De l’importance des identités régionales

L’histoire de France, c’est capital, s’inscrit souvent dans ses provinces avant que tout ne se joue à Paris. « L’histoire ne repasse pas les plats » disait Céline. Ah bon ? L’origine même du mouvement des gilets jaunes semble vouloir le faire mentir : certains naissent courtisans, serviteurs de l’absolutisme, d’autres provinciaux et petit peuple. Entre Etat central et identités régionales, le lien est complexe et mérite d’être étudié depuis ses origines afin de le comprendre aujourd’hui.

L’universitaire Olivier Grenouilleau, spécialiste d’histoire globale, s’est fait connaître par ses études sur l’esclavage. Son essai Les traites négrières. Essai d’histoire globale a été une véritable « bombe » médiatique en 2004, l’historien refusant le terme de « génocide » pour décrire les affres de la traite. Dans un nouvel ouvrage (1), l’auteur propose de comprendre l’émergence du chauvinisme à la française ; il pose la question de l’identité régionale, du « régionalisme culturel », et de son lien avec le « millefeuille territorial » des administrations. Comment le patriotisme français s’est-il nourri du régionalisme ? Il est grand temps de mettre un terme aux clichés : non, régionalisme ne rime pas toujours avec conservatisme.

« C’est l’entrée dans le monde moderne qui, historiquement, fait de l’identité un sujet ». « Identité, le mot est lâché. Il est aujourd’hui tellement connoté que l’on a de la peine à croire qu’il puisse être employé sans a priori ni passion, sans jugement de valeur si engagement partisan. C’est oublier que les identités existent, que l’on le veuille ou non ».

La question de la centralisation française fut longtemps animée par l’opposition classique entre Jacobins et Girondins. Les Jacobins considèrent la province comme l’« édifice gothique » (2) d’une mémoire archaïsante ; « l’esprit de province » serait donc dépassé, vieilli mais, de surcroît, dangereux pour l’unité et l’identité nationale. Au contraire le camp des Girondins et plus généralement celui des conservateurs perçoit la province comme une « image idéalisée » d’un ordre légitime et traditionnel.

Lointaine héritière de la provincia romana, la province, autrefois apanage (Xème siècle), aujourd’hui région, est le fruit d’une longue construction territoriale et institutionnelle, d’une « lente appropriation monarchique » puis des rapports de force entre l’Etat et les Grands, entre l’Etat et les institutions provinciales. Ainsi au VIe siècle, la majorité de nos provinces portent déjà les noms que nous leur connaissons (Bourgogne, Bretagne, Provence…) mais le terme générique de « province » est définitivement adopté par Charles VIII dès 1483. De surcroît, l’histoire même du mot « patrie » nous raconte ce que fut le patriotisme avant le patriotisme. Nos ancêtres se battirent d’abord pour leur terre natale, leur « petite patrie », avant de prendre les armes pour la nation. Ce « pays », dont on raconte qu’une journée de cheval suffisait à le traverser, désignait alors cette circonscription aux contours flous. Le génie de la IIIème République est de permettre l’éclosion d’une « recombinaison patriotique et identitaire » qui considère que l’amour de sa « petite patrie », ne peut que nourrir celui de la « Grande Nation ».

Les lois françaises depuis 1982 n’ont cessé de remettre au goût du jour le sujet de la décentralisation. Mais comme le faisait à juste titre remarquer Pierre Deyon (3), la chute de la monarchie la question a changé de ton, car elle est passée « de la libre décentralisation à la servitude administrative ». En effet la décentralisation ne cible et ne délimite les champs d’action que pour mieux centraliser le pouvoir. Ainsi, le roi-président a planté son décor de théâtre, le maquillage est parfait, « Diviser pour mieux régner », le vieux dicton est remis au goût du jour pour le plus grand bonheur de nos politiciens.

Olympe de Ségur

(1) Olivier Grenouilleau, Nos petites patries. Identités régionales et Etat central, en France, des origines à nos jours, Gallimard, 2019, 282 pages, 15, 99 €.
(2) Expression reprise par Charles Dupin en 1848 dans un discours à l’Assemblée.
(3) Historien chercheur, auteur d’une thèse sur Amiens : capitale provinciale. Etude de la société urbaine au XVIIe Siècle (1967).

© LA NEF Exclusivité internet le 28 mars 2019

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