La cathédrale Saint-Pierre de Rabat (Maroc) © Nawalbennani-Commons.wikimedia.org

L’Église catholique au Maroc

Mgr Cristóbal López, sdb est archevêque de Rabat (Maroc) et nous le remercions d’avoir bien voulu répondre à nos questions.

Mgr Christobal Lopez

La Nef – Pourriez-vous, Monseigneur, nous présenter les principaux traits de l’Église au Maroc ?

Mgr Cristóbal López – Je dirais que l’Église catholique est, au Maroc, à la fois insignifiante mais significative. Insignifiante, parce qu’elle ne compte que 30 000 fidèles environ – tous étrangers – au milieu de 37 millions de musulmans. Mais significative, car, au-delà même de sa structure institutionnelle (les deux archevêchés de Rabat et de Tanger), elle porte un message et se veut être un instrument du Royaume de Dieu. En effet, de même que la Parole de Dieu s’est faite chair et a habité parmi nous, de même notre Église veut être incarnée au service du peuple marocain. Le grand service que nous prêtons ici, c’est d’être des témoins du Christ à travers notre vie en communion, notre vie de prière et de petits services. Ces petits services sont, par exemple, les écoles (15 établissements, 12 000 élèves dont 98 % sont de confession musulmane), Caritas, les centres sanitaires, les centres socio-culturels, etc.

La vocation de notre église est très claire : il s’agit d’être des bâtisseurs de ponts. Ponts entre chrétiens et musulmans, entre l’Afrique et l’Europe, entre noirs et blancs, entre l’orient et l’occident, entre jeunes et adultes, entre protestants et catholiques. Or, c’est précisément cette vocation que le pape François, au cours de son récent voyage au Maroc, a confirmée : nous avons vécu une extraordinaire expérience de communion, entre les confessions chrétiennes, avec l’Église universelle et avec le peuple marocain lui-même.

Quelles grandes évolutions cette église a-t-elle connues ?

Elle ne ressemble plus beaucoup à celle qui était la sienne lors de la fin du Protectorat français (1956) ! Alors que, à cette époque, elle se présentait comme une église essentiellement européenne, elle a subi par la suite un fort déclin démographique en raison du départ des populations européennes, avant de connaître un véritable renouvellement à partir du début des années 2000 avec l’arrivée des étudiants originaires d’Afrique subsaharienne. Ces étudiants constituent aujourd’hui plus de 80 % des fidèles de nos communautés !

En outre, sa situation spécifique dans un pays d’islam a nécessairement conduit l’Église à rechercher le dialogue avec les musulmans : non pas tolérance, car c’est trop peu, plutôt des relations de profonde amitié, de fraternité, de partage de vie et de foi.

Enfin, je dois évoquer l’importance des relations avec les protestants et mentionner l’existence de cet extraordinaire « institut œcuménique de théologie de Rabat », dont le nom (al mowáfaqa, la rencontre) a été suggéré par le ministre des affaires religieuses lui-même. Géré conjointement par l’archevêque de Rabat et la présidente de l’Église évangélique, il propose une formation universitaire en théologie chrétienne, sanctionnée par une licence délivrée, selon le cas, par l’institut catholique de Paris ou la faculté de théologie protestante de Strasbourg, et offre la possibilité de suivre des sessions de formation axées sur la connaissance de l’islam et de ses traditions.

Comment l’Église catholique est-elle considérée par les autorités et la société marocaines ?

Au regard du contexte actuel du monde musulman, le Maroc apparaît un véritable paradis pour l’Église. Nous vivons tranquillement notre foi. Nous nous sentons appréciés, et même aimés, par le peuple marocain, les autorités et le Roi. Je vous livre une anecdote significative : le ministère de la Santé réserve, dans les établissements hospitaliers du pays, 27 postes d’infirmière à des religieuses, parce qu’il considère – pour reprendre les termes d’un haut fonctionnaire de ce ministère – que les religieuses « font partie du patrimoine immatériel du Maroc », car elles travaillent « avec une vocation ». Sur le plan juridique, l’Église catholique dispose, depuis une lettre royale du 30 décembre 1983, de la personnalité juridique, ce qui lui permet d’acquérir des biens pour sa mission. Tel n’est pas le cas en revanche des congrégations religieuses installées au Maroc ou de Caritas : ainsi, lorsque mes frères franciscains veulent acheter une voiture, ils doivent me demander l’autorisation !

Selon une opinion souvent entendue, les évangélistes seraient, au Maroc comme dans d’autres pays africains, très actifs dans l’évangélisation et la conversion des musulmans, alors que, par contraste, l’Église catholique serait plus réservée à cet égard, voire dissuaderait les conversions. Qu’en est-il réellement ?

Nous ne cherchons pas à provoquer des changements de religion, à augmenter le nombre de nos « clients », de nos « adeptes ». Nous ne voulons pas jouer à « coca-cola contre pepsi-cola ». Notre seul but, au Maroc, est de faire en sorte que le royaume de Dieu grandisse, ce qui suppose de travailler pour la paix, la justice et la charité. Or, on peut remplir cette tâche avec et pour les musulmans. C’est pourquoi, par exemple, l’enseignement catholique au Maroc est ouvert (massivement) aux enfants musulmans, sans qu’aucun d’entre eux ait changé de religion.

Le Pape François dénonce régulièrement le prosélytisme comme conduisant à une « impasse ». Quels sont les critères qui permettent de distinguer le prosélytisme de la légitime évangélisation ? En pratique, donner une Bible à un musulman relève-t-il de l’un ou de l’autre ?

Autant l’Église doit être missionnaire, autant elle doit résister à la tentation du prosélytisme, celui-ci pouvant être regardé comme l’utilisation de moyens de séduction dans le but de conquérir des adeptes. Le critère est donc le respect de la personne. Je pense que, fondamentalement, il ne nous appartient pas de provoquer des conversions, de promouvoir des changements de religion. Comme dit l’Évangile, il nous faut d’abord chercher le Royaume de Dieu et Sa Justice et le reste nous sera donné par surcroît (Mt, 6, 33). Ainsi, à ma mort, je suis certain que le Seigneur ne m’interrogera pas sur le nombre de conversions que j’aurais pu opérer, mais si j’ai servi le Royaume de Dieu.

Quant à votre question précise, donner une Bible à un musulman ne relève pas nécessairement du prosélytisme, en particulier quand c’est ce dernier lui-même qui le demande. Il en irait différemment de campagnes à grande échelle visant à distribuer la Bible dans les pays musulmans. De même, s’efforcer, comme le font certains groupes, de démontrer aux musulmans que l’origine de leur religion ne correspond pas au récit rapporté par la tradition islamique ne me paraît pas opportun. Laissons aux musulmans eux-mêmes le soin de faire l’exégèse de leur propre religion. Il a fallu près de vingt siècles pour que l’Église admette la légitimité de l’exégèse historico-critique.

Selon la déclaration signée à Abou Dhabi le 4 février 2019 entre le pape François et le Grand Imam d’Al-Azhar, la diversité des religions serait une « sage volonté divine ». Cela signifie-t-il que les religions non-chrétiennes, telles que l’islam, entrent, dans une certaine mesure, dans le plan de Dieu ?

S’il y a beaucoup de religions, c’est que Dieu l’a voulu. Ce n’est pas le diable qui a introduit la diversité religieuse ! Certes, il convient d’opérer des différences entre les religions selon leur ancienneté, selon les fruits qu’elles produisent. Par exemple, les témoins de Jéhovah et l’islam ne sauraient être mis sur le même plan. Plus fondamentalement, la parabole du bon grain et de l’ivraie (Mt 13, 24-30) nous enseigne que la moisson appartient à Dieu seul et aura lieu à la fin du monde. Jusque-là, il ne nous appartient pas de lutter contre l’autre.

Nous connaissons la grande sensibilité du pape François à la question des migrants et, encore récemment, à l’occasion de son voyage au Maroc, il a appelé à un « élargissement des canaux migratoires ». Comment cette question est-elle considérée au Maroc, pays lui-même confronté à une forte immigration subsaharienne ?

Il faut se réjouir que le Maroc soit passé d’une approche purement sécuritaire à une approche marquée par un souci de respecter les droits de l’homme. À titre d’exemple de cette évolution, on peut citer le fait que le Maroc a ouvert la santé publique aux migrants illégaux. Mais ce pays reste, hélas, prisonnier de la politique migratoire de l’Europe elle-même qui ferme ses frontières et qui, contre de l’argent, le fait jouer le rôle de douanier. Ainsi, avant de critiquer le Maroc, c’est l’Europe qu’il faudrait critiquer.

Précisément, en Europe, la question des migrants soulève de vifs débats, y compris au sein des communautés chrétiennes. Que répondez-vous à ceux qui soutiennent que cette question, du fait de sa nature politique, relève avant tout de la responsabilité des laïcs et que la hiérarchie, en allant sur ce terrain, fait preuve d’une certaine forme de cléricalisme ?

La mission de l’Église est d’illuminer les consciences, de nous rappeler que tout migrant est un frère, une sœur, et que promouvoir une politique d’« immigration-zéro » n’est pas conforme à l’Évangile. En revanche, il est vrai qu’il appartient aux hommes politiques – et donc aux chrétiens laïcs – de trancher les questions plus techniques portant, par exemple, sur le nombre de migrants à accueillir.

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