Livres Octobre 2018

DESTIN FRANÇAIS
ÉRIC ZEMMOUR
Albin Michel, 2018, 576 pages, 24,50 €

Hormis les sots incultes et sectaires qui peuplent les médias mainstream, nul ne peut nier à Éric Zemmour une ampleur de vue politique, appuyée sur une vaste érudition historique. Si on ajoute à cela que notre auteur a du style, on comprendra aisément que son Destin français est un livre passionnant.
Sa longue introduction, où il retrace avec émotion son enfance de Français juif (et non de Juif français, comme il le souligne) est touchante et instructive : elle montre l’amour de la France qui se manifestait dans son milieu, alors que l’on cherche aujourd’hui à exacerber les différences sans se soucier d’un quelconque patriotisme. La France brillait à ses yeux par une histoire et une littérature sans pareil. Or, se plaint-il à juste titre, « l’Histoire ne doit plus être un outil qui permet de donner un sens, un ordre à une collectivité, mais au contraire le moyen de rendre impossible toute communauté qui serait par trop contraignante et pas assez “inclusive” » (p. 36).
C’est pour contrer ce travail de déconstruction qui ne laisse que ruines derrière lui, qu’Éric Zemmour a écrit Destin français : à travers plus d’une quarantaine de personnages historiques qui vont de Clovis à de Gaulle, il redonne un sens à notre passé, qui est aussi le prétexte pour réfléchir à ce qui nous arrive aujourd’hui. Sa connaissance et son intelligence profonde de l’histoire lui permettent d’apporter des éclairages pertinents et de faire comprendre nos éternelles divisions qui remontent loin et toujours resurgissent pour nous affaiblir.
On ne peut ici résumer un tel panorama historique. Voici juste quelques exemples. Ainsi, explique-t-il avec René Grousset que les Croisades ont permis de retarder de quatre siècles l’avancée de l’islam en Europe, épisode dramatique qui explique combien Hongrois ou Polonais sont aujourd’hui rétifs aux migrations de masse formées de fort contingents musulmans. Autre exemple, son chapitre sur Voltaire est remarquable : « La division de l’humanité en races distinctes, et bientôt inégalitaires, sortira au XIXe siècle de cette remise en cause voltairienne de l’unité chrétienne de l’espèce humaine » (p. 231). Et plus loin : « Voltaire a forgé ce climat de guerre civile froide propre à la vie intellectuelle française » (p. 239). Citons encore son impitoyable critique de Simone de Beauvoir et de son féminisme.
On n’est pas obligé de partager toutes ses positions – de plus en plus désabusées à mesure que l’on avance dans le temps – il n’empêche que son propos est toujours argumenté et invite à une salutaire réflexion sur ce que nous sommes.

Christophe Geffroy

 

UN AUTOMNE ROMAIN. JOURNAL SANS MOI
MICHEL DE JAEGHERE
Les Belles Lettres, 2018, 398 pages, 19 €.

Rome n’est pas seulement une ville, c’est un univers. On s’en rend mieux compte avec le nouveau livre de Michel De Jaeghere, le directeur du Figaro Histoire. Un livre qui pourra surprendre puisqu’il s’agit d’un journal, genre littéraire un peu oublié aujourd’hui, mais que l’auteur réhabilite de main de maître. Mais aussi un ouvrage qui étonne par son sous-titre : « Journal sans moi ». Sans lui, vraiment ?
En tous les cas, il s’agit du « diaire » d’un mois, ou presque, celui d’octobre 1996. Chargé de l’information religieuse à Valeurs actuelles, Michel De Jaeghere se rend à Rome parce qu’on attend d’un jour à l’autre la mort du pape Jean-Paul II et le conclave qui suivra nécessairement. Il faut y être, au risque de voir l’Histoire passer sans que l’on ait pu la saluer au passage. Hasard des dates ? À cette même époque, j’arrive pour seconder le directeur de ce mensuel. Nous ne sommes pas à Rome, mais notre cœur y est. Il paraît alors si simple d’être Romain. L’Histoire risque de se faire sans. Tant pis ! Avec les espérances de la jeunesse, nous savons que nous nous rattraperons.
Jean-Paul II ne décédera pas en octobre 1996, mais neuf ans plus tard. Très vite, Michel De Jaeghere l’a saisi. Il en profite pour visiter Rome et passe ainsi d’une église à un musée, d’une exposition à un rendez-vous. Sous le haut patronage de Stendhal, il livre ainsi les péripéties de son automne romain, selon le beau titre de son livre. On se tromperait cependant à n’y voir que des anecdotes. Habité par l’Histoire et par le goût de l’art, homme de lectures et de méditation, l’auteur nous convie à un festival unique qui associe les descriptions des monuments à des réflexions sur la crise de l’Église ou la fatuité humaine. Comme toujours chez cet érudit perdu dans notre époque pressée, l’écriture est extrêmement maîtrisée et travaillée. Il y a du classique chez Michel De Jaeghere. Non seulement dans la culture, mais aussi dans l’écriture. Et de ce fait, il ne nous le dira pas ainsi, mais son journal est aussi et peut-être d’abord un chant d’amour à la Rome éternelle.

Philippe Maxence

 

ET DIEU DANS TOUT ÇA ?
Petit manuel pour comprendre le monde tel qu’il est
Mgr ANDRÉ LÉONARD
Artège, 2018, 130 pages, 11 €

Mgr André Léonard, archevêque émérite de Malines-Bruxelles, n’a pas oublié qu’il a longtemps été professeur de philosophie (à l’université catholique de Louvain). Il nous offre là un véritable petit joyau d’introduction à la métaphysique. Le mot fait peur et rime, pour beaucoup, avec abstractions incompréhensibles. Ici, il n’en est rien. L’auteur nous prend par la main et nous entraîne progressivement à mieux appréhender les notions de base : l’être, la substance et l’essence, les transcendentaux… pour en arriver à l’Être de Dieu, à la Création et jusqu’à la Révélation. C’est un chef-d’œuvre de pédagogie et d’humour que tous ceux que la philosophie a toujours effrayés devraient lire sans hésiter…

Christophe Geffroy

 

DONNER SA VIE
Pour qui et pour quoi veux-tu donner ta vie ?
PIERRE-HERVÉ GROSJEAN
Artège, 2018, 168 pages, 14 €

Avec ce troisième livre, l’abbé Grosjean continue d’encourager les jeunes à la sainteté. Alors que la spiritualité est souvent réduite au développement personnel, l’auteur invite à nous décentrer et rappelle cette vérité fondamentale qu’une vie ne saurait avoir de sens si elle n’est donnée. Il prêche ici une vie chrétienne sans détours pour que tous soient sauvés. Donner sa vie à la suite du Christ, c’est la donner pour le salut des âmes (la nôtre et celle du prochain). Sans se cacher les faiblesses des familles et des paroisses, l’abbé Grosjean estime que la jeune génération peut se donner avec fidélité. Son espérance est communicative !
Ceux qui envisagent le mariage trouveront des conseils avisés. Comme le père Humbrecht l’avait fait en 2006, le mariage est décrit comme une vocation sans appel particulier. Le chapitre sur la vie sacerdotale est un témoignage vibrant que conclut un hommage au père Hamel. Un seul regret, au chapitre sur la vocation consacrée, peu de choses sont dites sur les religieux-prêtres (dominicains, carmes, chanoines réguliers…) Dans un style abordable, émaillé d’exemples personnels, ce livre est adressé aux 15-25 ans, mais beaucoup d’autres y trouveront des réponses. À faire lire à ceux que leurs études ennuient !

Père Hilaire

 

L’APRES DAECH, ENTRE GEOPOLITIQUE ET MYSTIQUE
LES PERES DE L’ÉGLISE DANS LE CHAOS ORIENTAL
Aide à l’Église en Détresse, 2017, 116 pages, 10 €

Pour son colloque annuel de 2017, l’Aide à l’Église en Détresse (AED) avait choisi une approche originale puisqu’il s’agissait de combiner deux domaines n’ayant a priori aucun rapport entre eux : géopolitique et mystique. Dans son introduction, Marc Fromager, directeur de l’AED, justifie ce choix par la nécessité d’ancrer l’actualité et l’avenir dans une perspective fondée sur une réflexion concernant la mission des chrétiens du Proche-Orient. Ceux-ci sont invités à contribuer à la construction de la paix dans cette région tourmentée par quantité de conflits suscités notamment par des rivalités confessionnelles locales, même si des acteurs internationaux y participent pour des raisons stratégiques et économiques.
Ces thèmes constituent les deux parties des Actes qui reproduisent l’ensemble des conférences. Dans la première, consacrée à la géopolitique, quatre conférenciers, experts reconnus, offrent des analyses convergentes, bien que distinctes, sur l’origine de Daech. Une certitude s’en dégage : le monde n’en a pas fini avec cette idéologie qui s’enracine dans celle des Frères musulmans, matrice de l’islamisme à l’œuvre dans tout l’univers, et plus attractif que jamais. Sur cette séduction, Alexandre Del Valle porte un regard très pertinent.
Dans la seconde partie, un dominicain irakien décrit la situation actuelle des chrétiens dans son pays. Puis quatre autres conférenciers, parmi lesquels un religieux oriental, curé melkite à Paris, scrutent les enseignements de certains Pères de l’Église du IVe siècle dont le rappel peut servir de modèle aux baptisés du Levant d’aujourd’hui. Dans ce programme, la recherche de l’unité à l’intérieur de l’Église apparaît comme une priorité. Ces Actes d’une grande richesse dégagent aussi d’utiles réflexions pour les chrétiens d’Occident.

Annie Laurent

 

BECCARIA, VOLTAIRE ET NAPOLÉON
Ou l’étrange humanisme pénal des Lumières
XAVIER MARTIN
DMM, 2018, 304 pages, 26 €

Un titre bien rébarbatif pour un ouvrage qui ne l’est absolument pas ! Le professeur Martin, que l’on ne présente plus, nous offre ici une nouvelle illustration de sa thèse, toile de fond de la plupart de ses ouvrages, selon laquelle « l’humanisme » du siècle des Lumières est l’ancêtre direct des horreurs de la Révolution. Il le fait, cette fois, par le biais de l’étude du droit pénal de la Révolution, puis de l’Empire. Les constituants, en ce domaine, empruntent beaucoup à Beccaria, prestigieux auteur du livre Des délits et des peines dont on a pu dire « qu’en quelques lustres il avait provoqué plus de changements dans le droit pénal international qu’il n’en avait connu depuis plusieurs siècles ». Beccaria est lui-même fortement influencé par Helvétius, lequel a une vision pessimiste de l’homme, vision mécaniciste qui s’appuie en outre sur l’absence d’un saut qualitatif entre l’humanité et l’animalité, niant complètement la liberté humaine. De cette vision vont sortir les lois répressives de la Constituante ainsi que le Code Napoléon. C’est ce que nous démontre brillamment Xavier Martin grâce à une étude truffée de citations des acteurs de l’époque, souvent passionnante et dont la lecture est facilitée par l’ironie, le sarcasme ou la causticité de l’auteur, quoiqu’un peu compliquée par son goût pour les incidentes qui obligent souvent à relire la phrase pour retrouver le fil de la démonstration !

Marie-Dominique Germain

 

LA PARENTHÈSE LIBÉRALE
Dix-huit années qui ont changé la France
JEAN-BAPTISTE NOÉ
Calmann-Lévy, 2018, 174 pages, 17 €

Louis-Philippe et la monarchie de Juillet (1830-1848) ont habituellement mauvaise presse, la période étant souvent regardée comme celle du triomphe d’une bourgeoisie obsédée par ses seuls intérêts, expérience terminée tragiquement par la révolution sociale de 1848. Voilà un tout autre aspect que nous montre Jean-Baptiste Noé qui défend ardemment ce règne comme celui de l’heure de gloire d’un libéralisme français (libéralisme qui, pour l’auteur, n’est pas « une doctrine économique », mais « une pensée du droit »), lequel n’a rien à envier à celui du voisin d’outre-Manche et à qui l’on doit notamment le véritable démarrage industriel de la France qui rattrape alors en partie son retard sur l’Angleterre. Approche intéressante, réhabilitation originale de Louis-Philippe et de son « juste-milieu », ainsi que de son ministre Guizot et de son célèbre « Enrichissez-vous ! », mais essai historique trop militant pour être totalement convaincant.

Patrick Kervinec

 

L’AVENIR DE L’INTELLIGENCE
Et autres textes
CHARLES MAURRAS
Préface de Jean-Christophe Buisson, édition établie et présentée par Martin Motte, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2018, 1230 pages, 32 €

Alors que Maurras n’est quasiment plus édité, cet ouvrage compact comble un vide et offre un large panorama de cet auteur « maudit ». Les choix de textes de Martin Motte sont judicieux et ses présentations très éclairantes. Il a, en particulier, eu l’heureuse idée de donner une large place aux œuvres littéraires – « esthétiques » – et poétiques de Maurras, alors que l’on ne retient de lui que son engagement politique en faveur de la monarchie. À relire aujourd’hui ces textes politiques, on est d’abord frappé par leur qualité littéraire : quelle que soit l’opinion que l’on a des idées maurrassiennes, force est de constater que l’on a affaire à un écrivain racé. On ne peut lire certains passages sur « la politique naturelle » ou « la civilisation » sans admiration. Kiel et Tanger offre aussi un exercice séduisant de politique étrangère, même si le contexte n’est plus d’actualité. Mais, tout au long de la lecture, on n’échappe pas à un antisémitisme et une xénophobie qui deviennent vite étouffants, et à une pensée obsessionnelle antirépublicaine – avec comme corollaire que la seule solution à tous nos maux est toujours et toujours le retour du roi – vraiment trop manichéenne (surtout au regard de ce que sont concrètement toutes les monarchies européennes qui cultivent les mêmes tares fondamentales que les républiques) pour conserver aujourd’hui, dans un contexte infiniment moins favorable à la monarchie, quelque crédibilité. Grâce à cette édition, chacun pourra néanmoins juger sur pièce.

Christophe Geffroy

 

RECEVOIR LE FEMININ
GABRIELLE VIALLA
Fécondité, 2018, 188 pages, 14 €

L’un des problèmes majeurs de notre temps est le rejet de la création, c’est-à-dire le refus de la dépendance dans l’être. L’homme et la femme d’aujourd’hui, plus encore que ceux d’hier, veulent s’affranchir de toute « contrainte » venue de Dieu ou de la nature créée par Lui. Ainsi, il s’agit de choisir son identité sexuelle, d’avoir un enfant à tout prix (même sans sexualité), d’avoir une sexualité sans enfant, etc. Il y a un refus de se recevoir de Dieu. En ce sens, le titre et les propos de Gabrielle Vialla sont essentiels : la femme, mais aussi l’homme, sont appelés à « recevoir le Féminin ». En acceptant sa féminité, la femme peut découvrir la signification spirituelle inscrite en son cycle menstruel, comme elle peut se réaliser tout en étant présente à son époux et ses enfants, et enfin devenir, à l’école de Marie, une « femme eucharistique » selon l’expression de saint Jean-Paul II. Au fond, Gabrielle Vialla répond à Simone de Beauvoir. C’est dire l’intérêt d’un tel ouvrage. Comme le souligne le moine bénédictin qui en a écrit la préface : « Au cœur de ce livre, on découvre une contemplation émerveillée et très pure du cycle féminin, avec, en toile de fond, une double lecture poétique et mariale, admirablement adaptée. » Une manière bien personnelle et belle de fêter Mai 68 et le cinquantième anniversaire de l’encyclique Humanæ vitæ dans la droite ligne de ce que le cardinal Sarah a dit cet été à l’abbaye de Kergonan. Un bel encouragement pour toutes les femmes qui ont le courage de vivre les méthodes naturelles de régulation des naissances avec leurs époux.

Abbé Laurent Spriet

 

LA DESTRUCTION DU RÉEL
BERTRAND VERGELY
Le passeur, 2018, 262 pages, 20,90 €

On a coutume de penser que les grands maîtres des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) ne sont pas seulement des génies des algorithmes mais aussi de grands penseurs, annonciateurs d’un nouvel âge glorieux de l’humanité. Et parce que notre monde occidental manque cruellement de culture, on s’imagine que leurs utopies sont neuves alors qu’elles ne font que reprendre les chimères des premiers socialistes.
L’ouvrage de Bertrand Vergely est d’abord une grande entreprise de déconstruction des philosophies transhumanistes. Nous avons tendance à séparer les questions liées à l’intelligence artificielle de celles liées à la manipulation du vivant. Mais les prétentions sont les mêmes. Il s’agit de faire advenir l’homme-dieu, vieux rêve de la modernité. Le nouvel âge a des racines beaucoup plus profondes qu’on ne l’imagine et l’auteur de ce livre s’applique à les confronter aux philosophies du réel, comme celle d’Aristote. Le risque est en effet de conformer ce rêve à des fantasmes dangereux : « D’abord le réel. Ce qui implique une restriction. Tous les possibles ne peuvent pas s’actualiser. Ensuite le préférable. Autre restriction. Parmi tous les possibles, certaines combinaisons sont meilleures que d’autres. » Mais « le jeu prend les commandes de la réalité. Si bien que le vrai disparaît. Aujourd’hui, l’avènement du virtuel en est la conséquence ». Si bien qu’en évoquant les transformations radicales qui ont cours aujourd’hui, Bertrand Vergely nous cite Leibniz, Kant, Comte…
Rien de nouveau donc, les promoteurs de l’euthanasie, de la PMA, de l’homme augmenté, de l’intelligence des robots, sont d’abord des destructeurs du réel. C’est ainsi que disparaissent la famille et l’humain : « Quand on veut faire disparaître le couple homme-femme ou le couple père-mère, on en fait un couple parmi d’autres. Noyés dans le multiple, banalisés, ceux-ci disparaissent. Faisons d’un robot un être humain, un citoyen. Le robot devenant un citoyen parmi d’autres, un humain parmi d’autres, pour qu’il y ait de l’humain, l’humain n’est plus indispensable. »

Pierre Mayrant

 

DANS L’EQUIPE DE STALINE
SHEILA FITZPATRICK
Perrin, 2018, 446 pages, 25 €

Loué, glorifié, idolâtré, aucun homme ne l’a été davantage que Joseph Staline. En Russie, bien sûr, mais aussi en cent autres pays, à commencer par la France. Auteur d’une ébouriffante hagiographie, parue en 1935, Henri Barbusse s’écriait : « C’est lui le milieu, c’est lui le cœur de tout ce qui rayonne sur la mappemonde, autour de Moscou. » Au reste, ajoutait-il, « c’est en Staline plus que nulle part ailleurs, que se trouvent la pensée et la parole de Lénine. Il est le Lénine d’aujourd’hui ». Fils d’un cordonnier et ancien séminariste, ce Géorgien né Djougachvili avait rallié les bolcheviks en 1903. Membre du Politburo (très vite devenu l’organe suprême de décision du parti communiste) depuis 1919 ; secrétaire du Comité central de ce tout-puissant parti (duquel émanait le Politburo) depuis 1922, il s’annexera, à dater de 1941, la présidence du Conseil des ministres. Plus précisément, ayant gagné, vers 1928, un tumultueux combat des factions, et « la Grande Rupture » accomplie à l’arraché (on veut dire une collectivisation par force du domaine rural – jointe à une brutale offensive antireligieuse – lourde d’atroces souffrances : paysans arrêtés et déportés en nombre immense, surtout l’extermination par la faim – ou Holodomor – d’environ quatre millions de personnes en Ukraine…), Staline, de loin supérieur, en termes d’audace et de ruse, à la clique des hauts dirigeants de l’URSS (créée en 1924), va bientôt voir son image privilégiée d’une façon outrancière.
À peine apaisé le séisme des années 1929-1933, et cruellement punis les « ennemis de classe », survint alors un assassinat (celui de Kirov, hiérarque du parti) qui, en déclenchant des purges sanglantes, associées aux trois « procès-spectacles » de Moscou (1936-1937-1938), relança la terreur – avec pour cible, cette fois, non plus des paysans anonymes ou d’obscurs fonctionnaires locaux, mais l’appareil du gouvernement, du parti, de l’armée, y compris à un niveau élevé de responsabilité. Pareil carnage de bons communistes ne devait, pourtant, causer aucun tort à l’autorité du Vojd soupçonneux et vigilant, rompu, vis-à-vis de ses potentielles victimes, aux jeux du chat et de la souris. Psychose paranoïaque ? Évidente dans les derniers temps du règne. Qui, de bout en bout, se ressentit d’un climat délétère, car mettant en scène des coéquipiers, eux-mêmes menacés à différentes reprises, et par ailleurs collégialement et individuellement acteurs d’une répression sans pitié.
Histoire bien lugubre, bien ténébreuse… Dorénavant, grâce aux sérieuses recherches de Sheila Fitzpatrick sur le groupe entourant et épaulant Staline, histoire enfin intelligible.

Michel Toda

 

SI TU VEUX LA PAIX, PREPARE LA GUERRE. ESSAI SUR LA GUERRE JUSTE
FRANÇOIS-REGIS LEGRIER
Via Romana, 2018, 222 pages, 19 €

L’auteur montre tout d’abord les incohérences de la pensée démocratique devant la guerre. Religion de substitution, où l’homme se prend pour Dieu, christianisme sans le Christ, elle divise l’humanité en camp du Bien et camp du Mal, et rêve de s’imposer au monde, y compris par la force. Alors que, cultivant hédonisme et liberté individuelle, elle n’a pas le courage de définir ses véritables ennemis – l’islam conquérant et les flux migratoires incontrôlables – et laisse son salut entre les mains d’un corps militaire cultivant des valeurs inverses des siennes. Il rappelle ensuite que, acte politique par essence, la guerre doit être décidée par l’État. Or les armées modernes sont devenues inadaptées face au caractère inexpiable de la guerre inauguré par la Révolution : guerre totale, fondée sur la haine de l’adversaire, au service de la République et de la Nation, nouvelles religions. Et face à la contrepartie de celle-ci : la guerre asymétrique, guerre de partisans.
L’État doit donc redonner à son armée les moyens de conduire la guerre : matériels, mais aussi culturels (restauration du patriotisme, du sens du sacrifice) et spirituels (mystique du chef, ancrée dans la tradition chrétienne). Il appelle enfin de ses vœux un retour à la conception chrétienne de la guerre juste, sur laquelle se sont fondées les relations entre États pendant des siècles. La « juste cause », notamment, n’est pas ce manichéisme grossier divisant le monde entre bons démocrates et méchants dictateurs, et sa définition est une responsabilité majeure des décideurs politiques, pas du « tribunal médiatique » ni de l’opinion. Un livre essentiel.

Jean-François Chemain

 

SAINT JOSEPH OU LA VERITE DU SONGE
DOMINIQUE PONNAU
Artège, 2018, 190 pages, 16,90 €.

Un conseil en guise de préambule : commencez directement par l’annexe à la fin de l’ouvrage ; tentez de retrouver toutes les œuvres d’art citées, mettez en fond musical les pièces évoquées et laissez-vous entraîner dans cette magnifique méditation sur saint Joseph.
Dominique Ponnau, qui dirigea pendant 24 ans l’École du Louvre, nous guide avec toute sa sensibilité sur les pas de saint Joseph, si peu cité par les Écritures et pourtant source de tant d’inspiration. Sa grandeur, même cachée, ne cesse d’éclater, son silence est plein d’enseignements : les artistes ne s’y sont pas trompés en révélant un foisonnement de détails que l’auteur s’attache à nous décrypter. De l’Annonciation à Marie au recouvrement de Jésus au Temple, il nous offre ainsi une véritable exégèse artistique.
Une lecture inspirée où le Beau est une source extraordinaire permettant de dévoiler plus intimement le mystère de saint Joseph.

Anne-Françoise Thès

 

BACH, MAITRE SPIRITUEL
ALAIN JOLY
Tallandier, 2018, 208 pages, 16,90 €

Pasteur de l’Église luthérienne, Alain Joly est plus qu’un simple connaisseur de Bach : il vit sa musique et la pénètre théologiquement ! À travers des points de repère biographiques qui situent bien Bach en son époque, l’auteur nous aide à appréhender une œuvre géniale et foisonnante. Mais l’intérêt principal de ce petit livre agréable à lire est de montrer combien la musique de Bach est religieuse, au sens où c’est Dieu, l’Incarnation et la Rédemption, la méditation de la Bible qui inspirent toutes ses compositions, même les plus profanes. À lire pour tout amateur de l’un des plus grands musiciens de tous les temps… ou pour le découvrir.
Signalons aussi du même auteur, Prier 15 jours avec Jean-Sébastien Bach (Nouvelle Cité, 2017, 126 pages, 12,90 €).

Patrick Kervinec

© LA NEF n°307 Octobre 2018

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