Vers une utopie totalitaire

Eugénie Bastié est journaliste au Figaro et rédactrice en chef politique de la revue Limite.

La Nef – Votre essai est particulièrement critique sur le féminisme contemporain : est-il une déviance d’un « bon » féminisme qui aurait mal tourné ?
Eugénie Bastié – Ce que je dénonce dans mon livre, c’est le féminisme en tant qu’idéologie. On peut trouver que la condition ouvrière au XIXe siècle était épouvantable, sans adhérer pour autant au marxisme, qui est une relecture de l’histoire et de la société sous le prisme de la lutte des classes. On peut même trouver que le marxisme a permis une prise de conscience de la misère des travailleurs et comprendre les conditions de son émergence, tout en trouvant abominable le communisme. De la même manière on peut estimer que la femme s’est trouvée en état de sujétion dans la société bourgeoise sans adhérer au féminisme qui est une relecture de l’histoire et de la société sous le prisme du paradigme dominants/dominés. Je ne crois pas à l’idée d’un patriarcat, d’un complot plurimillénaire et universel des hommes contre les femmes. Le Code Napoléon a été incontestablement une régression pour les femmes. Et une Jeanne d’Arc n’aurait pas été possible au XIXe siècle ! En revanche je crois qu’il existe des problèmes spécifiquement féminins, dus à la condition spécifique de la femme : le privilège exorbitant de la maternité.

Vous commencez votre livre en déclarant que les féministes ont gagné la partie : est-ce à dire que le féminisme n’a plus aucune raison d’être aujourd’hui ?
Le combat politique du féminisme voulait l’égalité de droits, l’indépendance financière et la maîtrise de la contraception : ces trois objectifs ont été atteints. Aujourd’hui, au nom d’une lutte pour l’égalité réelle qui nous rappelle les objectifs marxistes, le féminisme présent déconstruit la différence des sexes et les rôles sexués pour libérer la femme. Ce féminisme n’a plus pour objet la femme, mais poursuit une utopie à potentiel totalitaire : l’éradication de la division sexuée de l’humanité.

Vous montrez dans votre livre que le néoféminisme est en fait un pur produit de l’idéologie postmoderne : pourriez-vous nous éclairer sur ce point ?
Comme l’explique le philosophe britannique MacIntyre, la postmodernité se caractérise par un éclatement des références. La notion libérale de « pluralisme » n’est qu’un masque superficiel servant à camoufler l’état fragmentaire de notre morale. En effet les concepts moraux que nous utilisons ne sont que des débris de théories morales plus vastes, aujourd’hui disparues. Ce qui caractérise la postmodernité, c’est l’incohérence et l’individualisme. Le féminisme est capitaliste quand il veut mettre la femme au travail, égalitariste quand il impose la parité, policier quand il combat le viol, libertaire quand il défend la PMA et le « mariage pour tous », puritain lorsqu’il prétend abolir la prostitution et la drague comme vestige machiste. Cela conduit le féminisme à s’enferrer dans des débats épars, contradictoires et ultra-minoritaires, sans grand lien avec la vie ordinaire des femmes.

Vous montrez brillamment les contradictions du féminisme (vouloir abolir la prostitution mais autoriser la GPA, par ex.) et vous consacrez un fort chapitre à l’avortement : après vos développements, on est surpris par votre conclusion en faveur du « choix », pourriez-vous nous l’expliquer ?
Je défends la position de Pasolini, qui écrivait : « Je suis contre l’avortement, mais pour sa légalisation. » Je crois, hélas, que nous vivons dans une société imparfaite, incapable d’accueillir parfaitement la vie, où l’avortement se pratiquera de toutes les façons, dans des conditions épouvantables, et où ce seront les femmes les plus pauvres qui mourront chez les faiseuses d’anges tandis que les bourgeoises iront se faire avorter à l’étranger. C’est une question de santé publique. Mais je me bats contre la vision triomphaliste de l’avortement, qui le considère comme un progrès incontestable, sacralisé, dont il est impossible de discuter les conséquences. Deux conceptions s’affrontent sur le sujet : l’une, métaphysique, qui considère la vie sacrée de la conception à la mort naturelle, l’autre, libérale, qui fait primer la liberté individuelle. Elles sont irréconciliables. Mais je crois que l’expérience collective plaide pour admettre que l’avortement est toujours un drame. C’est pourquoi je crois que faire de la baisse de l’avortement un objectif de politique publique est de bon sens. Si déjà on arrive à se donner cet objectif, on aura beaucoup avancé.

Propos recueillis par Christophe Geffroy

Eugénie Bastié, Adieu mademoiselle. La défaite des femmes, Cerf, 2016, 226 pages, 19 €.

© LA NEF n°282 Juin 2017

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