Jean-François Colosimo © Didier-CTP-Commons.wikimedia.org

Retour du religieux ?

Il y a quelques mois, à la suite de l’interpellation de Rod Dreher dans son livre Le pari bénédictin (Artège, 2017), une réflexion s’était initiée sur le rôle des chrétiens dans la société. La lecture du dernier livre de Jean-François Colosimo, Aveuglements (Cerf, 2018), apporte un éclairage nouveau. S’interrogeant sur le « retour du religieux », il convoque ceux qui ont contribué depuis 300 ans à nourrir les débats et enrichir la pensée intellectuelle afin de comprendre le contexte de la situation qui appellerait à cet investissement des chrétiens.
Si le « retour du religieux » est souvent mis en avant, son enquête montre plutôt sa disparition, grâce au travail systématique – conscient ou inconscient – des intellectuels, tels des apprentis sorciers du laboratoire nihiliste.
Finalement plus que de s’attacher au rôle des chrétiens, il s’agirait de questionner le rôle et la place de la religion dans la société. Car la disparition des religions, et a fortiori de la religion majeure que demeure le christianisme, n’est-elle pas le fondement de tout le désarroi actuel ? Que constate-t-on en effet ? La disparition du religieux par la sécularisation active conduit à l’étatisation du phénomène religieux. La politique prône une nouvelle théologie, une théologie politique dont elle produit les rites, ses grands prêtres, ses prophètes et finalement son dieu ou ses dieux. Un retour à la situation originelle.
Les Églises, cependant, sont aujourd’hui exclues des débats lancés sur l’absence de sens dans nos sociétés et sur le malaise général révélé par l’émergence des Gilets jaunes.
Pour nourrir la réflexion sur la place de la religion, il apparaît nécessaire de préciser le terme de « religion » : ensemble déterminé de croyances et de dogmes définissant le rapport de l’homme avec le sacré. C’est même, selon le Larousse, principalement au sein de la culture occidentale que la notion de religion a pris consistance. La France et les principaux pays bousculés par la mondialisation ne devraient-ils pas réfléchir pour redonner une place au religieux ? Son exclusion a, en effet, conduit à le singer.
Mais quel retour pour le religieux ? L’Évangile nous a donné la réponse à travers l’attitude des savants – les Mages – qui se sont mis en mouvement, en marche dirait-on maintenant, vers la crèche. Que nous disent-ils ? Ils disposaient chacun de confort matériel et intellectuel. Ils se sont pourtant laissés bousculer par une quête de la Vérité, une attitude de charité, une envie de comprendre. Ils nous enseignent une attitude d’humilité, une ouverture du cœur, une disponibilité finalement. Leur quête est un enseignement.
« Isaïe nous rappelle que la lumière divine n’empêche pas les ténèbres et les brumes épaisses de recouvrir la terre, mais qu’elle resplendit en celui qui est disposé à la recevoir. C’est pourquoi… il faut se mettre debout, c’est-à-dire se lever de sa propre sédentarité et se disposer à marcher » (1). Le pape François poursuit en lançant un nouvel appel à se dépenser dans des œuvres concrètes de miséricorde : « Le Seigneur désire que nous prenions soin… de celui qui ne peut seulement recevoir sans rien donner de matériel en échange. »
Ne faut-il pas finalement permettre au religieux de siéger au sein de la société, pour apporter ce qu’il a à offrir ? Son absence tourne à l’apocalypse, l’histoire du XXe siècle nous l’a démontré.
À l’heure où le désespoir se généralise, où l’absence de sens est patente pour beaucoup, souvent inconsciemment, l’enjeu semble être celui de la rencontre en vérité, rappelée par le pape. Ses déclinaisons en sont multiples, auprès des migrants, certes, et plus encore auprès de nos voisins souffrants, ceux que l’on croise sur les ronds-points – pour ceux qui ont encore la force de se révolter – ou dans les dépendances addictives – pour ceux qui sont déjà soumis. Ces œuvres de miséricorde devront être les guides de lecture de toutes les réflexions à venir. Sans elles, le travail de désincarnation ou de déconstruction des intellectuels se poursuivra inévitablement.
Le conservatisme qui vise à préserver l’essentiel ne sera efficient qu’au chevet des pauvres. Sinon il conservera – tel un musée – des moments du passé sans permettre leur appropriation par la multitude. Et le conservatisme sera alors celui des « choses mortes », selon les propres mots de Benoît XVI. Le pape poursuivait : « Cette actualisation permanente de la présence active de Jésus Seigneur dans son peuple… est ce que l’on entend au sens théologique avec le terme Tradition… : la présence efficace du Seigneur Jésus, crucifié et ressuscité » (2).
« Le 26 juillet 2016, lorsque le père Jacques, après avoir célébré l’eucharistie, vit s’avancer vers lui ses bourreaux, ses derniers mots furent ceux de l’Évangile du jour, qu’il venait de lire : Vade retro Satanas, “pars Satan”. Ils n’étaient pas adressés aux deux possédés venus l’égorger au nom du Très-Haut. Mais à son pseudo, le Diviseur, l’Homicide, l’Adversaire depuis l’origine. L’Ennemi », conclut Jean-François Colosimo.

Eric Mestrallet

Éric Mestrallet est président de Espérance Banlieues.
(1) Pape François, homélie de L’Épiphanie 2019.
(2) Benoît XVI, audience du 26 avril 2006.

© LA NEF n°312 Mars 2019


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