Livres Juin 2018

Un été avec Homère, de Sylvain Tesson, Équateurs/France Inter, 2018, 256 pages, 14,50 €.

L’été dernier, Sylvain Tesson a consacré à Homère une série d’émissions sur France Inter. Les émissions sont devenues un livre. Au regard pressé, la rencontre paraît étonnante. Comment le baroudeur, à la figure cassée, a-t-il pu s’enticher de cet antique écrivain (pour peu qu’il ait existé !…), perdu dans son évocation des batailles et du jeu des dieux ? La littérature est certes un univers qui mérite qu’on l’arpente dans tous les sens. Mais, Homère !
Un Été avec Homère est, au fond, une réponse développée à cette question. L’Iliade conte bien l’aventure guerrière des Achéens contre les Troyens, ce grand voyage suscité par la beauté d’Hélène. Et, que dire de L’Odyssée, plaçant le lecteur dans les pas d’Ulysse, en quête d’Ithaque et de son foyer ?
En retrouvant l’un des trésors de notre civilisation, Tesson a entrepris effectivement le voyage du retour aux sources. Voyage paradoxal puisqu’il s’est enfermé dans « un pigeonnier vénitien posté au-dessus de l’Égée, sur l’île de Tinos ». De cet observatoire particulier, balayé par les ailes d’une chouette et les murmures du vent, l’écrivain a retrouvé ces chants du monde et tenté de saisir l’inspiration originelle du vieux poète.
Qu’en a-t-il retiré ? Pas d’abord, une connaissance scientifique de l’œuvre homérique. Il en explore certes la géographie, décrit le rapport des dieux et des hommes, s’attarde aux récits de la guerre ou plonge dans les secrets de la métrique d’Homère. Mais, plus encore, c’est l’homme dans sa permanence, d’aujourd’hui à hier et retour, que Tesson a cherché à saisir.
« La véritable géographie homérique, écrit-il avec justesse, réside dans cette architecture : la patrie, le foyer, le royaume. L’île d’où l’on vient, le palais où l’on règne, l’alcôve où l’on aime, le domaine où l’on bâtit. On ne saurait se montrer fier de son propre reflet si l’on ne peut pas se prétendre de quelque part. » Voyage et enracinement ! Rien que pour cela, on lui pardonnera ces petites piques païennes, dans l’attente de son arrivée au port du Salut, l’unique vrai voyage qui mérite d’être entrepris…

Philippe Maxence

 

Michéa l’inactuel. Une critique de la civilisation libérale, d’Emmanuel Roux & Mathias Roux, Le Bord de l’Eau, 2017, 200 pages, 16 €.

Voilà un excellent livre à ne pas rater pour quiconque s’intéresse à la pensée de Jean-Claude Michéa, à la critique du libéralisme et du liberal-libertarisme, et plus généralement à la société en cours de décivilisation dans laquelle nous vivons. De la parution de son premier essai consacré à Orwell en 1995 jusqu’à Notre ennemi, le capital paru en 2017, et qui a valu à son auteur les « honneurs » d’un dossier à charge type « rappel à l’ordre » de la part du Monde, les réflexions de Michéa sur notre monde politique et social tel qu’il ne va pas n’ont cessé d’irriguer le domaine de la pensée. Inactuel, iconoclaste, inclassable bien que se revendiquant « de gauche », très lu du côté des conservateurs et autres personnes attachées à l’essentiel, c’est-à-dire à la Limite, Jean-Claude Michéa a montré que critique du libéralisme, de l’illimité, du Progrès conçu comme idéologie et de la vie quotidienne centrée sur la consommation et sa divinité inversée la croissance sont inséparables. Un grand pavé dans la figure de Mai 68. Cet essai stimulant et incisif, clair et rigoureux, signé par des agrégés de philosophie attachés à critiquer un « enrôlement de sa pensée » par la droite et à considérer le philosophe Michéa comme une sorte de « malgré nous » du monde intellectuel, bien que personne ne le contraigne à s’inviter par exemple dans Éléments, est néanmoins un livre très réussi, nécessaire bien au-delà du souci de la compréhension de l’œuvre de Michéa. Un de ces essais qui aident à penser le monde déraciné qui se dessine devant nous et, de là, à penser contre. Michéa n’est pas seulement inactuel, il est illibéral.

Matthieu Baumier

Aime et ce que tu veux, fais-le !, Regards croisés sur l’Église et la sexualité, de Mgr Emmanuel Gobilliard et Thérèse Hargot, avec Arthur Herlin, Albin Michel, 2018, 244 pages, 19 €.

Ce livre suscite de sérieuses questions de composition et de contenu. De composition tout d’abord, puisqu’un journaliste interroge, de façon juxtaposée, un évêque (Mgr Emmanuel Gobilliard) et une « sexologue » (Thérèse Hargot) sans nécessairement que chacun réponde à chaque question. Mgr Gobilliard et Thérèse Hargot ne peuvent-ils pas se répondre, se corriger ou se contredire ? À la fin du livre, il apparaît qu’ils peuvent le faire. Lorsqu’ils ne se répondent pas entre eux, y a-t-il un consensus entre l’évêque et la « sexologue » ? Sans doute pas, mais alors pourquoi parler, comme l’annonce le journaliste dans son introduction, d’« échanges » ? Les « règles du jeu » de ce livre ne sont pas claires.
Quant au contenu, dans « le champ » des réponses de T. Hargot, il y a du bon grain et de l’ivraie… À discerner. Sinon c’est l’enseignement de l’Église qui deviendra le « dindon de la farce ». Commençons par le bon grain : T. Hargot nous offre de belles et bonnes pages sur la contraception et les méthodes naturelles, la PMA et la GPA, la pornographie et la pédophilie. Venons-en maintenant à l’ivraie. Au-delà des propos de T. Hargot parfois trop crus, ou excessivement virulents ou arrogants, la principale difficulté se situe du côté du « fond » : de l’enseignement. T. Hargot dit en effet, explicitement ou implicitement, qu’elle ne suit pas l’Église sur un certain nombre de problématiques : homosexualité, masturbation, fidélité et infidélité, critères de la moralité, conseils aux prêtres ou en matière d’éducation de la jeunesse. Elle a le droit de ne pas être d’accord, mais reçoit-elle toujours une réponse catholique ? Non ! Le lecteur non plus. Au fond, il faudrait arriver à réconcilier T. Hargot avec l’Église et son enseignement.
Pourquoi T. Hargot a-t-elle été et est-elle encore la « coqueluche » de certains milieux « cathos » ?
Enfin, dans notre contexte relativiste, le titre de cet ouvrage – « Aime et ce que tu veux, fais-le ! » – sera-t-il bien compris et interprété ? Malgré les explications données au début du livre, la citation de saint Augustin ne pourrait-elle pas servir à justifier bien des maux et des comportements incompatibles avec l’Évangile ?
Mgr Gobilliard a dit qu’il avait hésité à coécrire ce livre. Je comprends ses hésitations.

Abbé Laurent Spriet

Les énigmes de l’histoire de France, sous la direction de Jean-Christian Petitfils, Perrin, 2018, 360 pages, 21 €.

Un peu à la manière de G. Lenotre, ce livre reprend quelques anecdotes de l’Histoire de France, allant d’Alésia à la « disparition » du général de Gaulle à Baden-Baden, en passant par l’affaire du Collier ou le Masque de fer, pour faire le point sur les recherches les concernant. Les lecteurs cultivés et avertis de La Nef n’apprendront pas grand-chose mais passeront un bon moment. En revanche, et c’est le point intéressant de cette publication, elle peut constituer un joli cadeau pour des jeunes qui, s’intéressant à l’histoire, ont tant besoin de remettre les pendules à l’heure.

Marie-Dominique Germain

 

Dieu seul, de Guillaume d’Alançon, Life éditions, 2018, 154 pages, 12 €.

Cet abécédaire nous offre un recueil de pensées (marquées au coin du bon sens) et de vérités connues depuis si longtemps qu’on risque d’oublier de s’y référer au temps où elles seraient le plus nécessaires ; c’est dire qu’il ne s’agit pas ici de belles envolées philosophiques ou théologiques mais bien d’un rappel de ce qui dresse la trame de nos jours. À « D » comme Dieu, nous trouvons ceci : « rien ne pourra nous faire oublier l’immensité de l’amour de Dieu. » Tout est dit, d’abandon à zénitude en passant par démon, épreuve, fidélité, oui, paix et bien d’autres, tout nous ramène à cette unique vérité que rien n’est plus important que l’amour de Dieu pour nous. C’est tout simple comme un abécédaire et fort utile en même temps lorsqu’on perd pied ! Un bon petit cadeau de confirmation.

Marie-Dominique Germain

La part du ghetto, de Manon Quérouil-Bruneel, Fayard, 2018, 210 pages, 17 €.

Depuis les années 80 du XXe siècle, la France a déversé plus de 100 milliards d’euros sur les « banlieues », en plans financés par ceux qui paient des impôts, ce qui n’est pas le cas dans les quartiers concernés où l’on touche cependant l’ensemble des aides sociales. Macron a confié un énième plan à Jean-Louis Borloo, quelques dizaines de milliards pour réussir là où l’argent a échoué depuis 40 ans. La banlieue n’a en rien changé avec cet argent, le cas de « l’affaire Théo » le montre, ce jeune banlieusard dont la famille est mise en examen pour détournement de fonds publics, entre 600 000 et 900 000 euros. C’est à cela que servent les plans banlieues. La réalité c’est que les jeunes issus de l’immigration se fichent de cette volonté politique « d’intégration », eux dont le seul projet est de « faire du fric », ainsi que le dit cette enquête passionnante de Manon Quérouil-Bruneel, menée sous la protection d’un banlieusard musulman.
Les banlieues sont un au-delà du périphérique de non droit, où règnent d’autres mœurs qu’en France. Ce ne sont ni la journaliste ni l’auteur de ces lignes qui le disent, ce sont les jeunes immigrés des cités parlant de « vos lois », « votre pays », « chez nous » (la cité, où toute la population est non européenne). Ils veulent leur « part du ghetto » mais sans bosser, sans s’intégrer, en vivant mieux que la majorité, « faisant souvent 3 ou 4 smics par semaine », sans compter les aides de l’État ; ils le disent : ils sont inscrits au chômage, à la CAF, etc. Ils vendent du shit, parfois plus, mais loin de la cité, volent, trafiquent dans tous les sens, rejettent violemment les migrants récents car « on ne peut pas accueillir toute la misère du monde », passent par la case prison et bracelet électronique, ce dernier étant souvent motif de frime, et maintenant, comme la concurrence est vive, deviennent proxénètes, protégeant de jeunes beurettes, parfois mineures, qui vendent leur corps et gagnent ainsi 4000 euros par mois. « Elles préfèrent le sexe plutôt que l’école ». Les garçons n’imaginent pas un instant occuper un emploi légal et à les écouter, tous seraient « choqués » par les mouvances islamistes radicales. Cette enquête est édifiante et, bien que ce ne soit pas voulu, elle vient s’entrechoquer avec la politique de la ville d’un gouvernement qui reproduit ce qui a échoué : la pompe à fric. Le vrai problème ? Ces lieux sont un en-dehors de la France et de l’Europe, un autre monde dont les natifs veulent « profiter avant de partir au bled », « nouvel eldorado ». Repartir ? Un bon moyen de supprimer les ghettos ?

Matthieu Baumier

Dieu joueur d’échecs ? Prédestination, grâce et libre arbitre. Relecture de saint Thomas d’Aquin, du Fr. Basile, osb, Éditions Sainte-Madeleine, 2018, 1500 pages, 79 €.

L’ouvrage monumental du P. Basile Valuet constitue le deuxième tome d’un vaste projet éditorial en quatre volumes visant à déterminer la compréhension catholique de la prédestination. Le sujet est crucial puisque cette question est « susceptible de créer chez beaucoup des angoisses, jusqu’à un rejet de la doctrine catholique, voire de l’existence même de Dieu » ou, selon l’objection justement formulée par Jean Guitton : « si Dieu voit mes actes d’une vue éternelle, comment puis-je être libre, sinon par illusion ? » (p. 12). Si le premier tome – à paraître – correspond au moment de l’auditus fidei en faisant œuvre de théologie positive : scrutation de la Révélation, investigation des Pères de l’Église et repérage des balises magistérielles, tout en anticipant la phase spéculative de l’intellectus fidei par l’analyse des Docteurs et scolastiques qui précèdent saint Thomas, ce deuxième volume est entièrement consacré aux prises de position de l’Aquinate sur les questions autour de la prédestination.
La compréhension catholique consiste à articuler – là tient tout le mystère – des binômes tels que : prescience divine infaillible et échéance libre d’événements contingents prévus de toute éternité ; vouloir divin positif de salut universel et vouloir divin permissif du mal moral ; élection de tous et réprobation de certains ; mode efficace d’influx de la grâce actuelle et préservation du libre arbitre, notamment dans le cas de résistance à la grâce ; acquiescement à la grâce, qui incombe à Dieu, et résistance à la grâce, qui relève de l’homme.
Comme dans ses travaux antérieurs – notamment sur la liberté religieuse –, l’auteur se veut exhaustif et procède par épuisement de la matière. Il nous offre une mine de documents incomparable et désormais incontournable pour quiconque voudra aborder ces questions. On saluera en outre la manière dont l’auteur assume le meilleur de la « nouvelle théologie » par le souci constant de contextualiser l’œuvre de saint Thomas, par le service éminent rendu à saint Thomas de ne pas pratiquer un thomisme d’autorité, signalant ici ou là des limites dans la pensée thomasienne.
On appréciera aussi le sens ecclésial de l’auteur qui n’entend pas trancher de façon péremptoire les débats entre dominicains « thomistes classiques » et jésuites « molinistes », quand le Magistère a refusé de dirimer la controverse et a aussi interdit que l’on s’anathématisât réciproquement. Un ultime chapitre est heureusement récapitulatif de tant de données et synthétique des principes mis en œuvre.

Abbé Christian Gouyaud

 

Bébés sur mesure. Le meilleur des mondes, de Blanche Streb, Artège, 2018, 268 pages, 14 €.
La PMA, un enjeu de de société, d’Aude Mirkovic, Artège, 2018, 176 pages, 14,90 €
PMA-GPA. Les enjeux de l’instrumentalisation de la médecine reproductive, du Dr Philippe de Cathelineau, Les unpertinents, 2018, 92 pages, 14 €.

Les États généraux de la bioéthique sont terminés, reste à en voir les résultats. Les questions bioéthiques sont fondamentales du point de vue de l’humain, dans tous ses domaines d’existence et de vie. Et les livres à ce propos ne manquent pas. Dans Bébés sur mesure, portant comme bandeau un réaliste « Le monde des meilleurs », Blanche Streb, directrice de la formation et de la recherche pour Alliance VITA, donne un livre plein d’informations et de réflexions au sujet de ce monde déjà là, un monde où des bébés génétiquement modifiés sont nés. L’auteur montre combien les avancées technologiques, a priori porteuses de progrès quand elles concernent le soin médical, peuvent fabriquer une demande fondée sur le désir individuel, loin de la médecine, et faire de la vie, par laboratoires interposés, un élément de la marchandisation. Ce qui est de fait déjà en route. Au cœur de ce livre : la question du choix de qui aura demain le droit ou non d’être un bébé, selon quelles normes et choisies par qui ? Il est vrai que ce sont les droits de l’enfant en tant qu’il est une personne qui sont oubliés par les apprentis sorciers d’une certaine science dogmatique et leurs relais sociétaux et politiques.
Ce que montre avec tout autant de force Aude Mirkovic, maître de conférences et déjà auteur de livres sur le sujet, dans un essai intitulé La PMA un enjeu de société et portant en bandeau cette question essentielle : « Va-t-on enfin prendre les droits de l’enfant au sérieux ? » Toute réflexion au sujet de la naissance et de l’être humain à venir devrait en effet prendre cet enfant et ses droits au sérieux, en forme de nouveau Principe responsabilité, un peu comme ce que le philosophe Hans Jonas appelait de ses vœux au sujet de la nature : ne faisons pas aux enfants de demain ce que nous n’aimerions pas avoir subi. Aude Mirkovic montre que la question n’est plus celle de la PMA en tant que telle mais de la PMA (et donc de son évident prolongement en GPA) non thérapeutique destinée aux femmes célibataires et aux couples de femmes, ce qui consiste à bouleverser l’ordre naturel de la naissance et à provoquer une transformation de l’homme au sens anthropologique. Pour l’auteur, avant d’affirmer que la société serait prête pour ce genre de « progrès », les questions devraient être posées de façon plus pragmatique, par exemple : « voulons-nous réellement une société sans pères ? » ; car ceux qui prônent un humain dénaturalisé par la science proposent de fait une société autre, dont nous ignorons tout, sauf qu’elle sera fondée sur la sélection et l’eugénisme.
À ces essais, le lecteur peut ajouter le court ouvrage du médecin Philippe de Cathelineau, PMA-GPA, les enjeux de l’instrumentalisation de la médecine reproductive, qui montre que le débat actuel repose sur des postulats dont l’acceptation devrait pourtant être discutée avant de débattre : la désacralisation de la vie et de la famille, la banalisation de l’avortement, la mise à égalité de toutes les sexualités, etc. Comme Streb et Mirkovic, Cathelineau s’inquiète à juste titre de la marchandisation de la vie qui avance derrière la généralisation de la PMA puis de la GPA, dans une sorte de vade-mecum chrétien clair et utile.
Trois livres qui aident à penser des enjeux cruciaux, à l’orée d’un nécessaire retour de LMPT dans la rue et des catholiques sur le devant de la scène politique ?

Mathieu Baumier

 

La superclasse mondiale contre les peuples, de Michel Geoffroy, préface de Jean-Yves Le Gallou, Via Romana, 2018, 476 pages, 24 €.

Ce n’est pas d’hier que date une société dans laquelle l’argent est seul moteur, seul principe de la hiérarchie, seul instrument de la puissance ; que sévit un État devenu sous maints rapports le canal d’exécution politique des volontés de l’élite économique et financière ; que le régime ultracapitaliste, sans trêve ni repos, s’emploie à miner (jadis en identifiant fallacieusement sa cause à celle de la civilisation, maintenant en assumant ouvertement son caractère subversif) les vertus du travail, de la famille, de l’épargne dont, pendant longtemps, il se réclama d’une manière assez ambiguë pour, à la fin, embrasser l’idéologie libertaire et hédoniste, regardée comme le meilleur soutien du marché. Car l’empire de l’argent, extérieur à toute loi morale, avec l’obsession du gain, avec un ensemble de ploutocrates aux manettes, et désormais libéré de toute retenue, entend bien façonner le monde selon ses convenances et au mieux de ses intérêts.
Voici plus d’un demi-siècle, Maurice Bardèche (excellent connaisseur de Balzac et de Stendhal), devant nos « modernes démocraties de privilèges et de falsification » à la mode européenne, notait que, fort loin de songer à consolider leur vigueur interne ou à s’entraider pour reconquérir leur indépendance, elles aspiraient à déplacer la souveraineté vers de « hautes instances internationales » promues les dépositaires, « invisibles, insaisissables, irresponsa­bles », de la direction du globe terrestre. En conséquence, omettre les peuples, réduits à d’insipides cohues privées du choix de leur picotin, nier le réel pour faire prévaloir, d’autorité, un dessein cosmopolite, joli traquenard !
Ainsi butons-nous contre cette superclasse des « organisateurs » et dirigeants des grandes firmes transnationales et des grandes banques, des très riches désireux de s’enrichir davantage, formée d’un agrégat de « coteries » et de « cliques » rapprochées par accord exprès ou tacite. Il s’agit là, au vrai, du premier cercle, du cœur de la superclasse mondiale, qui possède les médias, pousse ses créatures, ses mercenaires, ses idiots utiles et, en donnant la prééminence à l’activité financière et marchande, achève de renverser l’ancienne règle d’équilibre des fonctions sociales, de redistribuer le pouvoir en sa faveur.
Enquête approfondie, décryptage attentif et sagace, Michel Geoffroy maîtrise son difficile sujet à la perfection. De sorte qu’un tel compendium, où s’éclairent tant de choses troubles, on doit l’avoir et le conserver.

Michel Toda

 

France, le moment politique. Manifeste écologique et social, de Hervé Juvin, Éditions du Rocher, 2018, 288 pages, 16,90 €.

Cet ouvrage est assurément le plus personnel écrit par Hervé Juvin. C’est en fait un long cri du cœur, une émouvante déclaration d’amour à la France. Non pas à une France abstraite, intellectualisée façon « patrie des droits de l’homme », mais à la France réelle, charnelle, enracinée dans une terre, une histoire et une culture qui l’ont façonnée. Pour notre auteur, la déliquescence générale, qui se manifeste par le primat de l’individualisme, de l’argent, de l’économique, de la technique, par l’irresponsabilité à l’égard des patrimoines humains que sont nos nations (pertes de souveraineté, immigration de masse…) comme à l’égard de l’environnement et de nos ressources naturelles, cette déliquescence appelle forcément le retour du politique et, avec lui, le temps du « nous » qui va enfin remplacer celui du « je » – ce « moment politique » déjà amorcé aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en Russie ou en Chine. Il y a urgence, écrit Hervé Juvin, car « le nomadisme des esprits et des êtres s’oppose à l’enracinement des cultures et des peuples et instaure le nouveau totalitarisme de l’homme hors sol, de l’homme augmenté, qui est moins qu’un homme en se voulant son propre dieu » (p. 51).
C’est un magnifique plaidoyer pour que vive la France et renaissent nos libertés confisquées par une technostructure de plus en plus étouffante. Si, pour notre auteur, la France a tous les moyens politiques pour s’en sortir, la question demeure : saura-t-elle se saisir de cette chance, vivre ce « moment politique » ?

Christophe Geffroy

 

Von Galen, un évêque contre Hitler, de Jérôme Fehrenbach, Cerf, 2018, 420 pages, 26 €.
Très belle biographie que voilà sur l’évêque allemand Clemens August von Galen (1878-1946), opposant intrépide au nazisme. Nommé évêque de Münster en 1933, il ne cesse de dénoncer, dans ses sermons, le culte de la race des nazis, leur mépris des faibles et tout particulièrement l’euthanasie des malades mentaux. Il contribue à l’élaboration de l’encyclique Mit brennender Sorge (1937) et prononce, pendant l’été 1941, trois homélies (ici reproduites) contre les horreurs de l’euthanasie dont l’impact fut tel qu’Hitler fit machine arrière. Celui qui fut surnommé le « lion de Münster » a été béatifié en 2005. Une belle figure à découvrir.

Sans défense, de Harlan Coben, Belfond, 2018, 400 pages, 21,90 €.
Le dernier opus du maître du thriller outre-Atlantique est fidèle à ce que l’on attend de lui : scénario parfaitement maîtrisé, rythme soutenu avec un suspense haletant et rebondissements inattendus. Ici, deux enfants ont été kidnappés et l’un réapparaît dix ans plus tard. Le détective Myron Bolitar reprend du service. Pour les amateurs, signalons l’excellent Double piège (Belfond, 2017), le polar précédent de Coben qui met en scène une ex-militaire confrontée au double assassinat de sa sœur et de son mari.

Patrick Kervinec

© LA NEF n°304 Juin 2018

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