Paysage vu du Monastère de Tibhirine © Ps2613-Commons.wikimedia.org

Une laïcité à éprouver dans la vigilance et la réalité

Ne pas s’en tenir à des arguments fondés sur le jeu des nuances

Les faits sont là. Ils parlent d’eux-mêmes. Terrifiants. Depuis 2015, la France, sa civilisation est frappée en son cœur par une avalanche d’attentats terroristes meurtriers, entraînant les cris des mères qui pleurent ses enfants déchiquetés par une barbarie d’un autre âge, cette gangrène qui a pour nom : le terrorisme islamiste. Est-ce l’islam ? L’islamisme est – à minima – une branche de l’islam. Ne pas le reconnaître, c’est faire preuve d’irraison, voire de névrose de l’intelligence. N’en déplaise aux tenants de la bien-pensance.

Ces penseurs rejetteront cet amalgame comme ils disent – ce détour rapide – de peur d’être identifiés et de faire le lit de l’extrême droite. Alors, ils interjetteront pour la défense de leur idéologie, qu’ils sont pour le dialogue entre les religions – que dans leurs cités, ils connaissent des musulmans modérés et républicains avec qui, ils partagent le thé et les gâteaux… et en fouillant un peu plus loin dans leurs glorieux passés, on découvrira – non sans stupeur mais comme une confirmation de ce qu’ils sont – qu’ils étaient pour l’Algérie algérienne. Ces gens-là sont des fervents des bienfaits du multiculturalisme.

Ce sont les mêmes, qui ont cru – encore à tort – au printemps arabe en brandissant le concept de la libération des peuples. A défaut du souffle de la liberté, les chrétiens d’Orient ont été persécutés et pour certains, décapités, et en guise de démocratie, un pseudo État, « l’État islamique » s’est créé à la barbe de l’Occident, en faisant régner la terreur de Sydney à New York en passant par Paris et Berlin. Mais cela ne suffit pas pour faire taire nos penseurs qui ne cessent de répéter à qui veut bien les entendre : « Ce n’est pas l’islam, c’est autre chose ».

Ce sont les mêmes qui quelques années plus tôt poussaient des cris d’orfraie, joignant leurs voix à la vox populi du Caire et d’Istanbul, pour condamner le pape Benoît XVI pour propos anti-musulmans, alors que ce dernier – ce qui est aujourd’hui unanimement reconnu – prononçait un discours de haute teneur intellectuelle, le discours dit de Ratisbonne. Mais comprend qui peut.

Aujourd’hui, nos penseurs ont pris un sérieux coup de massue sur la tête, avec la parution de l’enquête des journalistes Gérard Davet et Fabrice Lhomme qui montre enfin que l’islam pose un problème dans notre société et qu’il y a un problème d’islamisation montante. Et cette enquête ayant reçu l’imprimatur du très sérieux journal – incontesté et incontestable – le Monde, qui oserait aller contre, et dire le contraire.

Si, le dialogue s’impose et si nous sommes condamnés au dialogue telle une évidence, ne tombons pas pour autant dans la caricature de l’adage « Mieux avoir tort avec Sartre que raison avec Aron » qui colle à certains comme le sparadrap du capitaine Haddock.

Ne pas enfouir la richesse et la beauté d’un héritage d’espérance

Alors, moi, l’enfant de l’Algérie française, je me sens légitime à crier mon aversion et à écrire sur la beauté du christianisme, la meilleure des réponses à l’islam. Permettez-moi, de me retourner sur cette histoire qui est la mienne et qui me structure. Elle s’enracine dans cette terre brûlée d’Afrique du Nord, au sein de ce peuple d’immigrés espagnols dont je suis issu, terre si féconde et si meurtrie par le sang versé de tant de victimes et de martyrs. Au cœur du drame algérien où la vie et la mort s’entremêlent, le sacrement du Baptême me fut donné, il y a une cinquantaine d’années, et le souffle de la grâce m’amène à jeter ces lignes, en mémoire de ma communauté et de ce bas clergé qui n’a jamais failli tandis que le haut clergé, lui, nous trahissait.

Ainsi, après plus de cinquante ans d’absence, en cet été de l’année 2012, je retournais sur ma terre natale d’Algérie. Je séjournais quelques jours à Tibhirine, au Monastère Notre-Dame de l’Atlas. Comme une grâce, je profitais de ce temps exceptionnel, pour humer l’atmosphère unique d’un lieu vide mais si chargé de la présence des moines disparus. Je promenais ma prière dans ses jardins gorgés de soleil, me recueillais devant les tombes des sept martyrs et le soir venu, je me retrouvais à la chapelle pour la célébration de l’Eucharistie, autour de l’autel sur lequel le Père Christian de Chergé avait si souvent rompu le pain et bu le vin. Derrière le mur de clôture, à l’appel du muezzin, les fidèles se pressaient quant à eux à la mosquée. Puis, vint l’heure du départ. Alors en mémoire de ce temps passé, je cueillais quelques branches d’olivier comme on cueille la paix. Dans cette expérience, tout est dit du plus grand mystère chrétien où se mêlent la mort et la vie, l’absence et la présence, la servitude et la liberté, la violence et l’amour, la séparation et l’unité, le don de soi et la mission, en un mot l’espérance promise par le Christ ressuscité.

Cette expérience pascale en Algérie, au cœur du monde, à travers la joie des rencontres, la douceur du partage, les blessures, l’émotion devant les sépultures des martyrs connus et inconnus, fut pour moi un chemin d’Emmaüs où le Ressuscité vient lui-même marcher avec les hommes.

Cet amour ne passera jamais

Le chrétien inocule des diastases de réconciliation, de communion dans la cité où il demeure, il devient porteur de la Bonne Nouvelle de l’Évangile pour les hommes : de fait, il est sel de la terre, levain parmi les hommes. Si des hommes eucharistiques meurent en donnant leur vie pour leurs frères – pensons aux martyrs de nos jours, des missionnaires à Oscar Romero ou aux sept trappistes de l’Atlas en Algérie –, s’ils meurent d’une mort violente et si, mourant ainsi, ils pardonnent et invoquent de la part de Dieu le pardon pour leurs ennemis, alors ces hommes préparent et provoquent un changement au sein du monde, parce qu’ils font le récit de l’amour.

Voilà des exemples d’amour dignes de la nature du Christ que nous avons héritée de lui par la foi en lui. Seul l’homme spirituel aime par amour pour Dieu et en vue de Dieu. Pour lui, il est disposé à renoncer à lui-même jusqu’à en mourir. L’amour de l’homme spirituel provient de sa nature spirituelle. Il reçoit de Dieu son amour pour les autres. Il les aime sans aucun intérêt personnel et sans aucune motivation instinctive ou humaine. Aussi la pierre de touche d’un tel amour est-elle l’observance de ce commandement : « Aimez vos ennemis » à l’instar de ce Dieu fait pour nous.

Le christianisme est la religion de l’amour, et cet amour ne passera jamais, car l’amour s’adresse au genre humain, il est universel et nous permet de passer au milieu des obstacles pour aller sur le chemin de la vie. N’en déplaise à l’islam qui se perçoit comme l’unique religion naturelle des hommes, la seule voulue par Dieu.

Comme Camus hier, j’ose dire que je ne suis pas subjugué par la vulgate ambiante de la tiède pensée et j’ose vivre la liberté que d’autres s’interdisent de peur d’en mourir, et ne peuvent accepter que nous nous l’autorisions.

« Si j’avais à choisir entre cette justice et ma mère, je choisirais encore ma mère. »

Abbé Claude Sirvent*

*Aumônier national de la Communauté chrétienne des policiers de France

© LA NEF exclusivité internet le 26 mars 2019

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