Jacques Ellul en 1986 © Jérôme Ellul

Jacques Ellul : pour que l’homme vive

Jacques Ellul (1912-1994) est un penseur français protestant dont l’œuvre impressionne par son volume et plus encore par son ambition, son originalité et sa méthode. La publication d’un inédit est l’occasion de revenir sur lui.

Une œuvre singulière. L’ambition n’est rien moins que la « conservation du monde » [1]. Non pas le maintien des structures actuelles de la société, qui meurt de ne pas accomplir la « révolution nécessaire » [2] ; non pas la reproduction des institutions passées, car la société n’a pas à revenir à une chrétienté fondée sur la « subversion du christianisme » [3] ; mais bien la conservation comme condition pour que l’homme et la société puissent vivre, comme volonté « d’établir la possibilité d’une civilisation » [4].
Juriste de formation, Ellul cultive l’originalité en écrivant des livres de sociologie et de théologie. De plus, ses analyses intègrent la Révélation biblique. Ainsi, dans les dernières pages de Changer de révolution, quoique réfractaire à toute forme d’apologétique, l’auteur expose au lecteur « l’espérance qui est en lui » (1 P 3,15). Où voit-on un analyste sérieux de la société ainsi quitter « le domaine du constat et de l’exigence » pour « celui de la conviction personnelle, du témoignage et de la proposition » que seule « la Révélation de Dieu en Jésus-Christ » donne des « motivations suffisantes » pour changer le monde ? [5]
Et si, pendant les quatre décennies précédentes, Ellul avait fait publier ses essais sociologiques indépendamment de ses écrits théologiques, ce n’était pas par volonté d’avancer masqué. Dès 1950, La Technique ou l’enjeu du siècle fut composé dans une alternance de chapitres sociologiques et théologiques agrémentés d’interludes littéraires. L’éditeur de l’époque rejeta la proposition et ne publia que les chapitres « universitaires » [6]. Vingt ans plus tard, la refonte des autres chapitres donnait L’Éthique de la liberté [7]. Ce n’est qu’en 1987 qu’Ellul propose une synthèse des deux parties de son œuvre – tandis qu’il faut attendre 2014 pour que soit édité Théologie et Technique, écrit posthume des années 1970 explicitant la jonction entre ces deux parties [8, 9].
Suivant une méthode dialectique, à l’analyse sociologique, qui décrit la société dans laquelle l’homme vit, Ellul fait correspondre l’étude biblique, qui interroge l’homme sur le sens de sa vie. Car la Révélation biblique est avant tout un livre de questions posées par Dieu à l’homme (croyant ou non), qui appelle une prise de position éthique (« Qu’as-tu fait de ton frère ? »), existentielle (« Qui cherches-tu ? »), et confessante (« Qui dites-vous que je suis ? »). Mais aucune de ces questions ne peut recevoir de réponse valable sans l’écoute de la question première, posée par Dieu à Adam après la Chute : « Où es-tu ? » [10].
Il s’agit premièrement de connaître et de comprendre le monde présent, afin de ne pas dilapider ses forces dans des luttes d’arrière-garde (ce qui rendrait l’action illusoire) ou dans des engagements qui renforceraient les structures du monde plutôt que de les changer (ce qui rendrait l’action nocive). D’où l’importance de la sociologie pour déceler les forces qui agissent actuellement à l’échelle de la planète et s’imposent aux hommes. Or, si l’économie était bien le destin de l’homme du XIXe (ainsi que Marx l’avait compris), ce rôle est désormais joué par le phénomène technique.

Penser la puissance. Dès 1935, dans un manifeste rédigé avec son ami Bernard Charbonneau, Ellul définissait la technique comme « le moyen de réalisation de la concentration », précisant qu’il faut entendre par là non pas un « procédé industriel » mais un « procédé général ». En 1954, bien avant l’avènement des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft), Ellul maintient la technique comme « la force qui pousse à cette concentration » et dont le mouvement est « confirmé chaque jour », conditionnant et provoquant « les changements sociaux, politiques, économiques » [6].
Dans les sociétés traditionnelles, les hommes poursuivaient des fins infinies (qui avaient toutes rapport à Dieu : la vérité, la vie bonne, etc.) par des moyens limités. Désormais, une inversion a eu lieu : la société technicienne use de moyens quasiment illimités pour atteindre des fins de plus en plus basses : « nous vidons des lacs pour remplir nos baignoires » [4]. Certes la puissance prodiguée par la technique – c’est-à-dire la concentration d’énergie, de savoir, d’objets… – assure une sécurité matérielle auparavant jamais atteinte (richesse, confort et bien-être), mais au prix fort de la liberté : chacun peut choisir la couleur de sa voiture, le nom de sa banque ou la marque de son téléviseur, mais, pour la majorité, il est devenu impossible de ne pas posséder une voiture pour travailler, une banque pour consommer et un téléviseur pour se divertir. Si bien que « la Technique fait du système technicien l’agent d’une inévitable société d’abondance. Mais, réciproquement, tout étant ainsi produit et consommé, le système suppose une intégration de plus en plus complète de chaque élément, y compris l’homme, en tant qu’objet » [11]. Par conséquent, « l’homme éprouve (sans comprendre) l’absence de sens de tout ce qui existe dans cette société [car] il lui est fait une condition de survie, mais non pas de vie » [2].
Situation d’autant plus problématique que même si l’homme parvenait à se rendre maître de la technique, l’ambivalence du progrès technique demeure. La technique, contrairement aux apparences, n’est pas neutre : ce qu’elle donne dans un domaine, elle le reprend dans un autre, sur des échelles de temps souvent différentes. Sans aborder la question écologique, l’abolition des distances permise par les moyens de communication modernes impose à beaucoup la consécration du temps « libre » à la pratique sportive pour exercer un corps trop souvent inactif : « nous avons davantage de chances de vie, nous vivons plus longtemps, mais nous vivons une vie plus réduite, nous n’avons plus la même puissance vitale » [6].

Pour un nouveau style de vie. Autrement dit, « il faut décider [que] ce n’est pas la technique qui nous libère mais que nous avons à nous en libérer » [12], non seulement intérieurement (par « le refus de l’adhésion du cœur » [4]) mais surtout par l’exercice d’une quadruple éthique proposée à chacun (Ellul ne s’adressant jamais à la masse mais à la personne) :
– il s’agit de pratiquer une éthique de la non-puissance, ce qui requiert de poser des limites à l’usage de la puissance qu’on possède ;
– une éthique de la liberté (comprise comme liberté d’être avant tout autre chose), ce qui requiert de ne pas rechercher la puissance, qui lui est fondamentalement opposée ;
– une éthique de conflit et de négociation, ce qui requiert de retrouver la valeur de la parole et des relations courtes entre les hommes ;
– enfin une éthique de la transgression, ce qui requiert la désacralisation des « puissances » qui fascinent l’homme : la Technique mais aussi l’Argent, le travail, l’État…
Une telle « contestation éthique », qui pousse chacun à se « réaffirmer comme sujet », n’est « ni contre l’homme, ni contre la société, mais pour que l’homme et pour que le groupe social dans lequel je vis puissent continuer [à] avoir une existence véritable ». Tel est le combat de Jacques Ellul, « car rien ne peut remplacer la liberté » [12].

Jean-Philippe Qadri

Bibliographie
[1] Présence au monde moderne [1948], in : Le Défi et
le Nouveau, La Table Ronde, 2007.
[2] Autopsie de la révolution [1969], La Table Ronde, 2008.
[3] La Subversion du christianisme [1984], La Table Ronde, 2019.
[4] Vivre et penser la liberté (voir recension ci-dessous).
[5] Changer de révolution [1982], La Table Ronde, 2015.
[6] La Technique ou l’enjeu du siècle [1954], Economica, 2008.
[7] L’Éthique de la liberté [1973-4], Labor et Fides, 2019.
[8] Ce que je crois, Grasset, 1987.
[9] Théologie et Technique, Labor et Fides, 2014.
[10] La Foi au prix du doute [1980], La Table Ronde, 2015.
[11] Le Système technicien [1977], Le Cherche Midi, 2012.
[12] « Morale et Technique » [1978] (blog : Les Amis de
Bartleby).

Vivre et penser la liberté

Le titre résume à la fois l’œuvre et la vie d’un homme. Celui-ci nous invite à le suivre dans un discernement, aussi bien sociologique que théologique, de la liberté. Alors que les appels et les invocations à « l’émancipation » relèvent en fait d’un mécanisme compensatoire et justificateur d’un asservissement aux puissances du monde – la Technique, l’État et l’Économie –, plus que jamais, l’homme est appelé à un choix décisif : entre, d’un côté, la puissance promise par ces dieux, et, de l’autre, la véritable liberté offerte par le Dieu de Jésus-Christ – ce Dieu qui se révèle dans la Bible comme Celui qui libère sans cesse l’homme pour vivre en relation avec Lui, le prochain et la Création. Les trente-neuf textes, pour la plupart inédits, ont été habilement sélectionnés, annotés et articulés entre eux, de sorte que tous s’y retrouveront, depuis les connaisseurs jusqu’à ceux qui, heureux hommes, viendraient à découvrir Jacques Ellul.

Jérôme Sainton

Jacques Ellul, Vivre et penser la liberté, édition et note de Jean-Philippe Qadri, Labor et Fides, 2019, 630 pages, 34 €.

© LA NEF n°314 Mai 2019

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