René Bazin @ Commons.wikimedia.org

Leçons de René Bazin

En partenariat avec les Archives départementales de Maine-et-Loire et l’Université catholique de l’Ouest, un colloque international sur René Bazin (1853-1932) s’est tenu à Angers du 10 au 12 mars 2016. Réunis en volume (1), les actes de ce colloque nous ont suggéré le présent salut mémoriel.

Si, à propos de René Bazin, nous interrogeons d’avisés connaisseurs (déjà anciens) de notre littérature, une chose apparaît : leurs réticences à son égard ou, pour mieux dire, leur manque d’entrain dans le commentaire et l’extrême brièveté. Pour Henri Clouard, c’est à un « art d’imagerie moralisante » qu’aboutit Bazin, « écrivain pourtant sincère et plein d’agrément » (2). Pour André Billy, plus acerbe, il aurait dû se contenter d’être « bon peintre de paysages et bon conteur d’anecdotes rustiques » ; s’interdire en somme des « prétentions exagérées » qui avaient rendu son nom « synonyme de sensibilité douceâtre et de façons de penser conventionnelles » (3). Depuis lors, avec la fuite du temps, n’a persisté autour de sa mémoire pâlie que le vague susurrement de la mésestime ou du dédain. Notoire injustice ? Examinons. Et d’abord, transportons-nous à Angers, dont René Bazin était originaire.
En 1875, une Université catholique, voulue par l’évêque, Mgr Freppel, s’y installa. Tout de suite inscrit à sa faculté de droit, bientôt promu docteur, le jeune homme, dès 1879, va y assumer une suppléance en procédure civile. Commis en 1882 à la chaire de droit criminel, il en demeurerait le titulaire jusqu’en 1919. Mais, à côté de cela, pointent ses premiers romans, et les grandes revues s’intéressent d’emblée au talentueux débutant, stimulent, par la publication initiale en feuilleton, son imagination créatrice – pourvu qu’elle soit fondée, afin d’assurer à l’œuvre ses qualités d’émotion, sur une observation directe de la vie. Car le réalisme, dans un certain sens, et quand on le limite, offre un caractère d’évidence. Bien connaître une contrée, un village, une motte de terre, bien restituer leurs traits essentiels, point d’autre procédé descriptif. Libre donc au romancier le plus honnête de mettre en scène presque toutes les passions, inséparables du milieu où nous vivons – du moment cependant qu’une règle l’oblige, en conscience : montrer le mal sans le faire aimer.

UN AUTEUR CHRÉTIEN
Éloigné, on le voit, du groupe de Médan et du réalisme cru des naturalistes, assignant à l’art, dans toutes ses manifestations, le devoir de servir à l’ennoblissement de l’esprit, René Bazin avait ouvert sa carrière en auteur chrétien. Avec les Noëllet, paru en 1890, il se positionne désormais comme ce fils militant de l’Église au zèle jamais refroidi que le public apprit à découvrir, et dont, plaisante singularité, les méthodes de travail (pratique de la documentation préalable, nourrie d’enquêtes, de fiches, de questionnaires…), en dépit d’une production aux pilotis idéologiques contraires, se rapprochaient de Zola et de ses émules. Lesquels, on le suppose, ne cessaient, pareillement à lui, de méditer, d’évaluer ou de mûrir plusieurs sujets, plusieurs thèmes, liés aux nombreux personnages en attente d’une hypothétique lumière – période d’épreuve consubstantielle, selon notre écrivain, à la solidité des livres futurs.
Roman sorti en 1897, De toute son âme, où la passion de charité arrache un amour à l’héroïne et prend toute la vie, avait pour cadre Nantes, ses fabriques et ses ateliers, théâtre trop souvent d’une blâmable dureté patronale. En se penchant sur la condition ouvrière, déjà abordée, à travers le drame de l’alcoolisme et l’arrêt de deux métiers à tisser, dans les Noëllet ; en s’avérant sensible à la misère physique et morale des petites gens, Bazin, ami des catholiques sociaux (que conduisaient des hommes comme Albert de Mun, René de La Tour du Pin, Léon Harmel, l’industriel du Val-des-Bois), exprimait, face aux détresses multipliées, un désir d’écoute, hélas, bien peu répandu. Signe pénible, « les prêtres, même vertueux, déplorait-il, sont d’une opacité notoire quand il s’agit des intérêts du peuple ». Ce qui, d’ailleurs, n’altérait pas, chez un aussi ferme croyant, sa déférence envers le clergé.

PROXIMITÉ AVEC LES PAUVRES
Après le roman ouvrier de 1897, la Terre qui meurt, roman paysan de 1899 situé dans le « marais mouillé », entre la baie de Bourgneuf et Les Sables-d’Olonne, et centré sur l’histoire d’un métayer accablé par le départ de ses enfants, évoque la funeste rupture du pacte ancestral avec la campagne, connexe à l’éclatement de la famille. Étude des souffrances des classes laborieuses, étude de l’exode rural et de ses maux, plusieurs romans continueront, jusqu’en 1914, à prolonger cette double thématique – parachevée en 1929, année de la publication du Roi des archers (où, du côté de Roubaix, deux métiers, là encore celui d’un père et de sa fille, se remettent à battre à l’unisson). On rencontrait ici un plaidoyer en faveur de la propriété familiale et de la tâche à domicile, un appel réitéré à la justice, à l’entraide, à l’harmonie sociale. Et, en 1931, Magnificat, ultime roman de René Bazin, lequel roman (embelli de la figure du Breton Gildas Maguern, resté moissonneur en devenant prêtre, et envoyé « faire la moisson » dans la « banlieue rouge ») narre la sublimation d’un antagonisme et la valeur du pardon mutuel, en fut, aspiration vers l’infini, le complément.
Présence de l’humanité qui travaille et qui vit mal de son travail, exaltation du sacrifice (De toute son âme), douleur de la patrie mutilée (les Oberlé), vilenie des violences sectaires contre des religieuses (l’Isolée), éloge de la persévérance (le Blé qui lève), défense des fondements chrétiens de la morale à l’école qu’éclairent l’angoisse et l’ascension d’une jeune institutrice publique (Davidée Birot), rappel de la résistance légitime opposée, dans la région de Thionville, aux visées laïcisatrices des années 1924-1925 (Baltus le Lorrain), l’écrivain, s’il évite « l’écueil de la littérature prêcheuse », trop fertile en personnages qui disparaissent derrière les idées, s’il entend, ces personnages, les individualiser et leur laisser une large part de liberté, oui, l’écrivain s’applique aussi à les élever au-dessus du conflit des instincts, à dépasser leur surface. Catholique et dont l’œuvre, pour reprendre ses mots, « est nécessairement marquée par le catholicisme, comme l’est sa vie, comme l’est sa pensée », ce sera comme écrivain catholique que, reçu sous la Coupole le 28 avril 1904, il prononcera son discours de nouvel académicien.
Se reconnaissant le devoir, impératif pour les chrétiens, de fortifier autour de soi la doctrine, de remplir, avec décision, cette belle mission de ramener le pays à la foi, Bazin rêvait du jour où, enfin accomplie, France chrétienne et France royale se confondraient. Nous permettant sans conteste d’échapper aux « ténèbres les plus épaisses », la monarchie aurait été le « gouvernement réparateur » qu’il souhaitait. Cependant, la difficulté d’un retour de l’ancienne dynastie lui semblait grande et, quoiqu’il tint Maurras en haute estime, constamment il restera extérieur à l’action politique.

UNE ŒUVRE ENRACINÉE
Le 21 juin 1929, à l’occasion de son jubilé, Henry Bordeaux eut cette formule : « Vous vous êtes agenouillé dans la maison du Seigneur. Vous y avez trouvé ce que vous y cherchiez. » Au-delà d’une métaphore, on touchait le réel. Bazin, en effet, qui résidait du printemps à l’automne aux Rangeardières, son manoir angevin, disposait d’une pièce changée en chapelle, où était dite, par privilège, et fidèlement suivie, la messe quotidienne. Mari d’une épouse très aimée et père de huit enfants, « homme du monde, à la tenue aussi soignée que ses écrits, à la physionomie aristocratique », il entretenait avec le voisinage, métayers, vignerons, artisans du bourg, avec certains compagnons fendeurs d’ardoises, des relations affectueuses, prolongées au cercle Saint-Paul, société de boule de fort, qu’il avait fondé.
Beaucoup lu, champion même des gros tirages, René Bazin, excellent prosateur, a laissé une œuvre abondante et variée, dans laquelle l’Italie (avec trois livres parus entre 1890 et 1894) et l’Espagne occupent une jolie place, et qui n’a pas oublié la biographie (voir Charles de Foucauld et Pie X), mais une œuvre, surtout, imprégnée des sites familiers de la terre de France, unie au « clocher en sentinelle pour la garder ».

Michel Toda

(1) René Bazin. Re-découvrir, Saint-Léger Éditions, 2017, 360 pages, 22 €.
(2) Histoire de la littérature française, tome I, Éditions Albin Michel, 1947.
(3) L’Époque 1900, Éditions Jules Tallandier, 1951.

 

Ouvrages disponibles de René Bazin

– Magnificat, Via Romana, 2012, 266 pages, 23 €.
– De toute son âme, Éditions AMA, 2013, 328 pages, 20 €.
– Charles de Foucauld, Éditions Parthénon, 2016, 468 pages, 16 €.
– Fils de l’Église, visages de saints, Via Romana, 2015, 306 pages, 19 €.
– La Terre qui meurt, CreateSpace Independent Publishing Platform, 2017, 216 pages, 6,54 €.
– Le Blé qui lève, CreateSpace Independent Publishing Platform, 2015, 240 pages, 12,61 €.
– Les Oberlé, Independently published, 2017, 164 pages, 4,49 €.
– Les nouveaux Oberlé, Nabu Press, 2011, 566 pages, 20,20 €.
– Baltus le Lorrain, CreateSpace Independent Publishing Platform, 2017, 208 pages, 6,33 €.

© LA NEF n°304 Juin 2018

À propos Michel Toda

Michel Toda
Historien, collaborateur régulier de La Nef, est l’auteur notamment de Henri Massis, un témoin de la droite intellectuelle (La Table Ronde, 1987), Bonald, théoricien de la Contre-Révolution (Clovis, 1997), Parcours français. De Corneille à Jean Guitton (La Nef, 2007).