Livres Mai 2019

UN CATHOLIQUE S’EST ÉCHAPPÉ
JEAN-PIERRE DENIS
Cerf, 2019, 190 pages, 18 €

Jean-Pierre Denis, directeur de La Vie, avait publié en 2010 un essai stimulant dont nous avions dit grand bien, Pourquoi le christianisme fait scandale (Seuil). Il récidive aujourd’hui avec un livre plus personnel, plus modeste en taille mais, à mon sens, plus puissant car on perçoit vite qu’il le porte en lui depuis un moment et qu’il est donc le fruit d’une réflexion longuement méditée sur la situation présente du christianisme en France. Le résultat est vraiment un livre remarquable, accessible à tous sans problème, qui transcende les habituels clivages dans l’Église – et à ce titre très « unitif », chose rare – et que tout chrétien devrait lire.

Face à « une société qu’obsède le désir de s’émanciper » (p. 68), face à une sécularisation qui semble avoir gagné la partie, l’influence de l’Église a été laminée et ses troupes ne cessent de diminuer, même si l’auteur reconnaît qu’il existe un réveil de jeunes chrétiens qui forcent l’admiration mais dont le nombre demeure encore modeste. Dans ce contexte, Jean-Pierre Denis nous met en garde contre sept tentations : le déni de la réalité de l’effondrement ; l’illusion de l’éternel retour (le christianisme en a vu d’autres) ; l’auto-complaisance (la qualité a remplacé la quantité) ; la tentation identitaire, colère légitime face à un monde qui se délite ; la folklorisation du christianisme ; accepter la sécularisation tranquille ; enfin le découragement.

En réponse, Jean-Pierre Denis plaide pour « un christianisme attestataire » qui retrouverait « sa vocation missionnaire », ce qui « passera, comme toujours, par le témoignage personnel explicite » (p. 105), et il fournit de multiples exemples de ce témoignage dans la vie ordinaire. « Catholique retenu, écrit-il, je me suis échappé de la prison mentale le jour où j’ai cessé de m’indigner et de me cogner contre les murs de ma révolte. Depuis, je crois en un christianisme désarmé. […] La faiblesse de Dieu n’est pas son crépuscule, mais sa forme christique. Elle n’est pas sans puissance, puisqu’elle sauve » (p. 127). C’est là une intuition essentielle qui lui fait défendre « les valeurs faibles » à la suite de saint Paul qui affirmait : « c’est quand je suis faible que je suis fort » ; et parmi ces « valeurs faibles », qui sont « des valeurs de rencontre et non de conquête » (p. 142), figurent en premier lieu la pauvreté et l’humilité, porte d’entrée incontournable du christianisme.

Enfin, la première terre de mission, la « première périphérie de l’Église » sont « les découragés de la foi » (p. 159), ces « non-pratiquants » chez lesquels la grâce du baptême peut encore agir.

Un programme qui a l’immense mérite d’être… applicable par tous, chacun à sa place ! Qu’attendons-nous ?

Christophe Geffroy

L’EMPIRE DU POLITIQUEMENT CORRECT
MATHIEU BOCK-CÔTÉ
Cerf, 2019, 302 pages, 20 €

Le politiquement correct (PC), tout le monde en parle pour s’en plaindre, c’est devenu une banalité de dire que nous vivons sous son emprise. Mais de quoi s’agit-il précisément, avons-nous une claire connaissance de ses ressorts, des codes de la respectabilité qui structurent la vie politique et médiatique ? C’est à cette question que l’essai de Mathieu Bock-Côté répond avec une analyse aussi fine qu’exhaustive. Commençons par sa définition du PC : « le politiquement correct est un dispositif inhibiteur ayant pour vocation d’étouffer, de refouler ou de diaboliser les critiques du régime diversitaire et de l’héritage des Radical Sixties, et plus largement, d’exclure de l’espace public tous ceux qui transgresseraient cette interdiction » (p. 32).

À partir de cas concrets (également puisés dans le monde anglo-saxon, universitaire notamment), Mathieu Bock-Côté démonte cette idéologie diversitaire, sa prétention à détenir le monopole du Bien et sa faculté à diaboliser l’adversaire comme un être indigne du débat public. « Ne pas faire le jeu de l’extrême droite est apparemment devenu l’horizon indépassable de la responsabilité intellectuelle » (p. 82), écrit-il. Ainsi l’opposition gauche-droite est-elle faussée par le fait que c’est la gauche qui continue d’imposer les critères de respectabilité et elle « a besoin d’affronter moralement l’extrême droite ou ceux qui font son jeu. Elle a besoin d’ennemis » (p. 115). On observe en effet qu’« il faut qu’un thème passe à gauche pour devenir légitime, il faut que la gauche s’en empare pour qu’il devienne digne de considération et soit admis dans la conversation publique » (p. 102).

Il développe ensuite de pertinentes réflexions sur le populisme. « La référence au peuple ou à la nation comme réalité historique substantielle est désormais assimilée implicitement ou explicitement au racisme » (p. 146). On en arrive ainsi à une radicalisation du PC qui aboutit à la haine de l’Occident et de l’Homme blanc, marquée par une fuite en avant vers un multiculturalisme éperdu et partisan d’une immigration sans contrôle.

Si cette analyse du PC est inquiétante, notre auteur évoque des aspects plus positifs en conclusion avec ce qu’il espère être une « désinhibition » (p. 239) du conservatisme dont il dépeint les principales caractéristiques avec une sympathie communicative.

Christophe Geffroy

UNE AMITIÉ VAGABONDE
PIERRE JOANNON ET MICHEL DÉON
La Thébaïde, 2019, 152 pages, 16 €.

On ne peut pas s’intéresser à l’Irlande – et en l’occurrence le verbe est faible – sans avoir une âme généreuse. Pierre Joannon a découvert la vieille île en 1964 et il ne s’est pas dépris depuis de l’amour qu’il éprouve à son endroit. Il faudrait un livre pour raconter dans le détail tout ce que Eirin lui a apporté et tout ce qu’en échange il lui a donné. Une chose est certaine : la générosité vraie traverse son être, comme en témoigne ce nouveau livre.

Peut-être que le plus étonnant des cadeaux de l’Irlande fut paradoxalement cette amitié qui le lia à un autre Français. C’est en 1969 que Michel Déon met le pied durablement en Irlande. Il y trouva sa « thébaïde » qui est aussi – hasard ? – le nom de l’éditeur qui propose ce recueil de seize textes dont certains sont inédits.

Chacune à leur manière, de l’entretien au discours en passant par l’extrait de Journal, ces pages racontent Déon et son œuvre, l’Irlande et ses mystères, le Prix Audiberti et Antibes, les marchés et les bouquinistes de la Côte d’Azur. L’Irlande et la France. La Grèce aussi, bien sûr ! Dans « Michel Déon, le bonheur sans espoir », Joannon qualifie l’écrivain de « Robinson de ces îles reléguées aux confins de l’Europe ». Ailleurs, il le voit en « franciscain misanthrope pour qui il ne saurait y avoir de paradis sans une certaine dose de désenchantement ». Déon n’est pas en reste. En 2009, il décrit son ami en « moderne Protée » et en « bibliophage » non sans vanter sa « biographie magistrale » de Michael Collins.

Écrits de l’un, textes de l’autre, ce livre au titre si hussard de ton constitue avant tout un hymne à l’amitié. Il puise ses sources dans l’admiration, la littérature, la légèreté et le refus du factice. Dans sa belle préface, Jean-Christophe Rufin le souligne avec talent et discrétion à propos de Joannon : « Ce grand amoureux de l’Irlande a dédié sa vie à un petit nombre de sujets et d’êtres soigneusement choisis auxquels il consacre son temps, son érudition et sa grande empathie. » Il le prouve, ici, une fois de plus. Et, pour notre plus grand plaisir.

Philippe Maxence

LA DEMEURE DES HOMMES
PAUL-FRANÇOIS SCHIRA
Tallandier, 2019, 336 pages, 19,90 €

Les essais invitant à une conversion de nos modes de vie se multiplient : appels écologiques, alertes sociales, démonstrations philosophiques, crises scientifiques… L’ouvrage de Paul-François Schira qui « n’est ni un travail de philosophe, ni un travail de juriste, ni un travail d’économiste ou d’historien » peut-il apporter une pierre fondatrice, ou du moins utile à la reconstruction de notre demeure commune ? Celui qu’on appelle déjà l’alter ego du philosophe François-Xavier Bellamy veut faire acte de citoyenneté en donnant son analyse personnelle de la situation française et européenne, dénonçant une triple perte « de sens, d’appartenance et de reconnaissance ». Cette perte, nous la devons, selon lui, à notre système économique mais aussi, et c’est là l’originalité de la pensée de Schira, à un épouvantail, à une peur fantasmée qui est celle du totalitarisme.

Dans l’imaginaire collectif, occidental, libéral et individualiste, retrouver un sens commun, une communauté tendrait nécessairement à une retombée vers un régime totalitaire. Cette approche de Schira permet d’observer notre société sous un œil neuf, qui n’est plus celui de la décadence de la société, de la perte des valeurs morales, ni celui de l’invasion barbare, mais bel et bien la volonté affichée d’une neutralité politique qui cache derrière elle les racines profondes de l’individualisme.

Il est nécessaire que de tels ouvrages sortent en nombre tant l’appel à un retour à la vie politique, à une participation active des citoyens est urgent. Oscillant entre la tristesse, la lutte contre le désespoir et la déclaration d’amour pour la France, l’essai de Schira se fraye un passage parmi les pensées majeures de MacIntyre et de Simone Weil pour qu’enracinement et quête de sens se retrouvent puisque « les hommes ne communient que s’ils y trouvent un sens qui les dépasse », et tout le reste n’est qu’adversité et hostilité.

Baudouin de Guillebon

L’HOMME, LA POLITIQUE ET DIEU
Le théocentrisme de Jacques Maritain
FÉLIX RESCH
Téqui, 2018, 540 pages, 32 €

Ce livre, issu d’une thèse de doctorat, montre une connaissance et une compréhension fidèle de l’œuvre foisonnante de Maritain. En trois grandes parties consacrées à la métaphysique, la mystique et la politique, l’auteur montre, avec moult citations, à la fois que toute l’œuvre du philosophe thomiste est théocentrique – c’est pour l’auteur la clé de lecture de tous ses écrits –, y compris son « humanisme intégral » et sa « foi séculière », mais aussi l’unité profonde entre les « différents Maritain », que trop de lecteurs superficiels ou trop arrêtés à une idéologie ont voulu opposer. C’est donc là une œuvre très érudite et bienfaisante, qui tord le cou à nombre de bêtises écrites sur Maritain, mais qui risque d’être malheureusement réservée à quelques spécialistes tant sa lecture est aride avec des citations à n’en plus finir : une synthèse accessible de ce travail serait des plus utile.

Christophe Geffroy

CHRISTUS VIVIT
PAPE FRANÇOIS
Bayard/Cerf/Mame, 2019, 170 pages, 4,90 €

Christus vivit, « Il vit, le Christ, notre espérance », telle est le titre de l’exhortation apostolique postsynodale du pape François, parue début avril dernier, pour faire suite au synode sur « les jeunes, la foi et le discernement vocationnel » (octobre 2018). Comme tout document du pape, il se reçoit dans un esprit de gratitude et d’ouverture du cœur afin d’accueillir des lumières et des orientations bénéfiques pour le salut des âmes. Il permet des questionnements en vue de bonnes réformes. Nous pouvons ainsi entendre le pape exhorter les jeunes d’aujourd’hui à la recherche de la sainteté (n. 3, 107, 158, 162, 249), à ne pas avoir peur d’aller à contre-courant (n. 176, 264), à se poser sérieusement la question de la vocation au sacerdoce et à la vie consacrée (n. 274-277), à rechercher leur vocation dans la solitude et la prière silencieuse (n. 115, 224, 283-284), à rencontrer le Seigneur et à faire l’expérience de son amour pour chacun d’eux (n. 112-121 et 212-214), à se souvenir que « la vocation laïque consiste avant tout dans la charité en famille, la charité sociale, la charité politique » (n. 168). Les chapitres qui m’ont paru les plus intéressants sont les chapitres 4, 8 et 9.

Pour ma part, je déplore que ce texte soit beaucoup trop long, courant ainsi le risque de ne pas être lu par beaucoup, mais aussi parfois « pesant » (cf. chapitres 3, 5 et 7). Quoi qu’il en soit, à chaque jeune le pape dit notamment : « Invoque l’Esprit-Saint et marche avec confiance vers le grand but : la sainteté » ; « la jeunesse […] doit être un temps de don généreux, d’offrande sincère, de sacrifice qui coûtent mais qui nous rendent féconds » (n. 107-108). « Si quelqu’un vous fait une proposition et vous dit d’ignorer l’histoire, de ne pas reconnaître l’expérience des aînés, de mépriser le passé et de regarder seulement vers l’avenir qu’il vous propose, n’est-ce pas une manière facile de vous piéger avec sa proposition afin que vous fassiez seulement ce qu’il vous dit ? » (n. 181). « La rupture entre générations n’a jamais aidé le monde et ne l’aidera jamais. Ce sont les chants des sirènes d’un avenir sans racines, sans ancrage. C’est le mensonge qui te fait croire que seul ce qui est nouveau est bon et beau » (n. 191).

Abbé Laurent Spriet

LA VRAIE PENSÉE D’AUGUSTIN COCHIN
YVES MOREL
Via Romana, 2019, 342 pages, 24 €

Héroïque combattant de la Grande Guerre plusieurs fois blessé et tombé, au mois de juillet 1916, en première ligne, Augustin Cochin, qui appartenait à une illustre famille bourgeoise touchant à la noblesse, fut aussi un esprit aigu et, dans son domaine, un novateur. Frais émoulu de l’École des chartes, il allait bientôt se consacrer, sujet tout neuf, à l’étude scientifique des groupes de pression intellectuels, contemporains du stade prérévolutionnaire en route vers l’accomplissement jacobin. Non point une histoire générale de la Révolution française, mais un concours distinctif à cette histoire, en d’autres termes, l’analyse pionnière d’un de ses facteurs, philosophisme et sociétés de pensée confondus, telle sera l’œuvre principale de Cochin, nourrie de longues tournées d’archives au service d’un patient labeur étendu sur plus d’une décennie. Pourtant, lorsque la mort le saisit, à peine âgé de quarante ans, presque rien encore n’en avait paru. Les publications posthumes, heureusement, vinrent assez vite et, entre 1921 et 1925, sortirent chez Plon trois ou quatre volumes pleins d’intérêt (salués, dans un sérieux article de la Revue des Deux Mondes, par Georges Goyau ; attaqués, en revanche, avec quelque véhémence par Albert Mathiez) qui, sans nul doute, en 1928, dans son propre livre de début, poussèrent le jeune Pierre Gaxotte à citer d’une manière déférente leur auteur.

Malgré cela, devait arriver le moment, corrélé à la seconde moitié du XXe siècle, où la Révolution donnant l’impression de remuer un passé caduc, Augustin Cochin semblait promis à l’oubli. Mauvaise fortune que François Furet lui épargna. Déclaré précurseur de la sociologie historique, notre chartiste hors norme opérerait un retour spectaculaire. Au prix, toutefois, d’une équivoque et d’une altération à des fins consensuelles ancrées dans l’allégeance aux « valeurs de la République », bref, d’un escamotage de ses duretés contre le démocratisme et des motifs profonds de ses recherches ? Yves Morel a mené, là-dessus, une enquête trop insistante peut-être, ou trop partisane, mais, convenons-en, documentée et fouillée à satiété…

Michel Toda

ÊTRE JEANNE D’ARC
Des valeurs pour la jeunesse de notre temps
MARINE TERTRAIS
Artège, 2019, 160 pages, 12,90 €

En 2018, la jeune fille incarnant Jeanne d’Arc durant les fêtes dédiées à la Sainte nationale à Orléans était métisse, provoquant un scandale chez les imbéciles ! Cela eut au moins le mérite d’attirer l’attention sur un événement sympathique peu médiatisé habituellement. Tel est le point de départ de ce livre vivant qui explique le parcours de Mathilde Edey Gamassou, la Jeanne de 2018, dont le grand-père paternel, d’origine béninoise, avait épousé une Française du Cantal.

L’ouvrage rappelle ensuite le contexte historique de la libération d’Orléans par Jeanne en 1429 qui donna lieu à une procession d’action de grâces qui se renouvela l’année suivante… et ainsi de suite, de façon continue (sauf 48 années) jusqu’à aujourd’hui. Les fêtes se sont enrichies au fil des temps. Elles durent maintenant onze jours, du 29 avril au 8 mai, et drainent quelque 300 000 personnes. Les Jeanne d’Arc défilent en armure depuis 1945. Marine Tertrais explique la façon dont elles sont sélectionnées, avec ses règles très strictes, les contraintes que ce choix implique, et toutes les anecdotes qui tournent autour. Le choix de Mathilde Edey Gamassou n’avait rien d’une provocation multiculturaliste, bien au contraire, et le profil de l’intéressée le dément d’ailleurs sans ambages. « On a le droit, qui que l’on soit, d’être catholique et Français, c’est cela l’esprit de Jeanne », s’offusque Bénédicte Baranger, la présidente du comité Jeanne d’Arc d’Orléans.

La seconde partie de l’ouvrage est une interrogation sur l’actualité du message de Jeanne. Celle-ci est multiple : d’abord la valeur morale de sa riche personnalité, sa force de caractère, son esprit vif et fin, sa fidélité indéfectible à l’Église, malgré la virulence des clercs qui l’interrogent et cherchent à la faire tomber. Ensuite, elle est une figure universelle, une sainte catholique fascinante offerte au monde, qui symbolise la résistance et l’unité nationale en temps de crise, mais aussi l’espérance même quand tout semble perdu. Une Sainte assurément très actuelle.

Christophe Geffroy

L’ALLIANCE IRRÉVOCABLE
JOSEPH RATZINGER – BENOÎT XVI
ET LE JUDAÏSME
Communio/Parole et Silence, 2018, 286 pages, 22 €

Le cœur de l’ouvrage est constitué par un texte d’une vingtaine de pages du pape émérite, initialement non destiné à la publication, « Les dons et l’appel sans repentir », consacré à une réflexion sur la vision théologique du dialogue entre Juifs et chrétiens depuis Vatican II. Benoît XVI s’intéresse à la « théorie de la substitution » qui affirmait « qu’après le rejet du Christ, Israël a cessé d’être le porteur des promesses de Dieu » : cette théorie, dit-il avec le Concile, est « à rejeter », il est donc « beaucoup plus juste de parler de l’Alliance jamais révoquée » (cf. Rm 9-11). Cependant, « ces deux thèses sont fondamentalement justes, mais elles sont à bien des égards imprécises et doivent continuer à être élaborées de manière critique », ce à quoi contribue ce texte qui a engendré une polémique au prétexte que le pape émérite cherchait notamment à montrer que la « théorie de la substitution », conformément à saint Paul, n’a jamais vraiment été la doctrine de l’Église, et aussi en raison de sa position sur le sionisme, inacceptable pour des Juifs croyants : « Le caractère non théologique de l’État juif [pour l’Église] signifie qu’il ne peut pas être considéré comme remplissant les promesses de l’Écriture sainte en tant que telles. »

Très opportunément, cet ouvrage rassemble en outre tout un dossier avec une réaction très modérée et constructive du rabbin de Vienne, Arie Folger, l’indispensable correspondance qui s’en est suivie entre le pape émérite et le rabbin, ainsi que divers documents théologiques sur ce sujet.

Christophe Geffroy

CHARLES PÉGUY
Un enfant contre le monde moderne
MATTHIEU GIROUX
Éditions Première Partie, 2019, 96 pages, 10 €

Ne pas trahir Charles Péguy, ne pas choisir un Péguy plutôt qu’un autre, voilà l’objet de ce petit ouvrage de poche écrit par Matthieu Giroux. L’auteur nous invite à une promenade à l’intérieur de l’œuvre de celui qu’il considère comme un enfant, un enfant en lutte contre le monde moderne : « C’est en enfant que Péguy était socialiste, en enfant qu’il était dreyfusiste, en enfant qu’il était chrétien, en enfant qu’il était patriote. »

Cette approche enfantine de Péguy permet d’éclairer ses combats, celui de l’innocence face à l’habitude, celui des enfants terribles face aux vieux bonshommes, et puis du fatras de la liberté jusqu’à l’honneur de la mort au combat, comme s’il fallait une certaine juvénilité pour regarder la mort dans les yeux.

Cependant, on reprochera à cet ouvrage son ambiguïté, car si ce n’est pas un travail d’historien de la littérature, il s’adresse tout de même à un public familiarisé avec Péguy et son œuvre, or ces quelques chapitres paraissent maigres pour convaincre, ou du moins pour apporter du nouveau. Le lecteur sera heureux de rafraîchir sa mémoire en relisant les mots mêmes de Péguy, mais que tirera-t-il réellement de ce petit livre ? Un aide-mémoire, un viatique, un recueil de citations, c’est là le pari éditorial d’une collection qui n’en est qu’à ses balbutiements.

Baudouin de Guillebon

NOS PETITES PATRIES
Identités régionales et État central, en France, des origines à nos jours
OLIVIER GRENOUILLEAU
Gallimard, 2019, 282 pages, 15,99 €

La décentralisation n’a pas attendu la Révolution française pour poser question. En effet, la tension entre État central et identités régionales puise ses origines bien avant l’acte de naissance de nos départements en 1790. L’historien Olivier Grenouilleau, qui s’est d’abord fait connaître par un essai sur l’esclavage qui a fait polémique, pose ici la question de l’identité régionale et de son lien avec le « millefeuille territorial » des administrations. « Identité, le mot est lâché, écrit Olivier Grenouilleau. Il est aujourd’hui tellement connoté que l’on a de la peine à croire qu’il puisse être employé sans a priori ni passion, sans jugement de valeur ni engagement partisan. C’est oublier que les identités existent, qu’on le veuille ou non. »

Savons-nous encore ce que signifiait le mot « patrie » avant la naissance du patriotisme ? Il est grand temps de dépasser le débat classique entre Jacobins et Girondins, pour nous plonger dans l’histoire de la province. La provincia romana, autrefois apanage (Xe siècle), aujourd’hui région, est le fruit d’une longue construction territoriale et institutionnelle issue des rapports de force entre l’État, les Grands et les institutions provinciales. Les Jacobins jugeaient « l’esprit de province » dépassé et dangereux pour l’unité nationale, les Girondins au contraire voyaient dans la province une « image idéalisée » d’un ordre légitime et traditionnel. Le génie de la IIIe République fut de permettre l’éclosion d’une « recombinaison patriotique et identitaire » qui considère que l’amour de sa « petite patrie » ne peut que nourrir celui de la « Grande Nation ». La Ve République a choisi de passer « de la libre décentralisation à la servitude administrative », même si la « décentralisation » est au goût du jour depuis les lois de 1982.

Olympe de Ségur

LES CHRÉTIENS FACE AUX MIGRANTS
Enquête. Accueillir ou rejeter ?
PIERRE JOVA
Taillandier, 2018, 318 pages, 22 €

Âgé de 28 ans, Pierre Jova, journaliste dans la presse catholique, signe ici sa première enquête. Selon un statut d’énonciation ambigu : auteur chrétien, journaliste catholique, sociologue, reporter engagé, petit-fils d’immigré ? Il y a un peu de tout dans cet ouvrage fourni, qui tend parfois à manquer de méthodologie.

L’auteur a choisi de peindre ce vaste phénomène qu’est la migration en France, par une série de portraits, d’anecdotes, de verbatim, de polémiques, d’études, autant de sources intéressantes mais disparates, qui forment un corpus au statut ambivalent.

La « question migratoire », comme il le reconnaît pourtant, a tendance à exacerber l’hystérie et l’irrationalité, que ce soit dans « l’accueil ou dans le rejet », pour paraphraser le bandeau de l’ouvrage. On s’étonnera donc qu’il accorde un crédit sans faille à certains et voue d’autres, subtilement, aux gémonies, avec un sens de la nuance sélectif.

Mais, et c’est sans doute là tout le mérite de l’ouvrage, l’auteur décrit l’engagement de nombreux chrétiens qui apportent leur aide aux migrants, réfugiés, demandeurs d’asile, mineurs déclarés en attente de reconnaissance administrative.

En creux, se dessine une société d’accueil divisée, démunie, qui voit aussi bien derrière les atours d’un malandrin, « un envahisseur » que « son propre Dieu fait homme ». Dieu et civilisation dont il ne lui reste plus grand-chose. Nombre d’interlocuteurs semblent terrorisés par l’enfer : celui de l’effondrement (en cas d’accueil) ; et celui de la damnation (en cas de rejet). Ce qui n’aide ni à discerner, ni à agir intelligemment. L’ouvrage fait penser à Candide, les Pangloss étant ici nombreux des deux côtés.

Opposés à cette hystérie, se dessinent deux autres profils. Ceux qui ne font qu’accomplir les règles du droit, et jouent la tradition de l’asile avec méthode et intelligence. Et ceux qui suppléent sereinement et avec dévouement à l’urgence, en coordination avec l’État. Et s’il y a des chrétiens parmi eux, qu’on s’en réjouisse.

Yrieix Denis

DROIT CONSTITUTIONNEL
Théorie générale
MICHEL CLAPIÉ
Ellipse, 2e édition, 2018, 288 pages, 26 €

Voilà un manuel remarquable à recommander : complet et clair, il est surtout d’une rare liberté d’esprit avec une tonalité catholique assumée. Deux parties principales : « l’avènement de l’État constitutionnel » et « La recherche du gouvernement légitime ». Destiné aux étudiants en droit ou à ceux des Instituts d’Études politiques, ce manuel ravira tout esprit que la question intéresse.

ATLAS GÉOPOLITIQUE MONDIAL
Edition 2019, sous la direction de ALEXIS BAUTZMANN
Éditions du Rocher, 2018, 192 pages, 22,50 €
INTRODUCTION À L’ANALYSE GÉOPOLITIQUE
Histoire, outils, méthode
OLIVIER ZAJEC
Éditions du Rocher, 2018, 270 pages, 17,90 €

Pour les amateurs de géopolitique, voici deux ouvrages richement illustrés qui aident à mieux comprendre notre monde et ses enjeux. Le premier propose des cartes commentées en intégrant un chapitre sur l’environnement. Le second est la 4e édition d’un « classique » qui forme une introduction idéale à la géopolitique.

Patrick Kervinec

© LA NEF n°314 Mai 2019

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