© Julien Falsimagne

Une vie plus humaine

Olivier Rey, mathématicien et philosophe, poursuit une œuvre originale et forte dénonçant la course à la taille qui caractérise notre modernité, il s’interroge aussi sur l’intrusion du nombre et de la statistique dans nos sociétés développées ; il nous convie à des vies plus humaines.

La Nef – Vous publiez un essai sur le nombre, la place envahissante des statistiques dans nos sociétés (1) : comment en est-on arrivé là, pourquoi cette invasion du nombre partout ?
Olivier Rey – On pense d’abord à la science moderne qui, depuis Galilée, s’efforce de mathématiser le monde : l’empire de la statistique serait un sous-produit de cette démarche, qui aurait investi le domaine des affaires humaines. Une telle interprétation est erronée. La statistique n’est pas une méthode scientifique qui aurait envahi le social, c’est au contraire dans la sphère sociale qu’elle a pris son essor, avant d’être utilisée dans les sciences de la nature et de devenir une discipline mathématique. Cet essor statistique, spectaculaire durant la première moitié du XIXe siècle, est avant tout lié aux transformations profondes qui sont alors intervenues dans la façon qu’ont les humains de vivre ensemble.

Vous démontrez dans votre livre que ce que l’on observe aux XXe-XXIe siècles n’est que « la continuation amplifiée d’une dynamique qui s’est mise en place au cours du XIXe » (p. 17) : pourriez-vous nous expliquer cela ?
Avec la modernité, s’opère en Europe une mutation fondamentale : le passage, pour l’immense majorité de la population, d’une forme de vie communautaire à une forme de vie sociale. Dans la forme de vie communautaire, les individus existent en tant que membres des entités auxquelles ils appartiennent – famille, village, paroisse, corporation, ordre, etc. Dans la forme de vie sociale, les individus sont conçus et se conçoivent comme les entités premières, et les groupes ne sont rien d’autres que la réunion d’un certain nombre d’individus. Cette transition a connu une formidable accélération à partir de la fin du XVIIIe siècle et au cours du XIXe siècle, quand la révolution industrielle d’une part (dont le foyer est l’Angleterre), la révolution politique d’autre part (particulièrement spectaculaire en France), ont l’une et l’autre démantelé les anciennes structures communautaires, et entraîné l’avènement des grandes sociétés d’individus. Nous sommes les héritiers de ce processus.

Est-ce la taille, la technicité, la complexité de plus en plus grandes de nos sociétés qui appellent le nombre et cela ne conduit-il pas au règne des experts, et finalement au recul de la démocratie ?
L’affaiblissement ou la disparition des structures communautaires a libéré l’individu de ses anciennes tutelles. Mais il a libéré tous les individus, dont les comportements, en s’additionnant, engendrent un monde qui a lui-même ses pesanteurs, ses rigidités, ses « lois ». Celles-ci ne résultent plus de la religion, de la tradition, de l’autorité, ni même de la politique, sinon marginalement : elles ressortissent essentiellement à la « loi des grands nombres », qui s’impose d’autant mieux que chaque individu est invité à se comporter comme bon lui semble. On se plaint souvent du règne de la statistique. Mais la statistique n’est pas une puissance autonome qui viendrait s’imposer de l’extérieur à la société. C’est la société elle-même, à partir du moment où elle se veut formée d’individus indépendants, qui en appelle à la statistique, comme l’instrument adapté à la situation.

Vous concluez votre essai d’une façon quelque peu fataliste, le fonctionnement de nos sociétés modernes ne pouvant qu’appeler le règne du nombre partout : n’y a-t-il donc rien à faire contre cette invasion ?
Ma conclusion n’est pas soumission à la fatalité, mais appel à une certaine cohérence. Je m’efforce de montrer que l’empire statistique est inhérent à nos grandes sociétés d’individus. Je dis donc qu’il est vain de s’en prendre à la statistique, comme si celle-ci était un élément indépendant dont nous pourrions nous débarrasser ou même seulement réduire la place, alors qu’elle est inhérente à la façon que nous avons aujourd’hui de faire société. On connaît la formule de Bossuet : « Dieu se rit des prières qu’on lui fait pour détourner les malheurs publics, quand on ne s’oppose pas à ce qui se fait pour les attirer. » Si on trouve l’emprise de la statistique exagérée, ce sont nos manières de vivre les uns avec les autres qui sont à remettre en cause. Pour cela, il nous faut rompre avec la métaphysique individualiste, qui veut que les individus soient à l’origine de tout, alors que c’est à l’intérieur de communautés humaines que la personne se constitue.

Dans votre précédent essai, Une question de taille (2), vous vous êtes attaché à illustrer la thèse centrale du penseur autrichien Leopold Kohr (1909-1994) : « La taille excessive apparaît comme le seul et unique problème imprégnant toute la création. Partout où quelque chose ne va pas, quelque chose est trop gros. » Pourriez-vous nous expliquer cela ?
L’affirmation de Kohr est évidemment une exagération. Elle n’en a pas moins un grand mérite : attirer notre attention sur le fait que souvent, le bien ou le mal ne sont pas une question d’essence, mais de quantité : une même substance peut être un remède ou un poison selon la dose. Il en va à peu près partout de même. Ainsi la technique, par exemple : jusqu’à un certain stade, elle sert la vie humaine, mais lorsque certains seuils de puissance ou de complexité se trouvent dépassés, elle la fait dépérir. On a beaucoup trop tendance à se gargariser de grands principes, sans tenir compte de l’échelle à laquelle on les applique. De ce fait, on a vu toutes sortes de choses devenir néfastes, du seul fait qu’on les a laissées se développer au-delà de toute mesure. Alors oui, aujourd’hui, la taille excessive est le premier de nos maux.

Comment le gigantisme, qui conduit à des systèmes non maîtrisables comme dans le cas de la globalisation ou de l’Europe, dites-vous, sape-t-il le fondement des nations et l’exercice de la démocratie ?
Il faudrait se rappeler que « politique » vient de polis qui, en grec, désignait la cité. Les Grecs vivaient dans des cités parce que c’est à cette échelle qu’une véritable vie politique peut exister (comme ce fut également le cas dans les cités-États de la Renaissance italienne). Une question fondamentale posée par Aristote dans sa Politique est : quelle taille doit avoir la cité pour avoir une chance d’être bien gouvernée ? Aujourd’hui, on fait comme si une telle question était subsidiaire, et que la démocratie pouvait s’exercer à n’importe quelle échelle – ce qui est un leurre. Les penseurs politiques du XVIIIe siècle, comme Montesquieu ou Rousseau, savaient encore cela.

D’une façon générale, vous plaidez pour l’instauration de limites : mais n’est-ce pas, précisément, ce que refuse l’homme moderne qui se vante de s’être émancipé de toutes les tutelles du passé, qu’elles proviennent de la nature, de la morale, de Dieu… ? Dès lors, comment revenir à cette notion indispensable de limites ?
Pour les Anciens, la limite était ce qui donnait forme : on n’était que par la limite. Pour les Modernes, la limite est ce qui restreint, ce qui entrave. C’est la logique démoniaque du serpent : ne respectez aucune limite, c’est ainsi que vous serez comme des dieux. Au point où nous en sommes, les limites nous seront imposées de l’extérieur, par l’épuisement de la nature. Il nous faudrait cependant comprendre que certaines limites ne sont pas là pour nous confiner, mais pour nous faire grandir.

Face à ces évolutions, les papes nous invitent à revoir nos « styles de vie » : qu’est-ce que cela signifie pour vous ?
Nous sommes pris dans un processus gigantesque que personne ne contrôle. Dans la mesure où nous dépendons, dans notre existence quotidienne, du dispositif planétaire qui s’est mis en place, notre faculté à nous émanciper de ce dispositif est, pour l’instant, très limitée. Cela étant, les choses peuvent changer rapidement. Des effondrements vont se produire. Il conviendra, alors, de ce pas céder à la panique mais d’être prêts, au contraire, à saisir l’occasion qui nous sera donnée de mener, en dépit des difficultés matérielles, des vies plus humaines. La Création est bonne, et au lieu de la saccager pour satisfaire nos désirs déréglés, nous devrons rendre grâce pour la part qui aura échappé au massacre.

Propos recueillis par Christophe Geffroy

(1) Olivier Rey, Quand le monde s’est fait nombre, Stock, 2016, 326 pages, 19,50 €.
(2) Olivier Rey, Une question de taille, Stock, 2014, 280 pages, 20 € (cf. notre recension, La Nef n°265, décembre 2014).
N.B. – Olivier Rey est également l’auteur de romans, signalons Après la chute, Pierre-Guillaume de Roux, 2014, 300 pages, 22,50 €.

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