Danger transhumaniste

De l’eugénisme au transhumanisme, quelles sont les bases culturelles – dans la littérature, le cinéma… – du nouveau totalitarisme libertarien qui prend une ampleur inquiétante.

La société industrielle n’a pas été avare en aberrations idéologiques, en particulier biopolitiques. Celle qui a dominé la seconde partie du XIXe siècle et la première partie du XXe était l’eugénisme. Depuis la catastrophe nazie, il s’est lentement modifié, est devenu un eugénisme d’agrégat (la somme des choix individuels de confort et de conformisme qui constitue le résultat eugéniste), plutôt que basé sur des politiques d’État coercitives permettant l’élimination des caractéristiques dévalorisées et/ou l’aide institutionnelle aux porteurs des caractéristiques valorisées afin de modifier le cheptel humain en fonction de critères racistes, relevant du darwinisme social ou encore en arguant de motifs d’ordres utilitaire, humanitaire et même démographique. Cette forme nouvelle d’eugénisme utilise des techniques plus en amont, comme divers tests de dépistage couplés à la possibilité de prolongation des délais d’avortement ou comme l’articulation de la fécondation in vitro, du diagnostic pré-implantatoire et des thérapies géniques germinales. Elle tend à être moins invasive, plus discrète, plus « participative » et se fond, s’incorpore actuellement dans une nouvelle menace pour la dignité et la liberté des hommes, infiniment plus ambitieuse et qui développe sa niche marketing : le transhumanisme.
Celui-ci partage avec l’eugénisme classique une perspective à la fois scientiste, progressiste et technolâtre ; il en reprend aussi certaines techniques. Cependant, il s’en distingue par quatre aspects.

UN ANCRAGE LIBERTAIRE
Il trouve son origine, son ancrage théorique et idéologique dans un terreau plutôt libertaire, voire libertarien (le libertarianisme mêle à l’anti-étatisme la croyance économique dans le marché autorégulé et prêche une absolue liberté des mœurs dans la mesure où les pratiques sont contractualisées), tributaire de certaines spiritualités orientales et de penseurs de la cybernétique ainsi que de la contre-culture américaine dans son versant le plus hédoniste (1).
Et même si le philosophe transhumaniste James Hughes invoque les Lumières, même si le mouvement se nourrit de sciences dures, son imaginaire est beaucoup plus fantaisiste et surtout plus individualiste que celui de l’eugénisme victorien.
Son rapport au corps est très ambivalent quoique, finalement, plutôt gnostique : le corps étant de toute manière insatisfaisant, l’idéal serait de s’en abstraire, de trouver d’autres supports à l’esprit.
Enfin, son projet est non pas une « amélioration » de l’humanité à partir de processus existants ou « naturels », ou encore de constructions spirituelles, mais la création d’une nouvelle humanité. Car le cœur du transhumanisme, c’est l’idée de l’autocréation, le fantasme d’être sa propre origine, de s’inventer soi-même, cela pour collectionner ou créer le maximum d’expériences existentielles, sensibles ou extrasensibles possibles (2).
Si l’industrialisme avait pour prétention de contrôler, d’exploiter et de modifier le monde, si l’eugénisme se concevait comme un projet progressiste d’amélioration de l’homme dans ou eu égard à la nature désormais socialisée, voire artificielle, le transhumanisme prétend que l’homme est libre de se créer et libre parce qu’il se crée. La liberté se résume à la liberté de choix, et ce choix se fait dans un univers où le statut de créateur ou de créature est obsolète : la machine a la même valeur que l’homme et les systèmes techniques dans lesquels ils s’inscrivent ont une valeur intrinsèque. Tout se passe comme si la honte prométhéenne (la frustration de ne pas être aussi performant que les machines) amenait les hommes à égaler, à devenir des machines, d’abord par les métaphores de recherche (le cerveau comme un ordinateur), ensuite ontologiquement et moralement.
Notons que par un tour de passe-passe dialectique, les transhumanistes ne sont pas gênés par le fait que l’accession à un état de conscience absolument différent du nôtre, déterminé par des connexions, des mises en réseau, des hybridations avec les machines et leurs propres modes de perception et de raisonnement, aboutisse à l’anéantissement de ce que l’on appelle les individus atomisés du libéralisme – qui sont pourtant leur point de départ et leurs vaches à lait.
Pour eux, au mieux, le corps devient un objet de consommation modulable, intégré dans une gamme de fonctionnalités ou une œuvre d’art susceptible de toutes les fantaisies. Ainsi, par exemple, l’artiste et musicien Genesis P-Orridge et son épouse ont-ils subi des opérations de chirurgie esthétique visant à les faire se ressembler l’un à l’autre. Les œuvres de fiction des quarante dernières années sont fertiles en usage d’un corps modifié et ont largement inspiré les partisans du transhumanisme, qui y puisent les ingrédients de leur imaginaire, mais aussi de très sérieux projets de recherches, lesquels inspirent à leur tour les auteurs de science-fiction, entre autres.
Dans le roman de Frederik Pohl Man Plus (1976), un homme est chirurgicalement modifié pour que sa physionomie et sa physiologie soient compatibles avec l’atmosphère d’une autre planète ; dans le film Robocop (1987), le cerveau et ce qui reste du corps d’un homme sont glissés dans une machine, formant un cyborg entièrement voué à ses fonctionnalités policières. De nombreux romans vont plus loin encore, comme Bios, de R.C. Wilson (1999), où des embryons sont génétiquement modifiés pour pouvoir explorer des exoplanètes. Les Marvels Comics, ces bandes dessinées américaines mettant en scène des super-héros, ainsi que les films qui en sont tirés, comme la série des X-Men (sept films à succès entre 2000 et 2014), ou inspirés comme les séries télévisées Heroes (2006-2010) ou Heroes Reborn (2015), ne sont pas en reste et montrent pour leur part une post-humanité surpuissante qui, quoique rendant l’humanité « normale » obsolète, n’en réclame pas moins la fin des discriminations à son égard, inscrivant donc une éventuelle post-humanité dans le long combat libéral de l’égalité civique et rabattant les humains désormais tarés et faibles dans le rôle que tenaient les ignobles lyncheurs d’Afro-américains du début du XXe siècle. Et l’on ne peut manquer de mentionner les dessins animés japonais basés sur les mangas, qui offrent d’innombrables exemples d’hommes augmentés, génétiquement modifiés, de cyborgs et d’hybrides divers, parmi lesquels la célèbre série des Ghost in the Shell (1995-2008). Généralement, ces dessins animés normalisent plus qu’ils ne légitiment ou n’encensent cette humanité issue d’un monde dont les lignes de démarcation classiques (nature/culture ou artefact, vivant/non vivant, animal/végétal, etc.), bien sûr arbitraires et graduelles, certes contestables, mais néanmoins structurantes, sont brouillées, ont fondu, sinon disparu. On retrouve tous les thèmes du transhumanisme dans la prophétique série suédoise Real Humans (2014-2015).

SE LIBÉRER DU CORPS
Au pire, dans la version gnostique du transhumanisme, le corps devient un sac de viande dont il faut se libérer pour accéder à d’autres états de conscience ou à l’immortalité. On en trouve des modèles fictionnels dans le courant littéraire de la cyberpunk, avec les fameux romans de Gibson, Neuromancer (1984), et de Sterling, Schismatrix (1985), et surtout, plus récemment, dans Permutation City de Egan, et de très nombreux romans et nouvelles de la Hard Science Fiction. Dans Permutation City, les caractéristiques physico-chimiques d’un cerveau prises à un moment donné – donc une personnalité entière – sont littéralement photocopiées, sous formes mathématiques et numériques, et transplantées dans un monde virtuel où le clone peut vivre de manière potentiellement infinie puisque, en tant que programme, il peut lui-même se dupliquer quand bon lui semble. Il peut aussi parfaitement contrôler l’environnement artificiel dans lequel il « vit » et communiquer avec son double originel. L’idée d’une vie alternative dans un monde artificiel, virtuel, immatériel, a été mise en scène dans de très nombreuses fictions, de Matrix (1999), qui en est une critique trop fascinée et spectaculaire pour être efficace (contrairement Existenz, 1999) et dont les sequels en sont carrément devenus un éloge exalté, à un épisode de la série Futurama (1993-2003) où la retraite se déroule de manière normalisée dans un monde virtuel, en passant par Vanilla Sky (2001)…

QUATRE VOIES DE RECHERCHE
Fort de ces supports moraux et esthétiques, le transhumanisme s’organise, construit son idéologie et son argumentaire, et est défendu par des figures reconnues du monde scientifique. Il présente quatre voies de recherche très concrètes : l’articulation du biologique et du mécanique (les cyborgs, la robotique, l’usage des nanotechnologies) ; l’intelligence artificielle, le virtuel et l’ingénierie neuronale ; la chimie des psychotropes et des neuroleptiques ; et, de plus en plus, les technologies génétiques (3).
Ainsi, la vieillesse et la mort deviennent des maladies à combattre à coup de nanorobots ou de transferts de l’esprit dans d’autres corps artificiels ou virtuels. L’enfantement devient un handicap puisqu’il gêne l’épanouissement sexuel, la carrière et produit des individus grevés par le hasard, non-performants : il faut donc favoriser la conservation des matériaux génétiques, la PMA, la création d’utérus artificiels et mettre au point des méthodes efficaces de modification des gènes. La tristesse, le désespoir, la honte, tout ce qui perturbe notre bien-être peut être éliminé, au bon vouloir de chaque individu, par voie chimique ou nanotechnologique. Avec de bonnes prothèses, on pourrait même entendre les ultrasons, sentir l’odeur des phéromones, donc étendre l’éventail de la perception du réel, troquer nos jambes ou nos bras pour des outils beaucoup plus fonctionnels, adapter nos organes à la pollution ambiante…
Quant au projet biopolitique, les transhumanistes sont en ordre de bataille : ainsi le philosophe Max More développe-t-il, avec le soutien de scientifiques de renom, le principe d’imprécaution (4), critique du principe de précaution cher aux écologistes ; ainsi Hughes normalise-t-il le mouvement en l’inscrivant dans une longue tradition intellectuelle et anthropologique, notamment de défense des minorités sexuelles et raciales ou des droits des animaux ; ainsi Bostrom travaille-t-il à une véritable sociale-démocratie du transhumanisme : l’égalité dans le droit à la transformation !…
Or, les questions politiques et éthiques que pose ce projet, même dans sa version la moins ambitieuse, sont nombreuses, au-delà des aspects seulement philosophiques : quelle autonomie aura un individu entièrement dépendant du système industriel pour le moindre des aspects de sa vie ? Les transhumanistes arguent de la liberté de choix, mais un siècle d’expérience automobile n’indique-t-il pas qu’il sera difficile, voire impossible de refuser de s’aligner sur la consommation, sur les transformations des autres ? Quel groupe social aura désormais le pouvoir ? Et quelle liberté d’action restera-t-il à un individu devenu un pantin des réseaux et des psychotropes ? Où trouvera-t-on, sur notre planète déjà épuisée, les ressources matérielles pour mettre en œuvre une telle modification de l’espèce et de son environnement ?…
Confronté à la menace concrète que fait peser le transhumanisme sur l’existence même de l’espèce humaine, il faut souligner le travail critique acharné des néoluddites de Pièces et main d’œuvre (5) ou de l’écologisme décroissantiste, y compris chrétien, et très vite se lancer avec eux dans ce qui promet d’être le combat du XXIe siècle : ce que les transhumains appellent le bioconservatisme, c’est-à-dire le sauvetage de la dignité, de la responsabilité et de la liberté personnelle.

Frédéric Dufoing

(1) Voir R. Sussan, Les Utopies posthumaines. Contre-culture, cyberculture, culture du chaos, Omnisciences, 2005.
(2) N. Bostrom, Transhumanist Values, 2005, http://www.nickbostrom.com, p. 4. C’est nous qui traduisons.
(3) B. Claverie, L’Homme augmenté. Néotechnologies pour un dépassement du corps et de la pensée, L’Harmattan, 2010.
(4) Le Proactionary Principle. Voir www.maxmore.com/proactionary.html
(5) Cf. www.piecesetmaindoeuvre.com/IMG/pdf/Transhumanisme_inhumanite_-2.pdf

© LA NEF n°280 Avril 2016

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