La République et l’islam

Le 29 août dernier, au terme d’une journée de consultations avec diverses personnalités, le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, a annoncé l’ouverture d’un chantier destiné à réorganiser le culte musulman en France. L’enjeu est de taille : il s’agit d’œuvrer à l’émergence d’un islam de France et non seulement en France, donc pleinement accordé aux principes qui fondent l’État et la société français. Cette ambition part du constat d’un échec : celui du Conseil français du culte musulman (CFCM), créé à l’arraché en 2002 par Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, organisme qui n’a jamais atteint son but. En effet, la plupart de ses cadres, qui dépendent politiquement et financièrement de leurs pays d’origine, sont en situation de concurrence et ont des options divergentes. Une représentation fiable n’est d’ailleurs pas possible puisque l’islam sunnite, ultra-majoritaire en France, ignore le concept de magistère qualifié et reconnu pour délivrer des interprétations authentiques des textes sacrés, comme c’est le cas dans l’Église catholique.
Le CFCM a dès lors laissé de nombreux musulmans s’installer dans un communautarisme qui s’exprime par des comportements étrangers aux mœurs françaises (le burkini n’en est que la dernière manifestation) et des revendications qui, trop facilement acceptées, les mettent en marge de la société, favorisant ainsi la greffe de l’islamisme et le passage à la violence. Et la France se découvre maintenant confrontée au phénomène d’une « radicalisation » incontrôlable d’une partie de ses propres citoyens.

UNE FONDATION POUR L’ISLAM DE FRANCE
Pour remédier à tous ces maux, le gouvernement a donc imaginé un nouveau dispositif, confié pour une durée limitée à Jean-Pierre Chevènement, choix qui a d’ailleurs suscité des protestations de certains musulmans, mécontents de cette mise sous tutelle, surtout après que l’ancien ministre a appelé les disciples de Mahomet à la « discrétion » dans leur pratique religieuse. Ce dispositif ambitieux est constitué d’un « tripode » : une Fondation pour l’islam de France chargée de projets éducatifs, sociaux et culturels dans une perspective laïque ; une association cultuelle (loi de 1905) qui devra rechercher des financements français pour les mosquées et la rétribution des imams tout en veillant à la transparence des fonds venus de l’étranger ; enfin, des instituts d’islamologie où les futurs imams seront obligatoirement formés avant d’être accrédités par le CFCM.
L’idée affichée est de susciter l’autonomisation de l’islam hexagonal, non seulement du point de vue financier mais aussi quant à « sa démarche », a souligné J.-P. Chevènement (Le Figaro, 31 août). C’est donc finalement une réforme de l’islam dans ses fondements que souhaite le gouvernement. Celle-ci est nécessaire pour le bien de tous mais l’État laïque peut-il s’octroyer le droit de surveiller, voire de censurer, le contenu des formations doctrinales ? Pour inciter les musulmans à renoncer à leurs conceptions anthropologiques et sociales si peu épanouissantes, n’a-t-il rien d’autre à leur offrir qu’une sécularisation desséchante ou des lois contraires au droit naturel (avortement, mariage homosexuel, théorie du genre, etc.) ?
C’est bien ce que suggère B. Cazeneuve lorsqu’il déclare que « l’adhésion aux valeurs républicaines doit transcender toutes les autres » (La Croix, 29 août), affirmation qui suppose aussi que les catholiques de France se soumettent à ces prétendues « valeurs ». Si la République compte sur cette exigence afin d’obtenir l’adhésion de la majorité des musulmans, pour lesquels prévaut une loi de Dieu, même aliénante, elle se trompe lourdement. C’est au contraire le meilleur moyen de les éloigner et de les encourager à œuvrer à l’islamisation de notre pays.

UNE PHASE CONQUÉRANTE
Alors, oui, nous aurons un islam français mais il ne se fondra pas dans la civilisation française. Au contraire, il profitera de sa reconnaissance officielle et utilisera les « valeurs de la République » (droits de l’homme, libertés diverses) pour construire une France islamique intégrée dans l’Oumma, la communauté des « vrais croyants » qui constitue à ses yeux la véritable patrie voulue par Dieu. Aujourd’hui, l’islam est dans une phase conquérante, laquelle ne passe pas seulement par le djihad. Pour ceux qui, parmi les musulmans, sont sûrs de leurs croyances, le triomphe de l’islam est inéluctable parce que garanti par le Dieu du Coran : « C’est Lui [Dieu] qui a envoyé son Prophète avec la direction et la religion vraie pour la faire prévaloir sur toute autre religion, en dépit des polythéistes » (9, 33).
En définitive, il faut bien constater que l’État, par ignorance, lâcheté, calcul ou idéologie, contribue à « reconfessionnaliser » les musulmans alors que son premier devoir était de leur léguer notre magnifique héritage en les accueillant comme des personnes créées « à l’image et à la ressemblance de Dieu », réalité que le Coran occulte.

Annie Laurent

© LA NEF n°285 Octobre 2016

À propos Annie Laurent

Spécialiste du Proche-Orient, des chrétiens d’Orient et de l’islam, elle est à l’origine de l’association Clarifier et est l’auteur notamment de L’Islam, pour tous ceux qui veulent en parler (mais ne le connaissent pas encore) (Artège, 2017), L’islam peut-il rendre l’homme heureux (Artège, 2012), Les chrétiens d’Orient vont-ils disparaître ? (Salvator, 2017). Elle collabore régulièrement à La Nef.