La Wawel à Cracovie © Gryffindor-Commons.wikimedia.org

La Pologne et l’Europe

Ces quatre dernières années, pendant lesquelles le PiS a exercé le pouvoir, notre pays a été l’objet d’une particulière « sollicitude » de la part de l’establishment européen.
Il fut tancé et interpellé à propos de régulations qui sont pourtant d’usage dans d’autres pays de l’Union Européenne, dont les élites professent l’idéologie émancipatrice de la gauche libérale. L’opposition du nouveau pouvoir polonais à leurs dogmes fut considérée comme scandaleuse.
La Pologne et la Hongrie sont surtout stigmatisées pour leur « nationalisme », la défense de leurs intérêts étant ainsi qualifiée, alors que c’est la norme des pays occidentaux.
Le nouveau pouvoir, à la différence de ses prédécesseurs, qui déclaraient carrément avoir pour objectif de « voguer au fil du courant européen » déterminé par les plus forts, s’efforce de mener une politique souveraine. Cela signifie qu’il ne se soumettra pas si facilement aux intérêts économiques et politiques de l’étranger. Rien d’étonnant à ce que les pays dominants de l’UE regrettent le pouvoir précédemment en place.
Que les pays du centre-est de l’Europe, nouvellement membres de l’UE, ne soient pas traités en partenaires égaux, en dépit de toutes les déclarations, est visible depuis leur adhésion (en 2004 pour la Pologne). Comme en témoigne la réaction suscitée par la lettre de huit dirigeants européens qui soutenaient la politique américaine de l’invasion de l’Irak en 2003. Le président de la France, Jacques Chirac, prononça alors cette phrase mémorable : « Les Polonais ont perdu une bonne occasion de se taire. » Il n’est venu à personne l’idée de rappeler à l’ordre les autres signataires de cette déclaration, comme l’Angleterre, l’Italie ou même le Portugal.

Bronislaw Wildstein

Lumières et condescendance
Cette attitude paternaliste ne provenait pas seulement du fait que nos pays ont recouvré récemment leur souveraineté. Le Portugal, et l’Espagne aussi, n’ont adopté que peu de temps auparavant la démocratie, qui est censée être la norme européenne fondamentale. L’attitude condescendante de l’Europe occidentale est motivée par des considérations culturelles plus profondes.
Le travail de Larry Wolff, professeur d’histoire à Stanford, dans son livre Inventing Eastern Europe, qui a pour sous-titre The map of Civilization on the Mind of the Enlightment, montre que la séparation entre Europe occidentale et orientale fut instaurée par les penseurs des Lumières, qui eurent besoin d’un axe sauvage faisant contraste avec l’axe civilisé de leur projet. Auparavant l’opposition entre civilisation et barbarie se situait sur un axe nord-sud. Cet imaginaire était encore très vivant du temps de la Renaissance. Ainsi, pour Machiavel, par exemple, l’intervention française en Italie à la jonction des XVe et XVIe siècles était encore une invasion barbare.
Inversement, ceux qui furent à l’origine des Lumières, notamment en France, s’efforcèrent de fonder et d’installer cette nouvelle civilisation au cœur même de leur pays. Son adversaire tout désigné fut un Est sauvage qui n’avait rien à voir avec la réalité culturelle et historique. C’était un amalgame imaginaire englobant divers peuples dits rétrogrades, caricaturés par des stéréotypes propagés par Voltaire dans ses récits, comme les Tsiganes, les Polonais, les Hongrois, les Valaques (1) ou encore les Bulgares.

La disparition de la Pologne
La raison pour laquelle l’Europe du centre-est fut désignée comme un foyer de sauvagerie tient à la fois de l’idéologique et du politique. « Je vais m’efforcer d’intégrer ces Iroquois à la civilisation européenne », écrivait sur ce thème Frédéric II dans une lettre à d’Alembert, un de ses sympathisants parmi les principaux acteurs des Lumières françaises ; il évoquait les Polonais habitant les territoires annexés à la Prusse après le premier partage de la Pologne (2).
Selon cette interprétation le partage de la Pologne entre les puissances voisines apparaissait comme une œuvre civilisatrice, à laquelle on devait applaudir – ce que faisait une part importante des cercles européens créant l’opinion. Paradoxalement, du reste, Catherine II, despote absolue, tsar de Russie, fut reconnue comme la propagatrice d’une culture des Lumières, soi-disant libératrice. Elle correspondait avec des maîtres des Lumières, comme Voltaire et Diderot, et elle laissait espérer que son règne permettrait la réalisation de leurs idées.
Il n’y avait, malgré les apparences, aucune contradiction dans la sympathie des Lumières pour le despotisme. À cette époque, les propagateurs des Lumières, comme leurs successeurs actuels, se trouvaient confrontés à une culture considérée comme rétrograde, qui leur apparaissait procéder de superstitions irrationnelles. Ce sont elles qui formaient ces indigènes que les « maîtres de la pensée » voulaient recréer à leur image et ressemblance. Par conséquent, quoique se présentant comme des hérauts de la liberté, ils rêvaient d’un despote des Lumières capable de changer fondamentalement leur tradition, donc leur culture du moment, pour permettre l’éclosion du meilleur des mondes.
Aujourd’hui le rôle des despotes « illuminés » a été endossé par les institutions de l’UE, en particulier par les divers tribunaux, dont la fonction « émancipatrice » est toujours restée la même. Les pays les plus mal vus par les élites occidentales sont les pays d’Europe du centre-est qui s’efforcent de maintenir leur tradition propre au lieu de s’en « émanciper ».
Le devoir, non-dit mais attendu des « nouveaux » Européens, consisterait pour eux à se conformer au statu quo occidental. Sinon ils ne seront pas reconnus comme civilisés.

L’influence du passé communiste
Dans une publication du journal Die Welt, attaquant notre pays, l’auteur écrivait que « les moustachus ont pris le pouvoir en Pologne ». À la vérité le premier ministre de l’État polonais à cette époque était une femme (Mme Beata Szydlo, de 2015 à 2017). Ne sont moustachus ni le président (Andrzej Duda), ni le chef du PiS au pouvoir (Jaroslaw Kaczynski), ni aucun membre notable de ce parti. Mais cela n’a pas gêné le publiciste allemand ; il s’est référé au stéréotype des Sarmates (3).
Une action menée contre un pouvoir démocratiquement élu n’aurait pas été possible si elle n’avait pris sa source dans le passé communiste et dans la mentalité coloniale des élites de nos pays de l’ex-bloc de l’Est. Mélange formé d’un complexe d’infériorité vis-à-vis des milieux de l’étranger, compensé par un sentiment de supériorité vis-à-vis des concitoyens.
Ce mode de pensée remonte au temps des partages, mais il a perduré en raison du cauchemar communiste. Nous rêvions alors à un retour à la normalité telle qu’elle se manifestait dans l’Europe occidentale. Vue à partir de la prison communiste, elle paraissait être la civilisation optimale. Cette opinion a ensuite été entretenue chez nous par les milieux formateurs de la IIIe République (de 1989 à 2015), qui présentaient aux Polonais leurs traditions et leur identité selon la pédagogie de la honte, c’est-à-dire comme une succession d’absurdités et d’incongruités.
Le salut ne pouvait venir qu’en se fondant le plus vite possible dans l’Europe. L’« Europe » unie se trouvait exposée dans les déclarations de ces milieux, et il convenait de ressembler le plus possible à un Allemand ou à un Français. Cette attitude peut se comparer à la mentalité des indigènes, qui, impressionnés par la puissance des colonisateurs, devinrent leurs ardents collaborateurs, et qui compensèrent leur soumission à la métropole par un sentiment de supériorité et de mépris à l’égard de leurs frères.
Les « intellectuels » polonais, incapables de voir que l’Europe actuelle profite des biens amassés par les générations précédentes, qu’elle n’est plus concurrentielle, qu’elle compte moins et qu’elle sape ses propres fondations, nous incitent à admirer son éclat pâlissant, ses richesses dilapidées et ils se comportent naïvement comme le sauvage fasciné par la métropole. De même que les indigènes colonisés, fiers de leur vernis anglais ou français, devenaient les sous-fifres de patrons occidentaux, eux, de même, obtenaient de l’UE le feu vert pour gouverner leurs compatriotes.

Le réveil, contre la pédagogie de la honte
La pédagogie de la honte, jusqu’à un certain point, a permis la durable domination de l’establishment de la IIIe République. Elle provenait du péché originel de ses membres : être issus du communisme. La perte de leur pouvoir, en 2015, a suscité non seulement leur inquiétude, portant sur leurs biens et leur position, mais aussi leur indignation de voir les sauvages se révolter et refuser de se soumettre plus longtemps aux campagnes éducatives. Ce choc psychique est également partagé par les éducateurs de l’UE et par leurs relais sur le terrain. Ces derniers, pour récupérer le pouvoir, se tournent tout naturellement vers leurs donneurs d’ordres européens.
Le chœur étranger qui condamne la Pologne exprime donc un dégoût civilisationnel et ne tient pas compte des faits. La grande majorité de ceux qui attaquent le PiS au pouvoir ne se tracassent guère d’analyser la situation ni de confronter d’autres points de vue à ceux que leur transmettent les milieux « amis » influençant l’opinion en Pologne.
Cette affaire démontre amplement que la question ne concerne pas les mesures concrètes prises par le nouveau pouvoir, mais qu’elle consiste à savoir qui a le droit de l’exercer. Les milieux européens dominants ont adoubé la gouvernance PO (4), et donc l’establishment de la IIIe République.
Ce gouvernement a rempli le rôle de client de l’« Europe ».
Puisque ceux qui ont gagné les dernières élections se réfèrent à leur propre tradition, c’est-à-dire une tradition de « sauvages », ils ne peuvent, par définition, avoir raison, et donc ce sont des hypernationalistes, voire des fascistes. Avec eux on ne peut discuter – on doit les combattre, nous déclarent les représentants de l’« opposition totale » en Pologne.
Il est évident qu’on ne dialogue pas avec un barbare.

Bronislaw Wildstein
(Traduction Thaddée Grzesiak)

(1) La Valachie est une antique principauté roumaine.
(2) 1772, premier partage de la Pologne ; 1795, troisième partage et sa disparition de la carte d’Europe ; 1918, résurrection de la Pologne, après 123 années de disparition.
(3) Les Sarmates, selon Strabon, étaient des guerriers sauvages des steppes eurasiatiques redoutés des Romains. Aux XVe et XVIe siècles, les nobles polonais voyaient leur origine dans les Sarmates ; le courage au combat justifiant leurs privilèges. Le mythe sarmate s’incarna dans les hussards du roi Sobieski sauvant Vienne en 1683. Au XVIIIe siècle, ces nobles parurent barbares aux hommes des Lumières en raison de leur crâne rasé et leurs imposantes moustaches.
(4) Plate-forme civique : parti libéral pro-européen.
(Les notes sont de la rédaction.)

Bronislaw Wildstein, écrivain, publiciste, collabore au magazine Sieci / La toile, il est aussi concepteur-animateur d’un programme sur la chaîne télé publique TVP. Militant de l’opposition anticommuniste, auteur de nombreux articles comme d’émissions de radio et de télévision, titulaire de l’Ordre de l’Aigle Blanc (la plus haute distinction polonaise), il est un auteur reconnu en Polognepour ses romans, ses essais…

© LA NEF n°318 Octobre 2019

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