoucies que dictaient les circonstances, l’expérience et le sentiment de l’opportunité, ses idées vont rester les mêmes.

Une cause minoritaire

Seule voie, de l’avis de Léon XIII, « qui pût préserver l’Église de dures épreuves », le ralliement s’avérerait bien malhabile à écarter l’exploitation intensive et rageuse, par le ministère Waldeck-Rousseau (1899-1902), le ministère Combes (1902-1905) et dix autres, de la mine anticléricale. Aux hommes « enfermés dans l’étroite prison de leurs passions sectaires », aux champions implacables de « la suprématie de la société laïque sur l’obédience monacale », pour lesquels Dieu était une hypothèse et le dogme un non-sens, Albert de Mun, maintenant député du Finistère (et depuis 1897 académicien français), ne manquait pas, naturellement, de répondre avec force et, contre des mesures attentatoires, d’énoncer d’« imprescriptibles revendications ». Mais, à l’approche de la vieillesse, le poids des déconvenues, des défaites pesait sur ses épaules. Sans cesse se multipliant, et ne reculant jamais, il se savait, vétéran à la santé chancelante d’une cause minoritaire, en butte aux suspicions de la foule, et n’avançait jamais. Songeons d’ailleurs à son apostolat social, à l’ardente sollicitude qui le poussait vers les souffrants, les humbles, les déshérités, qui le promouvait, au nom de la justice et de la charité, défenseur des droits des ouvriers. Ici encore la mauvaise fortune lui fit barrage. Et ses essais d’arracher bribe par bribe une législation protectrice du travail rencontrèrent l’ingratitude ou l’indifférence.

Lorsque l’heure décisive que les « outrageantes prétentions » de l’Allemagne rendait inévitable, et qu’il avait prédite en des pages rythmées par le bruit haletant des troupes en marche, eut sonné, Albert de Mun, journaliste inspiré, marquera mieux que quiconque le tonus national. Apprenant son décès, le 7 octobre 1914, Jacques Bainville écrivit : « Je le revois encore, quinze jours peut-être après l’ouverture des hostilités, entrant au ministère de la Guerre, si droit, une flamme dans les yeux… » (1).

(1) Journal inédit (1914), Librairie Plon, 1953.

À propos Michel Toda

Michel Toda
Historien, collaborateur régulier de La Nef, est l’auteur notamment de Henri Massis, un témoin de la droite intellectuelle (La Table Ronde, 1987), Bonald, théoricien de la Contre-Révolution (Clovis, 1997), Parcours français. De Corneille à Jean Guitton (La Nef, 2007).