La naissance de l’islam

Les origines de l’islam demeurent dans le monde musulman un sujet tabou. Les méthodes historiques modernes permettent pourtant de mieux les connaître et de proposer de nouvelles approches, autres que celles propagées par la version officielle.

La vie de Mahomet nous a été transmise par une surabondance de sources réunies par la tradition musulmane, la Sunna. Cette documentation est faite des paroles du prophète (hadîths), de sa biographie transmise notamment par Ibn Hisham (mort vers 834), appelée Sira, et de récits de guerre (maghazi). Cet ensemble offre une grande précision et permet de retracer le parcours du fondateur de l’islam, mais suscite bien des questions de méthode.

LA TRADITION SUR LE « PROPHÈTE »
Né vers 570-571 à La Mecque, dans une Arabie polythéiste, orphelin de père, Mahomet perd sa mère vers six ans. Il est alors élevé par son grand-père puis son oncle, qu’il accompagne dans ses voyages caravaniers. À l’âge de vingt ans, il se met au service d’une riche veuve, Khadija, qu’il épouse et qui sera son soutien jusqu’à sa mort en 619.
Son existence bascule en 610 lors de la « nuit du destin ». Méditant dans la montagne, il entend une voix : « Lis ! » – « Mais je ne sais pas lire », répond l’ascète. Et la voix de lui réciter alors la première sourate révélée : « Lis, au nom de ton Seigneur qui a créé ! Il a créé l’homme d’un caillot de sang » (versets 1 et 2 de la sourate 96). Mahomet rentre chez lui en transe et épuisé, mais retourne bientôt dans la montagne pour apprendre de l’ange Gabriel les préceptes divins. Passées les premières hésitations, il se met à prêcher dans sa famille : le Jugement dernier approche, Allah va récompenser les bienfaits et punir les fautes, il faut se convertir au Dieu unique et secourir le pauvre. Vers 615, il prêche publiquement, mais s’attire les foudres des riches Mecquois dont il trouble les coutumes. Une partie de ses fidèles doit fuir en Éthiopie, lui et les autres sont soumis à un boycottage commercial et aux moqueries. Mais Dieu le rassure en l’emportant une nuit sur Bouraq, un cheval à tête de femme, vers les cieux d’où il voit Jérusalem. Son identité prophétique est confirmée malgré l’échec de sa prédication.
Son salut vient de l’oasis de Yathrib (Médine), dont les habitants cherchent un arbitre à leurs conflits. Ils connaissent Mahomet par sa famille maternelle. Persécuté chez lui, il accepte de quitter La Mecque en 622 ; c’est l’Hégire, l’« émigration », au cours de laquelle les Mecquois tentent de le supprimer. Accueilli comme un pacificateur à Médine, il légifère, impose aux habitants les règles de l’islam qui lui ont été révélées, fait taire les indécis et exile les juifs de l’oasis. Débutent alors les premières expéditions militaires pour assurer la survie des fidèles et combattre les idolâtres. Après la victoire de Badr (624), ses troupes sont vaincues à Uhud (625), mais l’ennemi ne parvient pas à prendre Médine. La puissance de la communauté grandit et, en 630, Mahomet conquiert La Mecque, où il impose la justice de Dieu. Les idoles sont détruites, l’islam et son système protecteur gagnent toute l’Arabie.

LA FRACTURE OU FITNA
À sa mort, en 632, Mahomet n’ayant pas organisé sa succession, des divisions surgissent entre ses compagnons. Omar, cousin du prophète, reconnaît publiquement le beau-père du défunt, Abou Bakr, comme calife, le khalifa (« successeur »), bientôt imité par l’ensemble des croyants, et surtout par les ançârs (les « auxiliaires »), c’est-à-dire les premiers convertis de Médine. Les partisans d’Ali, cousin et gendre de Mahomet, dénonceront un coup de force visant à écarter du pouvoir le plus proche parent du prophète.
Premier calife de l’islam, Abou Bakr ne règne que deux ans, jusqu’en 634, le temps de réprimer les révoltes. À sa mort, il désigne comme successeur son allié Omar. L’homme multiplie les conquêtes et organise l’État islamique. Mais son assassinat en 644 laisse la communauté divisée. Les uns soutiennent Othman, de la famille aristocratique des Omeyyades, officiellement reconnu comme calife, et les autres Ali, le bien-aimé de Mahomet. C’est la fitna, la rupture de la communauté. Deux forces hostiles s’affrontent et vont faire naître les deux courants principaux de l’islam : les sunnites (de Sunna, « tradition ») contre les partisans d’Ali, les chiites (de shî‘a, « parti ») (2).

MAHOMET FACE À LA MÉTHODE HISTORICO-CRITIQUE
La généralisation de la méthode historico-critique au XXe siècle ouvrit de nouvelles approches sur ces récits, imprégnés par une vision religieuse des événements.
En 1953, William Montgomery Watt exposa comment Mahomet avait su jouer sur les failles de la société tribale mecquoise, fragilisée par un essor économique qui avait enrichi des individus aux dépens des solidarités traditionnelles. Parmi les convertis figuraient des hommes jeunes, appartenant à des groupes affaiblis par l’emprise des marchands. Les conflits recouvraient des antagonismes claniques et sociaux, difficiles à identifier dans les sources, mais dont Mahomet avait connaissance.
Son arrivée à Médine fut permise par un contexte de crise sociale. Le nombre de clans identifiés dans l’oasis était le double de La Mecque (au moins 30 contre 15), ce qui suggère une pression démographique insoutenable pour la production agricole. Des tribus arabo-juives cohabitaient ici avec d’autres groupes ethniques d’origines yéménites et polythéistes, arrivés tardivement. Pour assurer l’unité de cette société fractionnée, Mahomet constitua en 623 une Oumma, une « communauté » de protection mutuelle, fonctionnant comme une tribu, dont il était l’arbitre et non le chef, et dans laquelle les juifs étaient intégrés. Ce n’est pas leur refus de se convertir qui le poussa ensuite à les exiler, mais plutôt leur alliance avec les musulmans hésitants et les Mecquois. L’Oumma n’avait donc à l’origine qu’un caractère religieux secondaire.

DES RÉCITS AMBIGUS
Les découvertes archéologiques ont contribué à nuancer le caractère intangible de la profession de foi transmise par Mahomet. Sur près de 700 textes épigraphiques religieux des VIIe et VIIIe siècles trouvés en Arabie, 64 seulement mentionnent celui-ci et la plus ancienne inscription évoquant son prophétat date de 738-739, ce qui suggère une lente constitution du dogme. L’affaire des « versets sataniques » en est une autre illustration. Alors que sa prédication publique est rejetée et que le nombre des convertis ne dépasse pas deux cents personnes, Mahomet aurait été tenté par un accommodement proposé par les Mecquois, épisode que rappellent des versets de la sourate 53 qu’il aurait prononcés : « Avez-vous considéré al-Lat et al-Uzza, et l’autre, Manat, la troisième ? Ce sont des déesses sublimes dont l’intercession est à implorer. » Le prophète justifiait le culte des trois déesses du Hedjaz. Mais apprenant le soir par Gabriel que sa langue – et non son cœur – avait été inspirée par Satan, il rejeta aussitôt le passage en question. Si la tradition nie le consentement du prophète à ces versets, l’analyse montre qu’il cherchait un accord théologique avec les païens, leur concédant un culte envers les trois divinités en échange de la reconnaissance de la supériorité d’Allah.
D’autres anecdotes suggèrent que la communauté primitive était parcourue de tensions, voire d’hérésies. Ainsi, Mahomet confia la direction du groupe d’émigrés en Éthiopie à Othman, un ascète qui refusait de boire du vin au temps où l’islam ne l’interdisait pas encore. Ses pratiques religieuses dépassaient les exigences du prophète. Son envoi en Éthiopie était-il une façon d’exiler un groupe plus intégriste ?

LES INFLUENCES CHRÉTIENNE ET JUIVE SUR LE PROPHÈTE
La précision de la Sira sur les faits et gestes du prophète et des hadîths sur ses paroles est d’autant plus suspecte que leur mise par écrit fut tardive (VIIIe et IXe siècles). Transmises par oral pendant plus d’un siècle et demi, ces histoires ont forcément évolué. Nombre d’auteurs musulmans ayant écrit avant le Xe siècle sur Mahomet étaient des étrangers à l’Arabie ou des convertis du judaïsme ou du christianisme. Les plus anciens papyrus de la Sira ont été retrouvés près de la mer Morte et non en Arabie. Nul doute que leur propre culture ait influencé leurs écrits sur le prophète, dont ils méconnaissaient les coutumes sociales. Ainsi, peut-être sans le vouloir, chargèrent-ils la biographie de Mahomet de réminiscences bibliques.
Tant que Mahomet demeure à La Mecque, incompris et persécuté, son portrait emprunte à des traits christiques. Pour comparer sa naissance à celle du Christ, sans la qualifier de virginale, la Sunna raconte qu’une lumière jaillit de la matrice de sa mère après l’accouchement, de sorte qu’elle aperçut comme en plein jour les souks de Syrie – terre messianique en islam –, illumination proche de celle de l’étoile des Mages.
Les références au christianisme de langue syriaque et arabe sont frappantes dans les sourates mecquoises, la Sira et les hadîths. L’entourage de Mahomet lui aurait fourni des éléments sur la doctrine chrétienne, enrichis par ses propres voyages et sa curiosité. Mais le christianisme coranique revêt des formes hérétiques, Mahomet se désintéressant des Roum, c’est-à-dire des Byzantins orthodoxes. D’après la Sira, il rencontra plusieurs chrétiens avant sa prédication : le prêtre Waraqa ibn Nawfal, cousin de son épouse Khadija, les moines Bahîra et Nastour, tous liés à des sectes hétérodoxes. Les erreurs chrétiennes dénoncées par le Coran sont des déformations de doctrines monophysites ou nestoriennes. La Sira certifie que ces chrétiens se convertirent à l’islam ou reconnurent en Mahomet un prophète. Les biographes du VIIIe siècle démontraient ainsi que la révélation islamique était recevable par tout chrétien. Si de telles conversions ont eu lieu, elles suggèrent que le « proto-islam » ne devait pas être si éloigné des hérésies chrétiennes.
L’influence juive est encore plus nette. Les parties du Coran datant des années 619-622 font preuve d’une certaine connaissance de la Torah et des patriarches. La Sira nomme dans l’entourage de Mahomet des personnalités juives, auparavant inconnues. Abdallah ibn Salam, rabbin de Médine, se convertit au moment de l’Hégire, et aurait participé au transfert vers l’islam de textes prophétiques hébraïques. Attiré par le monothéisme juif, Mahomet copia les ablutions, la circoncision et l’interdit du porc. De leur côté, les juifs de Médine attendaient impatiemment Mahomet. Ceux de Syrie-Palestine étaient sous la coupe de l’Empire byzantin qui cherchait à les convertir de force. Persécutés, ils espéraient la venue d’un libérateur, aussi le messianisme était-il répandu parmi les communautés. Ce contexte peut expliquer le soutien des juifs de Jérusalem aux troupes arabes lors de leur entrée dans la ville en 638.

LA PHILOLOGIE DÉCONSTRUIT LA LÉGENDE
L’étude de la langue coranique et de sa logique propre a souligné combien le texte sacré avait parfois des sens différents de ceux retenus par l’exégèse des VIIIe-Xe siècles. L’image de Mahomet s’en trouve modifiée. La piété populaire a, par exemple, répété qu’il avait fendu la lune en deux pour prouver la véracité de son message : « L’heure approche et la lune se fend ! S’ils voient un signe, ils se détournent en disant : “c’est de la magie continuelle” » (sourate 54, verset 1). Mais le miracle s’appuie sur une interprétation unique du verbe fendre (anshaqqa), lequel signifie aussi « prendre au lacet ». La lune, comme toute la création, est prise dans le piège du Jugement qui approche. Le signe évoqué n’est donc pas un prodige mais l’annonce de la fin des temps. Le Coran est d’ailleurs réservé à l’égard de tout miracle attribué à Mahomet.
Même son nom n’était pas exempt de réinterprétation. Le mot Mahomet, « digne de louange », n’est mentionné que quatre fois dans le Coran, et une fois sous la forme Ahmed, « le plus loué ». Dans certains hadîths, le prophète associe ces deux expressions, comme s’il s’agissait de titres et non de noms propres : « Je suis Mahomet, je suis Ahmed. » Des historiens ont ainsi avancé qu’il y avait là un qualificatif comme ceux que l’on donnait aux chefs de guerre. De fait, la racine arabe hamada désigne « celui qui est glorifié », mais aussi, par association avec l’hébreu, « celui qui est désiré », titre messianique déjà donné dans les livres juifs d’Isaïe et d’Aggée. Le vrai nom de Mahomet aurait donc été remplacé vers la fin de sa vie par un qualificatif laudatif proclamant l’accomplissement des Écritures juives et chrétiennes.

LE PASSÉ MANIPULÉ
Pour les spécialistes, la biographie de Mahomet est impossible. Non que le personnage n’ait pas existé, mais qu’aucun des documents qui en retracent le parcours ne répond aux exigences de l’histoire. La tendance constructiviste de l’histoire récente tend à voir dans la Sira une image idéalisée du prophète à travers le regard des musulmans des VIIIe-Xe siècles.
Les violences autorisées par Mahomet contre les juifs de Médine qui refusaient de se convertir auraient dû être prohibées selon le verset 256 de la sourate 2 : « Pas de contrainte en religion ! » Or la Sunna affirme que le texte avait été abrogé par le verset 73 de la sourate 9 : « Ô prophète ! Combats les incrédules et les hypocrites ; sois dur envers eux ! » La tradition interprétait le Coran à bon escient et autorisait ainsi les califes à lancer des campagnes de conversions forcées. La mémoire du prophète et son écriture appuyaient les desseins des califes gouvernant l’Oumma.

Olivier Hanne

(1) Al-Tabarî, La Chronique, histoire des prophètes et des rois (trad. H. Zotenberg), Actes Sud, 2001, vol. 2-II, p. 350.
(2) Les débuts du monde musulman, VIIe-Xe siècle, dir. Th. Bianquis, P. Guichard, M. Tillier, PUF, 2012 (Nouvelle Clio), p. 85-91.

Olivier Hanne, agrégé et docteur en Histoire, est notamment l’auteur de Mahomet. Le lecteur divin, Belin, 2013.

© LA NEF n°283 Juillet-août 2016

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