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Football : « Le plus beau but était une passe »

À l’heure du mondial, revenir sur ce qu’était l’esprit originel du football, avant qu’il ne soit gangrené par l’argent, n’est pas inutile. Et plusieurs bons livres nous y invitent. Tour d’horizon.

Certains lecteurs de La Nef vont hausser les épaules au titre (citation du génialissime Cantona) et au contenu de cet article. « Franchement… n’avons-nous pas suffisamment soupé du “foot” en cette année de coupe du monde ? Ce journal s’honorerait d’ignorer cela et de nous élever l’âme… Et en plus, par un abbé. » Eh bien, cher lecteur, rassurez-vous, ou pas, nous allons (essayer de) faire cela en parlant de football, à partir de plusieurs ouvrages passionnants sur le sujet. Le « foot » dépasse le « foot » si l’on y regarde de plus près, ce jeu dont Bill Shankly, entraîneur de Liverpool jusqu’en 1974, disait : « Il y a des gens qui croient que le football est une question de vie ou de mort. Cette attitude me déçoit. En réalité, le football est beaucoup plus important que cela. »
Qu’on me permette une confidence. L’un des grands joueurs de l’équipe de France mythique des années 80, paroissien de surcroît, me disait la dette éternelle qu’il devait à son curé de village (genre Don Camillo), de lui avoir mis dans les pieds une balle de cuir et inculqué, parfois rudement, les fondements du jeu, quelques principes de loi naturelle et un peu d’Esprit par-dessus le marché… Et il n’est pas le seul. Le pape François n’avait-il pas encore dans sa poche, le jour de son élection, sa carte de socio du club de San Lorenzo de Almagro… ? Alors, pourquoi ne pas en parler ?
Un peu de généalogie pour commencer. Qu’est-ce que le football ? Au com­mencement, de jeunes aristocrates anglais fixèrent des règles aux soules et autres matchs primitifs de nos villages. Les jeunes lords cherchaient, dans leurs public school, l’idéal du mens sana in corpore sano, mais aussi l’exploit individuel, rechignant à passer le ballon à leurs partenaires. Puis, à la fin du XIXe siècle, les ouvriers leur arrachèrent le ballon et, sous la houlette d’entraîneurs écossais, le transformèrent en un jeu collectif où la passe est reine, au nom, peut-être, de la common decency. Le dribbling game devint le passing game, de « libéral » il devint « socialiste », et il demeure aujourd’hui encore écartelé entre ses deux sources ! La victoire, en 1883, des ouvriers écossais sur les aristocrates anglais en finale de la Coupe d’Angleterre inaugura le football moderne, celui du XXe siècle.
Il devint alors, pour cinquante ans, la « religion laïque du prolétariat », selon l’historien britannique E. Hobsbawm. Il n’est pas hasardeux que tout cela se soit passé au temps de l’achèvement de la Révolution industrielle, splendeur du capitalisme, au moment où l’athlétisme accompagnait le développement des nationalismes. Ceux-ci, et les totalitarismes, perçurent très tôt l’instrumentalisation qu’ils pouvaient en faire, pour asservir les foules. D’ailleurs, le fait même de parler de « sport » indique que l’on a quitté le « monde d’avant », où l’on joutait ou tournoyait. Même les Grecs, grands sportifs, ne concevaient l’agôn que comme un chemin vers la vertu. Aujourd’hui, le jeu a « muté » pour devenir autre chose, jusque dans le plus infime village du Tiers-Monde où deux ou trois gamins tapent dans une balle de chiffons. Il n’est donc pas méprisable de s’interroger pour savoir pourquoi le « ballon au pied » est devenu phénomène universel.

Quatre livres originaux sur le foot

Je n’aurais pas la prétention de répondre à cette question, mais me bornerai à présenter quatre livres dont la lecture peut nous aider à traverser vers le haut ces périodes hautement footbalisées…
Avec Georges Haldas, écrivain genevois d’origine grecque, c’est d’abord le « foot de papa », le foot populaire, le foot des copains dans la rue qui est à l’honneur, « toute une époque, avec ses personnages, sa vie et sa tonalité à elle, qui, pareille au géant des Mille et une Nuits, enfermé dans un vase, et qui en sort un jour ». Quel est le garçon qui, comme lui, n’a pas aimé l’odeur de l’embrocation dans les vestiaires, la boue collée sur les crampons et la magie d’un match gagné avec les copains, et tenté avec eux d’imiter les grands artistes aperçus sur le petit écran ? Qui n’a été transporté par la communion d’une foule de tifosi au stade ? Merveilleux conteur de l’enfance (Chronique de la rue Saint-Ours, Boulevard des Philosophes…), il sait aussi avec talent dire toute l’humanité de ce jeu et de ce qu’il peut engendrer comme leçons de vie et vision du monde.
Redeker et Michéa, intellectuels passionnés par le football, comme Giraudoux, Camus et Pasolini, ont en commun l’amour du « beau jeu », et une pensée qui agit comme un poil à gratter dans notre monde du consensus. Tous deux s’interrogent en philosophes et sociologues sur la nature de ce sport et ce qu’il est devenu (ou en train de devenir). Il est « le chiffre du monde social contemporain, la clef qui permet de le disséquer » (Redeker). Ils analysent avec une grande acuité ses dérives : « Le football s’est progressivement transformé en sport business et en sport spectacle, où seule la victoire est rentable, et où les valeurs traditionnelles du beau jeu et du fairplay sont en voie de disparition parce qu’elles ne sont pas rentables… activité destinée à faire passer l’amère potion libérale… simple variante du Rollerball, sur fond de pom pom girls et de coupures publicitaires incessantes » (Michéa).
Pour s’en convaincre, Redeker invite à écouter attentivement la « lassante logorrhée » émanant des impérieux impératifs des professionnels du football… tout aussi impératifs que ceux de Kant, qui assaillent notre existence : « cohorte agressive et braillarde des mots d’ordre appelés à coloniser toutes les sphères de la vie : gagner, être compétitif, toujours plus compétitif. Être efficace. Être le plus fort… pour la mobilisation totale de l’existence au service de l’économie conçue comme guerre de chacun contre chacun, comme concurrence et non comme coopération. » Michéa pointe du doigt, également, les déformations que la logique marchande est venue apporter à une activité à l’origine purement gratuite devenue « industrie footballistique », instrument supplémentaire de la « cupidité destructrice des nouvelles puissances d’argent », dans leur processus apparemment inéluctable de soumission à leurs lois de toutes les activités humaines. À ce sujet, dopage, transhumanisme et déshumanisation sont en embuscade au détour des stades pour notre asservissement.
Grâce à A. Bouthéon, nous franchissons un niveau supplémentaire. Et Dieu, dans tout ça ? Dieu et le sport, Dieu et le foot, Dieu et l’homme… Le lien n’est pas trop difficile à saisir, au bout de ce petit parcours. Rien de ce qui est humain n’est étranger au Créateur : le corps de l’homme, la famille humaine, ses plaies, ses bosses, ses joies et ses grandeurs. Et il y a tout cela dans le sport, en particulier dans le football, étonnamment. Pour l’anecdote, l’auteur rappelle tout ce que les Jeux olympiques doivent au R.P. Henri Didon (†1900), dominicain, à commencer par leur devise. On nous abreuve de théologie du corps, très bonne chose, mais la réduire à la sexualité étonne. Qui réfléchit au travail manuel aujourd’hui ? Qui pense à son corps, « frère Âne », ce serviteur et compagnon de notre vie terrestre ? Qui cherche à lui donner sa juste place dans sa vie « spirituelle », oserai-je dire à l’évangéliser ?
Éclairer la vie chrétienne par le sport, saint Paul fut le premier : « Vous savez bien que, dans le stade, tous les coureurs participent à la course, mais un seul reçoit le prix. Alors, vous, courez de manière à l’emporter. Tous les athlètes à l’entraînement s’imposent une discipline sévère ; ils le font pour recevoir une couronne de laurier qui va se faner, et nous, pour une couronne qui ne se fane pas » (1 Co 9, 24-25). L’auteur nous rappelle fort justement, avec le pape Benoît XVI, que « l’homme n’est pas fait pour le confort, mais qu’il est fait pour la grandeur », que l’essence de la vie chrétienne est bien le « combat spirituel » qui vise la « couronne impérissable ». L’excès du volontarisme, du jansénisme est un obstacle à la grâce, il est utile de s’en souvenir. Un christianisme parfois un peu amolli, quelquefois aussi abstrait, déconnecté du réel, peut en tirer d’utiles raisons de sortir de son engourdissement, de reprendre sérieusement l’entraînement, « plus vite, plus haut, plus fort ». Pour équilibrer son propos, il rappelle aussi que le sport, et le rapport à notre corps, doivent rester équilibrés, raisonnables et inscrits dans une perspective de salut.
Allez, souriez. Si vous êtes agacé par mes propos, prenez un ballon et tapez dedans. Vous verrez, ça soulage !

Abbé Hervé Benoît

+ Georges Haldas, La légende du football, L’Âge d’Homme, 1981.
+ Jean-Claude Michéa, Le plus beau but était une passe. Écrits sur le football, Climats, 2018, 170 pages, 15 €.
+ Robert Redeker, Peut-on encore aimer le football ?, Le Rocher, 2018, 254 pages, 18,90 €.
+ Arnaud Bouthéon, Comme un athlète de Dieu. Manifeste sportif et chrétien, Salvator, 2017, 190 pages, 18 €.

© LA NEF n°305 Juillet-Août 2018

À propos Abbé Hervé Benoît

Abbé Hervé Benoît
Prêtre du diocèse de Bourges et canoniste, il est l’auteur notamment du Chouan du Tanganyika (Presses de la Délivrance, 2015) et du Bouquet de Chartres. Et autres chroniques (2004-2008) (La Nef, 2008). Il est chroniqueur spirituel de La Nef.