Jacques Fesch, le bon larron

Une édition des œuvres complètes de Jacques Fesch, exécuté en 1957 après s’être converti en prison, a récemment été publiée (1), occasion pour revenir sur la vie et la sainte mort de ce bon larron.

C’est inouï, j’ai connu André Obrecht, le bourreau qui a guillotiné Jacques Fesch. Ce drame est un épisode infiniment douloureux mais extraordinaire, et magnifique, de ce que peut être la rédemption, la marche vers une mort terrifiante mais en apercevant un coin de ciel. Voici l’histoire…
Jacques Fesch est né en 1930 à Saint-Germain en Laye dans une famille bourgeoise et fort aisée. Le père est banquier, c’est un homme au cœur dur, cynique, intéressé, qui finit par divorcer en laissant une jolie pension à son épouse (à l’époque, 10 000 francs par mois). Il y a deux filles, Monique et Nicole, puis Jacques, un joli garçon blond, devenu un jeune homme un peu longiligne et séduisant. Élève à Saint-Érambert, il se révèle intelligent mais fantaisiste, paresseux. La suite est inévitable : ce garçon sans diplômes et sans métier a des succès mondains et féminins faciles mais reste profondément immature. Il fera son service militaire, puis épousera Pierrette dont il aura une très jolie petite Véronique.
Son père lui a bien donné un million de francs pour « monter une affaire », mais il se contente d’acheter une voiture de sport et de sortir en boîte. Cette vie nulle va se transformer en rêve : courir les mers du Sud à bord d’un beau voilier ! D’ailleurs il y en a un à vendre à La Rochelle, il l’a vu. Mais le joli navire vaut plus de deux millions et son père, sollicité, refuse de les lui donner. C’est alors que l’idée, folle, va germer : ce jeune bourgeois, par nature peu fait pour ce genre d’exploit, va s’improvise braqueur. Il a repéré au 39 rue Vivienne, tout près de la Bourse, un comptoir de change dont le teneur, M. Silberstein, fait commerce de lingots d’or. Jacques, avec un complice (un minable, ancien camarade de lycée), prépare son affaire : il va commander des lingots d’or, pour être sûr d’être servi, puis se munit d’un marteau et d’un pistolet dérobé à son père.
Nous sommes le 25 février 1954. Jaques a placé dans une serviette de cuir le pistolet, le marteau et de la corde à linge pour ligoter sa victime. Fébrile, presque tremblant, il entre dans la boutique, menace M. Silberstein qui tente de le raisonner et finit par lui ouvrir le coffre, vide de lingots. Jacques va quand même s’emparer de 300 000 francs mais le changeur se débat, crie et son agresseur va alors lui donner un coup de crosse sur la tête, une balle percutée va blesser Jacques Fesch au doigt et transpercer la vitrine. Il s’enfuit pendant que le changeur, le crâne en sang, crie à l’assassin.
C’est la chasse à l’homme. Jacques Fesch lui-même raconte : « Je sors de la boutique, un passant me voit et crie. Je cours, passe devant ma voiture que je ne songe pas à prendre. Je fuis, on me traque, on me frappe, on crie. Un seul leitmotiv me martèle ce qui me reste à l’esprit : “Qu’ai-je fait !” ». Boulevard des Italiens, le jeune homme s’engouffre dans une porte cochère ouverte alors qu’une petite foule le poursuit avec l’aide maintenant d’un agent qui faisait la circulation à un carrefour, Georges Vergne. Jacques Fesch attend un moment puis redescend du 6e étage où il se cachait et tente de ressortir tranquillement. Mais l’agent de police est toujours là, le met en joue, la poursuite reprend, et c’est alors que Jacques, affolé, panique, n’y voyant goutte parce qu’il a perdu ses lunettes de myope, se retourne et tire sans viser à travers sa gabardine : incroyable malheur, la balle atteint l’agent Vergne en plein cœur. La poursuite continue, Jacques va tirer à nouveau et blesser grièvement un poursuivant, mais sera finalement ceinturé au métro Richelieu-Drouot.
Non seulement Jacques Fesch a tout raté, y compris son mariage puisque le couple vient de se séparer, il a tué un policier déjà veuf et père d’une petite fille, et il sait que son horizon se limitera sans doute au couteau de la guillotine parce que c’est le sort des tueurs de policiers…
Le meurtrier est incarcéré à la Santé et s’étonne de l’extrême et mauvaise curiosité autour de lui : au début, il ne sait même pas que c’est un policier qu’il a abattu ! Il s’enferme dans sa solitude, amer, révolté, encore plein d’orgueil et surtout furieux d’avoir tout raté. Quelques visites, d’abord chez le juge d’instruction qui instruit son affaire, puis au bout de quelques semaines, sa mère, sa belle-mère, et puis Pierrette : il gardera dans sa cellule, jusqu’au bout, sa photo avec la petite Véronique. À plusieurs reprises, il repousse l’aumônier, un dominicain, le Père Jean Devoyod, en lui disant : « Ne perdez pas votre temps, je n’ai pas la foi… »
En revanche, il a un avocat étonnant, sensible et talentueux, mais fragile : il a mal vécu son homosexualité et, un jour, alors qu’il erre sur les quais de Marseille car son ami vient de le quitter, un prêtre – c’est Mgr Charles – lui propose de le suivre dans une croisière jusqu’en Terre Sainte. Paul Baudet va alors se convertir et c’est lui qui désormais (avec un religieux cloîtré, le frère Thomas, qui écrit au prisonnier) va accompagner la lente montée de Jacques (elle durera près de trois ans) jusqu’à la fin, vers le ciel…
Le détenu se met à lire, puis écrire, beaucoup. Jusqu’à un journal intime qu’il dédiera à Véronique. Et puis il accepte peu à peu les visites du Père Devoyod et entre dans la méditation des Évangiles. En octobre 1954, après une nouvelle lecture des apparitions de Fatima, après une longue visite de Pierrette, il écrit, comme on crie : « Brutalement, en quelques instants, j’ai possédé la foi, une certitude absolue. J’ai cru et ne comprenais plus comment je faisais pour ne pas croire. La grâce m’a visité, une grande joie s’est emparée de moi et surtout une grande paix. » Et à Pierrette : « Tu comprendras mieux, maintenant que je change et évolue, que ton amour et le mien peuvent nous sauver. »
C’est le coup de foudre, c’est saint Paul sur le chemin de Damas, mais pendant les deux ans qui lui restent à vivre (car il ne se fait aucune illusion), il va tout mettre entre les mains de Dieu, de la Sainte Vierge et de la Petite Thérèse (« Avec elles deux, je ne risque rien »), il va, inlassablement, avec un éblouissant courage, prier, méditer, écrire et écrire des textes de toute beauté. Les plus magnifiques seront les derniers, mais avant il y a eu le procès.
Un procès qui laisse un grave malaise parce que, malgré les efforts de Me Baudet, il semblait qu’il était entendu que l’on déciderait la mort. Et puis, comment ne pas évoquer le cruel et méchant travail de Me Floriot, partie civile, allant à l’abattage comme dans ses habituelles grandes chasses, et comment ne pas dénoncer le scandale de son dîner avec le président Jadin la veille ses réquisitions ? C’était un motif de cassation qui n’a pas été employé ; restait la grâce, refusée. Peu de temps après sa mort, le président Coty soupira : « C’est un de mes grands regrets de ne pas avoir gracié Jacques Fesch… » Il était bien temps…
Les plus belles lettres ? Paul Baudet l’avait prévenu la veille du 1er octobre 1957 : « Jacques, c’est pour demain… » Il va passer la nuit en prière :
« Dernier jour de lutte, demain à cette heure-ci, je serai au ciel. Que la volonté du Seigneur soit faite en toute chose. J’ai confiance dans l’amour de Jésus et je sais qu’il commandera à ses anges de me porter dans leurs mains… Le soir tombe et je me sens triste, triste… La mort approche et toute joie est partie, bien que je n’aie pas peur… Je pense que durant cette nuit d’agonie, je vais passer par différents états et que je vais un peu souffrir… Je me suis jeté aux pieds de Marie et ça va un peu mieux. Dans quelques instants, je vais m’unir à Pierrette pour quelques heures. Je vais réciter une messe de mariage à cet effet (2).
« Voilà, j’ai récité ma messe de mariage m’unissant de toute mon âme à Pierrette qui est maintenant ma femme en Dieu. Je suis en paix, une paix mêlée de tristesse. Je vais d’abord réciter mon chapelet et des prières pour les mourants, puis je remettrai mon âme à Dieu. Ensuite, je méditerai l’agonie de Notre Seigneur au Jardin des Oliviers, mais bon Jésus, aidez-moi !
Bien des années plus tard, un vieux surveillant me dira : « J’ai assisté à l’exécution. Il a été bien le gars. Et toute la journée, c’est rare, ça a été le silence dans la prison… » Il convient d’ajouter que, dans certains cas, la conversion semble un peu fabriquée, apparaît en tout cas dans une situation désespérée comme l’unique branche à laquelle se raccrocher, le seul calme dans la tempête. Parfois même, il s’agit d’un simulacre « pour se faire bien voir » (3). À l’opposé, le trajet spirituel de Jacques Fesch, dans ces tragiques circonstances, est exemplaire et bouleversant. C’est vraiment le bon larron. À tel point que le cardinal Lustiger a ouvert un dossier de béatification (qui a peu de chances d’aboutir, notamment parce que les syndicats de Police s’y opposent).
Enfin, comment oublier ce dialogue – j’étais présent – entre le directeur de la Santé, Hubert Bonaldi, et l’aumônier qui a assisté Jacques Fesch, le Père Jean Devoyod :
– « Voyez-vous, Monsieur le directeur, je reste partisan de la peine de mort, parce que si dure soit-elle, elle est une grâce infinie : le condamné est le seul à connaître l’instant de sa mort et à pouvoir donc recevoir le pardon de Dieu et à aller directement au Ciel… »
– « Peut-être, mon Père, mais à quel prix, à quel prix… »

François Foucart
Ancien visiteur des prisons

(1) Jacques Fesch, Œuvres complètes, Cerf, 2015, 588 pages, 34 €. On pourra lire aussi :
– Mireille Cassin, Mystique public n°1. Jacques Fesch entre ombres et lumières, Cerf, 2015, 210 pages, 19 €.
– André Manaranche, Jacques Fesch, du non-sens à la tendresse, Le Sarment/Le Jubilé, 2003, 346 pages, 15 €.
– Gilbert Collard, Assa-saint, Presses de la Renaissance, 2003, 228 pages, 15 €.
(2) Mariage religieux qui n’avait pas été célébré. De son côté, cette nuit-là, Pierrette lira aussi cette messe de mariage…
(3) Lire Saint Frédo, d’Alphonse Boudard, Flammarion, rééd. 2015.

© LA NEF n°284 Septembre 2016

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