Le John Jay College of criminal Justice de New York a publié en 2004 l'étude la plus précise sur les abus sexuels dans l'Eglise.

Abus sexuels dans l’Église : oser voir ce que l’on voit !

Le synode a abordé la question des abus sexuels dans l’Église, mais sans s’y étendre. Sur cette difficile question existent des rapports, américains notamment, peu médiatisés et tout aussi peu évoqués par les responsables ecclésiastiques qui ne les intègrent pas dans leur réflexion. Or, ces rapports mettent en évidence un certain nombre de faits qu’il est essentiel de prendre en compte si l’on veut éradiquer un terrible fléau aux conséquences si dramatiques.

Depuis les dernières révélations concernant les abus sexuels sur mineurs commis par les membres du clergé au Chili, en Pennsylvanie et maintenant en Allemagne, la thèse officielle de l’Église est désormais claire : ces abus sont imputables au « cléricalisme », c’est-à-dire à ce sentiment de toute-puissance que le statut clérical conférerait à ses titulaires et qui les autoriserait à commettre de véritables crimes, en particulier sur les enfants. C’est en ce sens que, dans sa Lettre au peuple de Dieu du 20 août 2018, le pape François a souligné que l’origine de cette tragédie était à rechercher dans « la manière déviante de concevoir l’autorité dans l’Église », autrement dit dans le cléricalisme qui, « favorisé par les prêtres eux-mêmes ou par les laïcs, engendre une scission dans le corps ecclésial qui encourage et aide à perpétuer beaucoup de maux que nous dénonçons aujourd’hui ». Et le pape, dans cette lettre, de conclure de manière on ne peut plus claire : « Dire non aux abus, c’est dire non, de façon catégorique, à toutes formes de cléricalisme. » Pourtant, d’autres voix, parmi lesquelles figurent des hauts prélats (tels que le cardinal Müller, ancien préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la foi), refusent de s’inscrire dans ce schéma explicatif et font entendre une thèse alternative, il est vrai un peu provocatrice : selon eux, les abus sexuels dans l’Église seraient, dans une large part, la conséquence de la surreprésentation d’homosexuels dans le clergé, et l’Église aurait fait preuve d’une tolérance aveugle en laissant accéder à la prêtrise ou à l’état religieux des hommes faisant courir, en raison de leur orientation sexuelle, un risque élevé aux mineurs et aux jeunes majeurs.
Pour tenter d’y voir plus clair dans le débat cléricalisme versus homosexualité, il convient plus que jamais d’avoir égard à la célèbre invitation de Charles Péguy : « Il faut toujours dire ce que l’on voit : surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit. » Or, que voit-on justement sinon que la victime type d’un abus sexuel dans l’Église n’est pas à proprement parler un enfant, ce en quoi le terme de pédophilie souvent entendu est mal choisi, mais plutôt un adolescent, qui plus est de sexe masculin. Il suffit, pour s’en convaincre, de se référer à l’étude la plus précise jamais menée jusqu’alors sur les abus sexuels dans l’Église, celle du John Jay College of Criminal Justice de New York de 2004, portant sur les années 1950-2002. Or, cette étude a mis en évidence que, en ce qui concerne l’Église catholique aux États-Unis, les victimes étaient avant tout des mineurs pubères de 11 à 17 ans (81 %) et que, parmi cette dernière catégorie, la proportion selon le sexe s’établissait à 85 % de garçons et 15 % de filles. Ces chiffres, qui ont été peu ou prou confirmés par des études plus récentes conduites en Belgique (1) et en Allemagne (2), attirent d’autant plus l’attention qu’ils sont exactement l’inverse de ce qui est observé dans la société dans son ensemble, où les victimes sont, dans leur immense majorité, de sexe féminin (3).

L’orientation sexuelle, un facteur explicatif significatif dans la survenance des abus sexuels sur mineurs ?
Ces seuls chiffres permettent-ils de conclure, sans plus de réflexion, que le problème des abus sexuels dans l’Église est essentiellement le fait de clercs homosexuels, c’est-à-dire de clercs éprouvant également une attirance sexuelle pour les adultes de sexe masculin ? En fait, une telle conclusion a priori serait sans doute trop rapide et, en tout cas, ne permettrait pas de répondre à l’objection de ceux qui, souhaitant dédouaner l’homosexualité de la responsabilité des abus sexuels, affirment que les clercs ayant commis ces abus sont plutôt des hétérosexuels qu’une frustration liée au célibat ecclésiastique et la fréquentation d’adolescents ont conduit à passer à l’acte, voire sont des hommes ayant une attirance sexuelle exclusivement dirigée vers les mineurs.
Il convient donc de prendre un instant quelque distance par rapport à la situation propre à l’Église catholique et de rechercher s’il existe, s’agissant de la société dans son ensemble, des études scientifiques répondant à la question de savoir si et dans quelle mesure les homosexuels adultes peuvent être considérés comme les responsables essentiels des abus sexuels sur les adolescents de sexe masculin. Si, là encore, la tâche n’est pas aisée, du fait de la rareté de ces études et de leur caractère parfois contradictoire, il est possible d’en dégager deux points saillants.
Le premier point à retenir est que, en l’état actuel des connaissances, il n’existe pas de preuve définitive que, dans la société, la totalité, ou même la majorité des abus sexuels commis sur des adolescents de sexe masculin le soit par des homosexuels plus que par des hétérosexuels. Certes, une étude menée par W. D. Erickson aux États-Unis et qui portait sur 229 enfants mineurs de sexe masculin victimes d’abus sexuels a constaté que 86 % des hommes ayant commis ces abus se déclaraient eux-mêmes homosexuels ou bisexuels (4). Toutefois, une autre étude menée également aux États-Unis par les chercheurs Gene G. Abel et N. Harlow au début des années 2000 et portant sur un millier d’hommes ayant agressé des garçons a mis en évidence que 70 % d’entre eux étaient des hétérosexuels, 23 % des homosexuels et des bisexuels, et 7 % des adultes n’ayant aucune attirance sexuelle pour d’autres adultes (5). L’incertitude sur ce point ne permet donc pas d’imputer aux seuls adultes homosexuels la responsabilité de ce type d’acte.
Le second point à souligner est que le risque qu’un adulte homosexuel (ou bisexuel) passe à l’acte à l’égard d’un adolescent de sexe masculin reste néanmoins, selon toute vraisemblance, largement supérieur au risque émanant d’un adulte hétérosexuel. Pourquoi un tel constat ? Parce que la part, dans la population masculine, des homosexuels (et des bisexuels) s’élève, selon les estimations les plus raisonnables, tout au plus à 4 %, ce qui signifie que cette catégorie très réduite de population est responsable d’une proportion importante des abus sexuels sur les adolescents de sexe masculin (de 23 % selon l’étude Abel-Harlow à 86 % selon l’étude Erickson) (6).
La conclusion qu’on peut en tirer est que plus un groupe d’adultes hommes compte dans ses rangs d’homosexuels, plus s’accroît la proportion des victimes de sexe masculin par rapport aux victimes de sexe féminin (7). En d’autres termes, un nombre élevé d’adolescents victimes sera un indice d’une présence importante, dans ce groupe d’adultes, d’homosexuels. En revanche, il ne saurait être conclu que, derrière tout adolescent abusé, il existe forcément un homosexuel ni – cela va sans dire – que tout homosexuel est ou sera nécessairement un agresseur sexuel.

La particularité des abus sexuels commis dans l’Église
Revenons maintenant à la situation des abus sexuels dans l’Église, puisque celle-ci présente, comme il a été rappelé, la particularité que la répartition selon le sexe des victimes d’agressions sexuelles sur les mineurs de 11-17 ans – victimes qui, rappelons-le, représentent la très grande majorité des abus sexuels commis par des clercs – s’établit à 85 % d’adolescents et 15 % d’adolescentes, soit exactement l’inverse de celle constatée dans la société en général.
Compte tenu du risque de passage à l’acte nettement plus important chez les homosexuels que chez les hétérosexuels à l’égard des adolescents de sexe masculin, plusieurs hypothèses peuvent être avancées pour tenter de donner un début d’explication à cette particularité.
La première hypothèse qui vient à l’esprit est une surreprésentation considérable des clercs homosexuels au sein de l’Église catholique ces dernières décennies. Cette thèse a été récemment défendue par Paul Sullins, ancien professeur de sociologie à la Catholic University of America, qui a mis en évidence, chiffres à l’appui, l’existence d’une corrélation temporelle presque parfaite, sur la période 1945-1999, entre l’augmentation de la proportion d’homosexuels dans le clergé (pour atteindre jusqu’à 16 % dans les années 1995-1999) et l’augmentation des abus sexuels dans l’Église (8).
Une deuxième hypothèse, qui n’exclut pas nécessairement la première, est fondée sur un taux de passage à l’acte particulièrement élevé chez les prêtres homosexuels, qui serait lié au fait que l’état clérical suppose des contacts fréquents avec des adolescents de sexe masculin (par exemple dans le cadre du service de l’autel, du scoutisme ou encore de l’enseignement) et multiplie ainsi les occasions d’abus.

Un problème qui ne se réduit pas à l’homosexualité
Reste que, en tout état de cause, il serait erroné de ramener le problème des abus sexuels dans l’Église à la seule question de l’homosexualité et de penser qu’il suffirait, pour mettre fin à ces abus, d’interdire à toute personne ayant une attraction homosexuelle l’accès aux séminaires et aux couvents.
D’abord, toujours en se référant aux constatations faites par le John Jay College dans son rapport de 2004, 18 % des abus sexuels ont tout de même concerné, aux États-Unis, des enfants âgés de moins de 11 ans. Or, en l’état actuel des connaissances, aucun élément décisif ne permet de confondre pédophilie et homosexualité, y compris dans le cas où les victimes sont de sexe masculin.
Ensuite, s’agissant des mineurs âgés de plus de 11 ans, le fait que 85 % des abus ont été commis sur des adolescents implique, à l’inverse, que 15 % des abus l’ont été sur des adolescentes, et donc, plutôt, par des prêtres hétérosexuels.
Comment alors expliquer, au-delà même de l’éventuelle surreprésentation des homosexuels, le phénomène des abus sexuels chez les prêtres, en particulier son ampleur, étant précisé que ces abus ont concerné 4 % du clergé aux États-Unis (et jusqu’à 7 % en Australie) ? En particulier, quel rôle a pu jouer, dans ce phénomène, le cléricalisme, celui-ci étant désormais présenté, au plus haut de l’Église, comme étant à l’origine des abus ?
À cet égard, s’il est possible que le pouvoir spirituel conféré par l’ordination sacerdotale soit un des facteurs explicatifs des abus, encore convient-il de bien préciser en quoi ce facteur peut intervenir. En effet, un prêtre est parfaitement conscient qu’un tel pouvoir ne l’autorise pas à agresser sexuellement un mineur. Il ne peut ignorer la portée de son engagement de chasteté et sait qu’une violation de cet engagement, a fortiori à l’encontre d’un mineur, enfreint gravement les lois les plus élémentaires de l’Église catholique. Ainsi, ce n’est pas l’ordination sacerdotale ni le pouvoir spirituel qui en découle qui peuvent, d’une manière ou d’une autre, justifier moralement chez un prêtre la commission d’un tel acte. En revanche, un prêtre décidé, contre toutes les règles morales et canoniques de l’Église, à commettre un abus pourra être tenté de profiter de son statut sacerdotal, dans la mesure où celui-ci lui garantit (ou lui a longtemps garanti), en raison du respect que cet état suscite chez les fidèles et de la stratégie d’étouffement sciemment mise en œuvre par la hiérarchie, une sorte d’impunité.
Enfin, il existe un dernier facteur qui, à côté du cléricalisme, paraît avoir joué un rôle notable dans le phénomène des abus sexuels : ce facteur, trop souvent éludé mais essentiel dans la compréhension du phénomène, est l’affadissement, chez une partie du clergé, de la conscience de la gravité des péchés en matière sexuelle. À cet égard, et alors qu’un abus sexuel est d’autant plus facilement commis que son auteur en relativise la gravité, il est intéressant de relever que, d’après les données figurant dans le John Jay Report, le nombre d’abus sexuels a commencé à croître en flèche à partir de la moitié des années 60 pour redescendre tout aussi brutalement dans les années 80. Or, cette période correspond précisément à celle de la « libération sexuelle », dont l’impact à l’intérieur même de l’Église catholique n’a sans doute pas assez été mesuré. Enfin, cet affadissement de la conscience a concerné non seulement les prêtres abuseurs mais également nombre d’évêques. Il explique en effet largement pourquoi ceux-ci, incapables de percevoir l’ampleur des dégâts psychologiques résultant des abus sexuels, ont préféré privilégier les intérêts des prêtres abuseurs plutôt que ceux des mineurs abusés. Il permet de comprendre pourquoi ces évêques, au nom d’une conception déformée de la miséricorde, se sont abstenus d’infliger à ces prêtres les peines canoniques qu’ils méritaient, en particulier la privation de l’état clérical, alors que le simple sens de la justice aurait justifié qu’ils le fassent (9).
Le drame des abus sexuels dans l’Église – dont l’effet est, selon Mgr Gänswein, comparable pour le catholicisme à ce que le « 11 septembre 2001 » a été pour les États-Unis – exige désormais lucidité et courage : lucidité, pour prendre la mesure de toutes les causes de ce fléau ; courage, pour adopter les décisions – toutes les décisions – de nature à y mettre fin.

Jean Bernard

(1) La commission interdiocésaine pour la protection des enfants et des jeunes est parvenue, dans son rapport de 2016, à environ 75 % de victimes âgées de 10 à 17 ans (contre 25 % âgées de moins de 10 ans), et 76 % de victimes de sexe masculin (contre 24 % de victimes de sexe féminin).
(2) La MHG-Studie, publiée en septembre 2018, évalue à 80,2 % la part des victimes de sexe masculin (p. 136).
(3) En France, selon l’Observatoire national de protection de l’enfance (ONPE), 15 % des victimes appartenant à la classe d’âge 12-17 ans sont des adolescents et 85 % des adolescentes.
(4) W. D. Erickson et al., « Behavior Patterns of Child Molesters », Archives of Sexual Behavior, février 1988, vol. 17, n° 1, p. 77-86, p. 83.
(5) Gene G. Abel et Nora Harlow, « The Abel and Harlow child molestation prevention study ». Article tiré de The Stop Child Molestation Book, Philadelphia, X Libris, 2001.
(6) Ce risque est de 8 fois plus élevé si l’on retient les chiffres de l’étude Abel-Harlow [(23/4)/(70/96) = 7,89], et de 150 fois plus élevé si l’on privilégie les chiffres de l’étude Erickson [(86/4)/(14/96) = 147].
(7) À l’inverse, on peut imaginer sans peine que plus un groupe d’adultes hommes compte dans ses rangs d’hétérosexuels, plus la part, dans les victimes de ce groupe, des adolescents de sexe féminin par rapport aux adolescents de sexe masculin augmente. Ce constat traduit simplement le fait que les hétérosexuels ont plutôt tendance à agresser des adolescentes, et les homosexuels des adolescents.
(8) D. Paul Sullins, The Catholic University of America, The Ruth Institute, « Is Catholic clergy sex abuse related to homosexual priests ? » (http://www.ruthinstitute.org/clergy-sex-abuse-statistical-analysis).
(9) P. Eyt, « L’antijuridisme et sa portée dans la vie récente de l’Église », Année canonique, n°27, 1983, p. 17.

© LA NEF n°309 Décembre 2018

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