Manifestants de la CFTC © CFTC-Paris

Les syndicats, nécessaires corps intermédiaires

TRIBUNE LIBRE

Peu d’observateurs ont remarqué ou insisté sur le revirement brusque des priorités politiques, économiques et sociales imposé par les « gilets jaunes ». Jusque-là, à peu près tous les partis politiques et tous les syndicats étaient d’accord sur quatre problèmes essentiels (solutions différentes) : le chômage, les migrations, le réchauffement climatique et le terrorisme. Avec les « gilets jaunes » les priorités sont : le pouvoir d’achat, la fiscalité trop lourde et injuste, les inégalités provocantes et surtout la volonté d’être entendus. Quant à l’écologie, les « fins de mois sont plus urgentes que la fin du monde » ! Avec les gilets jaunes (et peut-être aussi le Grand Débat), la politique abandonne peu ou prou le long terme en faveur du cout terme.

Faute de dialogue entre interlocuteurs représentatifs et avec des mots, les manifestations de gilets jaunes se sont exprimées plus ou moins marginalement par la violence et le désordre dangereux. Les gilets jaunes constituent un populisme qui en son sens propre articule un rapport direct entre les individus et le pouvoir, sans intermédiaire.

Les corps intermédiaires : portes paroles indispensables des voix plurielles du peuple.

Les corps intermédiaires sont des groupes organisés de citoyens qui constituent un lien entre les individus et l’Etat. Ils animent aussi la société civile si l’on définit celle-ci comme l’ensemble des catégories socio-professionnelles et des courants d’opinions structurés.

Les corps intermédiaires sont fondés sur un concept de l’enseignement social chrétien : la subsidiarité, développée par Pie XI dans l’encyclique « Quadragesimo anno » de 1931, consiste en une décentralisation des réflexions et décisions. Le pape écrit au § 31 : « La déformation du régime social, qui ne laisse plus guère en présence que les individus et l’Etat ne cesse pas de ce fait de nuire sérieusement à ce dernier sur qui retombent dès lors toutes les fonctions que n’exercent plus les groupements disparus. » Les corps intermédiaires sont un rempart contre l’aliénation des individus, comme le dit Paul VI lors des Semaines Sociales du Chili en décembre 1963 : « Là où ces corps intermédiaires font défaut ou sont peu développés, la communauté nationale peut être la proie de quelques individus qui s’arrogent un pouvoir exagéré dans le domaine économique, social ou politique ; ou bien être la proie des pouvoirs publics, car ces pouvoirs, sans structure sociale assez solide pour contrarier leur prolifération, envahissent le domaine privé et finissent par ignorer ou même violer les droits fondamentaux de la personne humaine ».

Les corps intermédiaires sont les familles, les collectivités territoriales, les entreprises, les religions au sens sociologique, les ordres des médecins, avocats, etc…, les chambres consulaires, les partis politiques, les associations, les médias et bien sûr les syndicats… Chaque corps intermédiaire se regroupe autour d’objectifs, de valeurs et d’intérêts, sans oublier le bien commun auquel invitent la morale sociale chrétienne et la CFTC. Les corps intermédiaires (ici les syndicats) participent au dialogue social et aux négociations entre partenaires et avec l’Etat. Ils animent la démocratie dans le respect des minorités puisque celles-ci peuvent s’organiser en corps intermédiaires. Ils constituent des communautés, du lien social de proximité, des solidarités amicales. Ils jouent un rôle de formation et de pédagogie de la complexité. Ils sollicitent des expertises pour mieux comprendre la complexité du monde. Chaque corps intermédiaire est souvent une personne morale, émanation de personnes physiques, il peut ester en justice. Ils permettent de canaliser les impulsions populaires et de réfléchir au long terme.

Ranimer les corps intermédiaires.

Mais les médias et l’opinion publique considèrent que les corps intermédiaires sont en  déclin et affaiblis. C’est en grande partie faux : il y a souvent de bonnes participations aux élections professionnelles et les syndicats sont en capacité de mobiliser les salariés. (Si le nombre d’adhérents aux syndicats est plutôt faible en France, c’est que l’adhésion ne donne droit à rien à la différence des pays voisins). Cependant les « gilets jaunes » montrent bien que les syndicats et autres corps intermédiaires se font mettre sur la touche. Pourquoi ?

D’abord parce que les gouvernements successifs depuis des décennies cherchent plus ou moins à se passer des corps intermédiaires. Le Président Macron dit le regretter selon le Figaro du 10/12/2018. Ensuite le débat social est encore pollué par une atmosphère de lutte des classes d’où des blocages. De même certains syndicats se discréditent en étant trop corporatistes et en négligeant le bien commun. Les corps intermédiaires, même contestataires, semblent pratiquer des jeux de rôle.

Ils ont surtout besoin de s’adapter au monde du travail qui change. Le salarié d’aujourd’hui est de plus en plus nomade (géographiquement et professionnellement). Or les syndicats sont restés sédentaires comme au temps où les salariés faisaient toute leur carrière dans le même endroit. Une bonne application du numérique doit corriger cette disjonction et animer la démocratie d’en-bas.

Chaque personne demande à être écoutée et pas seulement à voter. Le principe démocratique est quantitatif : 1 homme = 1 voix. Mais chaque personne est une voix « qualitative », un sujet qui a quelque chose à dire. C’est pourquoi la démocratie doit reposer sur 2 piliers dans chaque corps intermédiaire et au sein de l’Etat :

– Un pilier institutionnel de la démocratie représentative à peu près telle qu’elle est, car il faut bien à un moment trancher et décider (et pas seulement discuter), et décider en connaissance de cause.

– Un pilier de démocratie délibérative où chacun est invité à s’exprimer, second pilier en lien étroit avec le pilier institutionnel.

– Le référendum n’est pas à exclure, mais il est complexe ne serait-ce que par le fait de savoir qui pose la question et sous quelle forme. De plus l’histoire montre que le référendum tourne parfois au dangereux plébiscite et ne répond pas toujours à la question posée.

Vers un nouveau contrat social.

Les corps intermédiaires semblent avoir beaucoup de mal à prendre prise sur la mondialisation. Les pouvoirs de proximité paraissent loin des décisions mondiales. Les ONG sont des corps intermédiaires à l’échelle internationale. Les syndicats se regroupent en organisation mondiale. Il existe même un conseil économique et social auprès de l’ONU (l’ECOSOC).Mais c’est insuffisant pour représenter un contrepouvoir d’autant que le pouvoir mondial est aussi volatile que ses capitaux. C’est que nous n’avons pas tous le  même contrat social.

Celui de la Déclaration des droits de l’homme de 1789 : il est certes précieux. A l’échelle nationale ou internationale, nous n’avons que cette référence universelle…malgré de grosses exceptions. Nous avons tous répété à juste titre à nos enfants que « la liberté des uns s’arrête où commence celle des autres », et l’article 4 de cette DDHC : « La liberté consiste à faire tout ce qui ne nuit pas à autrui ». Quand on relit ces mots, on se rend compte qu’autrui est désigné comme adversaire, comme limite, comme gêneur. Ce n’est pas la philosophie des corps intermédiaires et encore moins la philosophie chrétienne. En fait, autrui n’est pas l’étiolement de ma liberté, mais la condition de ma liberté. La subsidiarité et les corps intermédiaires vivent un autre contrat social qui ne demande qu’à se mondialiser :  La liberté de tous commence quand chacun se sent responsable de lui-même, des autres, et de la planète.

Bernard Ibal

Professeur agrégé et docteur en philosophie, président d’honneur de la CFTC-Cadres, Bernard Ibal est aussi l’auteur de Le Paradoxe du bonheur (Salvator, 2018).

© LA NEF Exclusivité internet le 29 mars 2019

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