Livres Novembre 2019

À LA PREMIÈRE PERSONNE
ALAIN FINKIELKRAUT
Gallimard, 2019, 128 pages, 14 €

Comme son titre l’indique, c’est un livre très personnel que nous offre ici Alain Finkielkraut. Accusé d’être devenu « réactionnaire », l’auteur s’explique ici sur son parcours intellectuel qui l’a conduit aux positions qui sont les siennes aujourd’hui et qu’il assume avec panache. Il y a des pages vraiment touchantes, particulièrement dans le chapitre sur « L’interminable question juive » où il évoque avec beaucoup de pudeur ses parents, rescapés du génocide, occasion d’aborder les questions qui le taraudent en lien avec la mémoire et l’identité, le négationnisme qui l’a marqué mais aussi l’antiracisme dévoyé, enfermé dans une vision dépassée de l’antisémitisme, qui a laissé la porte ouverte à un nouvel antisémitisme qui n’a plus rien à voir avec celui des années 30 et qui conduit au rejet d’Israël pour des raisons politiques liées aux problématiques du Proche-Orient.

C’est aussi l’occasion d’évoquer les rencontres importantes de sa vie, notamment Milan Kundera (« J’apprenais, en le lisant, que l’Europe et la nation pouvaient être une seule et même cause ») et tout particulièrement Heidegger qui a bien vu dans la modernité la primauté de la technique, pages qui sont aussi l’occasion de dénoncer l’idéologie de l’errance permanente : « Les frontières s’effacent, les nations perdent leurs contours, tout bouge, tout se déplace, tout se remplace, rien ne tient bon. Les hommes eux-mêmes sont perçus comme interchangeables et, ironie suprême, on en vient à prendre le triomphe de ce dispositif pour l’accomplissement du Bien. »

Finkielkraut nous confie qu’il ne s’est jamais reconnu dans le statut de l’écrivain et qu’à chaque livre il doit comme réinventer son métier : eh bien ! avouons qu’il le réinvente admirablement tant ses écrits sont toujours d’une qualité littéraire irréprochable. Et celui-ci n’y échappe pas.

Christophe Geffroy

TERRE NATALE
Exercices de piété
JEAN CLAIR
Gallimard, 2019, 408 pages, 22 €

L’académicien et historien de l’art Jean Clair livre cette année un ouvrage aux allures de mémoires où il tente de peindre, désespérément, l’itinéraire de sa vie, des contrées paysannes de la Mayenne jusqu’à la Coupole. Le voyage poétique de réminiscence qu’il entreprend est placé sous l’égide de Freud, de Mozart et de l’iconographie chrétienne. Habité par l’image de la Pietà, il se laisse guider, comme jadis Dante par Virgile, parmi les méandres d’un monde moderne qui a détruit toutes ses illusions artistiques après avoir brisé sa famille, sa terre et son identité même.

« Ce trouble que j’éprouve envers moi-même : je ne reconnais plus mes propres extrémités, mes issues, mes ouvertures, mes chemins. J’habite un corps qui m’est si étranger que je ne sais plus comment en sortir – ni comment y rentrer. » Comment écrire alors des mémoires, et parler d’une terre qu’on n’observe plus qu’à la télévision où les cris de détresse de l’agriculture rivalisent avec les caquètements des poules entassées, claquemurées, épuisées par l’appétit industriel ? Ce récit témoigne chez l’auteur de cette impossibilité à revenir à la source de son être, tout comme son père et sa mère quittèrent leur métier de paysans pour poinçonner à l’ombre des couloirs des métros, déracinés par la vague du progrès.

Un progrès, bête dévorante, qui anéantit les efforts de l’historien de l’art, rendant inane le métier même de conservateur de musée, pour la simple raison que la conservation recèle en elle-même une caractéristique suspecte : celle de s’arrêter, un moment, pour contempler, comprendre et admirer une œuvre. Jean Clair, chantre de Picasso et de Duchamp, observe avec dégoût l’art contemporain, cette « titrisation du néant » qu’il conspue. Comme ses parents retirés à leur terre, il ressent profondément la trahison, celle d’un art auquel il a pourtant voué toute sa vie.

Alors, mêlant souvenirs, notes sur le monde moderne et réflexions artistiques, cet ouvrage n’est pas un manifeste mais le dernier exercice d’un élève appliqué à comprendre les œuvres des anciens, à y puiser la beauté de l’art, de la langue et de la musique. Qu’aurait-il pu produire d’autre qu’un exercice, c’est-à-dire se remettre avec application à son ouvrage, consciencieusement, lui qui incarne à son tour le Cygne de Baudelaire pourrait répéter ces vers : « Aussi devant ce Louvre une image m’opprime :/ Je pense à mon grand cygne, avec ses gestes fous, / Comme les exilés, ridicule et sublime,/ Et rongé d’un désir sans trêve ! »

Cependant, c’est là le panache de Jean Clair, contrairement aux écrivains convaincus de vivre en état de décadence, son dernier exercice ne sera pas celui du style, mais un exercice de piété. Délaissant les dédales des musées, le tohu-bohu de l’art « informe et vide », il entre en quête, à la manière d’Adam et Ève à la sortie du Paradis, de Dante aux Enfers, d’Ulysse, de Perceval, une quête du lieu où il pourrait demeurer.

On pourrait attribuer à Jean Clair ces mots de Chateaubriand dans Les Mémoires d’Outre-tombe : « Des auteurs modernes français de ma date, je suis quasi le seul dont la vie ressemble à ses ouvrages. » Loin des romanciers en vogue et de leur « auto-fiction », le seigneur des arts laisse transparaître, par bribes, avec retenue, sa vie ; et ce dernier livre sonne comme un grand regret, non pas une colère, mais les derniers crépitements d’une Cathédrale de l’art et de la littérature française qui nous implore par son embrasement même, un dernier regard, ne serait-ce qu’une attention ou une salutation, un adieu. « Plutôt que partir, toujours plus loin, pour y chercher un lieu, n’aurais-je pas voulu rester un “demeuré”, trouver là ma demeure ? »

Baudouin de Guillebon

LA FRANCE QUI DÉCLASSE
Les Gilets jaunes, une jacquerie du XXIe siècle
PIERRE VERMEREN
Tallandier, 2019, 192 pages, 16,90 €

Petit par son format, l’essai de Pierre Vermeren, historien et professeur des universités, ne l’est pas par son fond, ses arguments. C’est un ouvrage incisif. Nombre de Français ont perdu confiance en des « élites » en complet décalage mais aussi en une république qui n’est plus que l’ombre de la respublica qu’elle devrait être. Déclassement véritable ou ressenti, éloignement du centre, ascenseur social bloqué, étouffement fiscal, économie dilapidée au profit de l’utopie d’une société où « vivre ensemble » ne veut plus rien dire. Jusqu’où irons-nous dans la chute ? Jusqu’où peut continuer l’échec politique et économique, dont Macron est un marqueur, incapable, comme ses prédécesseurs, de tenir la promesse de réussite par la justice et le mérite ? Désindustrialisation, déshumanisation, obsession de la croissance, métropolisation à outrance, sentiment de vide, accélération, perte de l’estime de soi, gestion au jour le jour et à la va-vite… La France ressemble à une PME en faillite.

Le constat de Vermeren est sans appel, d’autant qu’il s’appuie sur des données précises (6,5 millions de chômeurs, 3 millions de personnes inscrites au RSA, 3 millions au moins de jeunes inactifs, exemples nombreux comme celui de Stenay dans la Meuse, ses madeleines, sa précarité surtout) démontrant combien la France des Gilets jaunes des ronds-points est un pays traumatisé par une mondialisation, une tertiarisation et une financiarisation inconscientes. Le quotidien montre combien cet essai frappe juste. Stenay ? L’auteur de ces lignes y allait parfois à la toute fin du siècle passé : ce qui est advenu se voyait déjà. Aurait dû se prévoir. À lire absolument.

Matthieu Baumier

JOURNAL DE GUERRE
EVELYN WAUGH
Les Belles Lettres, 2019, 360 pages, 23,50 €.

Romancier sarcastique ou humoristique (c’est selon), peintre d’une Angleterre en proie aux démons de la modernité décadente, Evelyn Waugh (1903-1966) n’a cessé d’étonner le monde et son entourage autant par son œuvre que par son existence. Sa conversion au catholicisme en 1930 ne fut pas la moindre de ces surprises, au point que certains se demandèrent alors s’il ne s’agissait pas d’une provocation de plus.

À ceux qui voudraient mieux connaître cet écrivain si profondément anglais, on ne peut que conseiller la biographie que lui a consacrée Benoît Le Roux (L’Harmattan). Pour en avoir une connaissance plus parcellaire, on peut aussi plonger dans son Journal de Guerre inédit, qui vient de paraître aux Belles Lettres. Toute sa vie, Waugh livra, en effet, à ses cahiers les événements et les pensées qui habitaient ou traversaient son existence.

Avec cette partie de son Journal, nous le découvrons confronté à la Seconde Guerre mondiale, officier dans une unité d’élite, mais finalement peu à l’aise avec le monde militaire et loin d’y être reconnu à sa juste valeur. Bien qu’on tente de le cantonner à l’arrière, il parvient à participer à l’opération de Dakar avec les « Français libres » et à l’évacuation de la Crète avant d’être envoyé en Yougoslavie. Malgré l’interdiction de tenir un Journal lors des opérations, Waugh ne change pas ses habitudes. Il écrit pour lui. De ce fait, il ne soigne ni le style, ni ne s’embarrasse de circonvolutions pour évoquer les êtres et les situations. Et, on sait que l’écrivain brillait particulièrement dans l’ironie faussement détachée.

Est-ce passionnant ? Pas toujours, bien sûr. Le quotidien d’un homme, même en temps de guerre, l’est rarement. Mais il s’agit de Waugh dont les dons d’observation et de description parviennent à rehausser presque toujours la fadeur de certaines journées. Surtout, il ne se montre pas dupe. Ni des menées communistes de Tito, ni de la lâcheté des Alliés. En écrivain, il pioche des matériaux pour ses livres futurs (notamment la série des Hommes en armes) et parvient à écrire un pur chef-d’œuvre : Retour à Brideshead.

Philippe Maxence

L’AMOUR CONJUGAL, CHEMIN VERS DIEU
LES AMIS DU PERE CAFFAREL
Cerf, 2019, 254 pages, 18 €

Cet ouvrage est le résultat d’un travail de réflexion et de recherche mené par des couples ayant exercé des responsabilités au sein de « l’Équipe Responsable Internationale des Équipes Notre-Dame ». Ils ont étudié la situation actuelle du mariage en Occident et ils proposent des solutions à la lumière du riche enseignement du Père Henri Caffarel, co-fondateur des « END » (Équipes ND) en 1939. Ces pages seront d’un heureux profit pour tous ceux qui préparent au mariage, ou qui s’y préparent, ou encore pour ceux qui sont engagés par le lien indissoluble du mariage. Ils y trouveront matière à réflexion et formation sur des sujets comme : la nature de l’amour humain, les étapes de l’amour dans un couple (ses crises et ses résolutions), la sexualité, le sacrement de mariage, la morale dans la vie conjugale… Un livre d’une grande actualité.

Abbé Laurent Spriet

MARIE MÈRE DE MÉMOIRE
PIERRE PERRIER
Éditions du Jubilé, 2019, 340 pages, 16 €

Pierre Perrier s’attache dans son dernier ouvrage à l’organisation de l’évangélisation primitive et au processus de composition des Évangiles. La naissance de l’Église fait corps avec la vie de la Sainte Vierge Marie, « Mère de Mémoire », Temple vivant de la Parole transmise par capillarité, oralement et en araméen, depuis les cellules mères des Apôtres jusqu’aux cellules filles des églises locales, depuis son cœur culturel mésopotamien jusqu’aux extrémités du monde connu d’Orient et d’Occident. On y découvre un Jésus prétendant légitime aux deux royaumes de Juda et d’Israël par ses ascendances, qui reçoit une éducation princière, et une Marie princesse de haute lignée déchue par les temps d’Hérode, formée au Temple de Jérusalem par les meilleurs rabbis du « petit reste d’Israël » qui savait venu, en elle, le temps de Dieu. C’est cette connaissance intime des Écritures alliée à une mémoire et une culture exceptionnelles, et à la grâce de son être sans péché, qui permet à Marie d’être la matrice du Verbe incarné et d’assurer, après l’Ascension de Jésus, la fidélité aux enseignements et la conformité de ses Paroles au sein des premières communautés chrétiennes.

Le décentrement du prisme de compréhension latine qui fait de notre Occident le pivot de l’histoire n’est pas le moindre des mérites de cet ouvrage. Mais, sans sources et sans bibliographie, l’adhésion dépasse difficilement l’enthousiasme pour la nouveauté et la relecture merveilleuse d’une histoire sainte vidée de son âme par des décennies d’études critiques. Perrier présente son ouvrage comme une « conjecture mathéma­tique », une synthèse de résultats et de convictions, sans apporter de preuves aux faits énumérés. On saisit que ses pas s’inscrivent dans ceux de Marcel Jousse. Mais ni exégète, ni universitaire, l’amateur passionné doit à ses travaux, pour qu’ils soient reconnus, un surcroît de rigueur, en les épurant par ailleurs des anachronismes, approximations et sentiments personnels qui les émaillent.

Alexis de Guillebon

VOYAGE EN HAUTE-ÉGYPTE
Prêtres, coptes et catholiques
CATHERINE MAYEUR-JAOUEN
CNRS Éditions, 2019, 412 pages, 26 €

Mêlant anthropologie et histoire religieuse, l’auteur de cet ouvrage, professeur à la Sorbonne, entraîne le lecteur à la découverte d’une chrétienté mal connue, celle des Coptes catholiques. Fruit de l’apostolat de missionnaires européens, franciscains et jésuites, cette Église, à laquelle appartient l’actuel secrétaire du pape François, Mgr Gaïd, a vu le jour à la fin du XVIIe siècle dans la province de Sohag, la plus pauvre de Haute-Égypte. En 1895, le pape Léon XIII, soucieux de préserver les traditions et rites orientaux, la dota d’un patriarcat sui iuris (de droit propre) dont le siège est au Caire.

Une fois posés les jalons historiques de cette Église qui n’est pas parvenue à dépasser 300 000 membres alors que son « aînée » copte orthodoxe en compte environ 8 millions dans ce pays de 100 millions d’habitants, C. Mayeur-Jaouen décrit minutieusement la vie quotidienne de ces chrétiens très attachés à leur terroir et à leur lien avec Rome. Elle accompagne pour cela plusieurs prêtres qu’elle eut comme étudiants au séminaire de Maadi, près du Caire, où elle enseigna naguère le français. Tous célibataires et portant la soutane, certains ayant poursuivi des études à Rome, ces curés partagent la vie âpre de leurs paroissiens. Proches des familles, ils jouent parfois un rôle important dans la conclusion de mariages et l’émancipation des femmes (lutte contre l’excision), dans l’enseignement et l’action sociale mais aussi comme médiateurs en cas d’incidents confessionnels, n’hésitant pas à intervenir auprès d’une administration compliquée et pro-musulmane. Tout cela donne un récit très vivant.

L’auteur expose enfin les défis représentés par le renouveau de l’Église copte orthodoxe, qui s’affirme encore seule légitime, supériorité qui tend cependant à s’atténuer avec l’actuel patriarche Tawadros, et par la progression de l’islamisme à laquelle la révolution de 2011 n’a pas mis un frein, bien au contraire. La lecture de ce livre vraiment unique permet d’entrer dans une compréhension réelle et intime de cette portion du peuple chrétien d’Égypte souvent négligée par les visiteurs étrangers.

Annie Laurent

EMMANUEL
Le faux Prophète
JULIEN AUBERT
Éditions du Rocher, 2019, 218 pages, 15,90 €

Dire que la classe dirigeante porte une énorme responsabilité dans le grave déséquilibre de la société française, c’est l’évidence même. Ajouter qu’elle façonne un envahissant et opprimant système de surveillance toujours plus resserré, gouvernements et majorités parlementaires (auxquels l’opposition prête volontiers son concours) en fournissent la preuve. Une fois encore, on l’expérimente avec la Macronie. Car si notre actuel président et ex-banquier d’affaires glorifie le primat de l’individu et voue un culte au progrès (lequel, cependant, n’a désormais d’autre justification que son propre mouvement), ministres et députés à sa botte, adeptes ceux-ci du grand chambardement sociétal déjà lancé depuis belle lurette, entendent bien dégoupiller leurs grenades (législatives) contre les auteurs de discours et propos réputés non conformes ou malsonnants. Alors, à double visage, hyperlibéral et liberticide, le progressisme d’Emmanuel Macron ?

On accordera à Julien Aubert que, souvent, il vise juste, que son livre contient des remarques pertinentes. Le président, écrit-il, « voit l’identité comme un frein qui empêche la modernité et l’ouverture » ; le président caresse l’espoir de faire émerger une « société-monde créolisée », tombeau de la communauté nationale ; au reste le président, « caméléon du verbe », n’est jamais en peine « d’affirmer avec la même sincérité des choses parfaitement contradictoires ». Donc ce livre, l’inverse d’un dithyrambe ! Plutôt un tir à la cible accompagné d’une exhortation à combattre un processus en cours subversif et destructeur. Hélas ! le député Aubert devrait le savoir, pour l’ancienne UMP devenue LR, rien n’existe que l’eau tiède. Et, devant Macron, insister sur sa nécessaire « clarification idéologique », c’est, nous assure quelqu’un, parler d’astrophysique à des crapauds.

Michel Toda

NOTRE ÉGLISE EST CELLE AU BOUT DE LA RUE
PIERRE VIVARÈS
Presses de la Renaissance, 2019, 192 pages, 18,90 €

Composé de courts chapitres, les uns, témoignage de l’expérience personnelle de l’auteur, les autres, plus généraux, portent sur la mission du prêtre en tant que tel.

La partie « témoignage » n’échappe pas au plaidoyer pro domo, c’est un peu agaçant ; de plus, comme il arrive parfois de nos jours, l’auteur ne résiste pas à quelques coups de patte à l’imprégnation janséniste de l’Église préconciliaire, responsable à ses yeux de bien des abandons…

Malgré quelques défauts mineurs, ce livre nous rappelle (ou nous fait prendre conscience) de ce qu’est la vie quotidienne d’un prêtre de paroisse avec ses soucis matériels en tous genres. Au-delà de cet aspect profane, gros mangeur de temps et d’énergie, reste toute la dimension spirituelle et la totale disponibilité aux âmes, à toutes les âmes, indépendamment des croyances et motivations de ceux qui la requièrent : description très factuelle, qui devrait nous inciter à prier souvent pour nos prêtres, sans oublier de leur témoigner respect, reconnaissance et… bienveillance.

Plus profondément encore, le Père Vivarès nous livre des réflexions de toute beauté dont le chapitre 4, « Accueillir sans juger », est un bel exemple ! Une véritable méditation sur la confession, rencontre avec Dieu qui écoute et pardonne et non pas psychothérapie au petit pied, gratuite de surcroît ! De quoi redonner le goût du sacrement de pénitence à ceux qui l’auraient perdu ! Une merveille aussi les pensées sur le véritable sens de la pauvreté, si proche de la chasteté, inhérente à la dimension sacerdotale et inséparable de la vie du prêtre qui n’est que don de soi à Dieu et aux hommes qui lui sont confiés. Pour conclure, je ne vois pas mieux que de reprendre les paroles de l’auteur lui-même : « Je suis un curé ordinaire dont la source de joie est d’être là ou Dieu m’a mis. »

Marie-Dominique Germain

LE GRAND SILENCE
JENNIFER HAIGH
Gallmeister, 2019, 360 pages, 23,40 €.

L’histoire d’un prêtre américain accusé de pédophilie au début des années 2000. A priori, ce n’est pas le thème que l’on choisit pour se laisser captiver par un roman. Celui-ci plante pour décor le catholicisme de Boston, ses familles d’origine irlandaise et son clergé, au début de la révélation des scandales. Sheila, la sœur du prêtre, qui a pris des distances avec son milieu tout en restant proche de son frère, raconte leur famille à travers la vie d’Art mais aussi une religion devenue une coquille vide, une donnée sociologique plus qu’une foi (terrifiant point de vue de quelques prêtres sur le Vendredi Saint). Face aux accusations, héritier des silences de sa mère, abandonné à la présomption de culpabilité par sa hiérarchie (l’entrevue avec l’évêque – on ne peut pas parler d’entretien, encore moins de conversation – est surréaliste), Art se tait. Sheila ne croit pas à sa culpabilité, Mike, le demi-frère, a des doutes. Chacun de son côté, ils vont conduire une enquête. Le lecteur est mené de révélation en révélation au seul bénéfice de la famille car, à aucun moment, il n’est question de la recherche de la vérité par les autorités ecclésiastiques ou la justice. La vie du père Art est effrayante de solitude, celle de sa famille ne l’est pas moins. Jennifer Haigh connaît son sujet car elle est catholique, élevée dans une famille pratiquante. Les scandales de Boston ne correspondant pas à ses souvenirs, elle a décidé d’en faire un roman, qui aurait pu être noir s’il n’y avait pas la connaissance de l’intérieur, la finesse d’analyse des personnages et le courage de ne pas renier son monde.

Brigitte Geffroy

1064, BARBASTRO
Guerre sainte et djihâd en Espagne
PHILIPPE SÉNAC ET CARLOS LALIENA CORBERA
Gallimard, 2018, 228 pages, 19 €.

Au printemps 1064, une armée chrétienne se lance à l’assaut de Barbastro, bourgade occupée par l’islam qui s’était imposé à la péninsule Ibérique à partir de 711. L’offensive avait pour but de venger la mort du roi d’Aragon, Ramire Ier, tué un an auparavant par des soldats musulmans. Malgré la reprise de Barbastro par le pouvoir mahométan dès 1065, cet épisode devait marquer le début de la longue Reconquête de l’Espagne, achevée en 1492.

Minutieusement reconstitués par les deux auteurs, historiens médiévistes, sur la base d’une confrontation de nombreuses sources, les événements survenus en ce lieu dépassent amplement le seul cadre local. Ils mettent en lumière le soutien résolu du pape Alexandre II au projet chrétien ainsi que les liens matrimoniaux et/ou politiques entre les royautés espagnoles et diverses provinces voisines, notamment françaises, éléments qui permirent la formation d’une coalition européenne pour soutenir le siège de Barbastro. Au-delà des faits, Ph. Sénac et C. Laliena Corbera montrent qu’à défaut d’être une « croisade » – concept qui n’apparaîtra qu’en 1095 avec l’appel d’Urbain pour la délivrance de Jérusalem –, cette guerre de libération fut considérée comme « sainte » car elle visait des « infidèles ». Cet ouvrage très précis est à ajouter aux quelques autres qui, depuis peu, relisent l’histoire d’Al-Andalus avec un sérieux trop longtemps négligé.

Annie Laurent

LA RÈGLE DE SAINT BENOIT
Commentée par les oblats et les amis des monastères
CHANOINE G.A. SIMON
Ed. de Fontenelle et Ed. Sainte-Madeleine (5e édition), 2019, 500 pages, 20 €

La réédition de ces commentaires de la Règle de saint Benoît, parus pour la première fois en 1931, est le fruit d’une demande instante faite aux éditeurs. C’est la preuve que l’ouvrage répond toujours à un besoin. Le préfacier, Dom Jean-Charles Nault, abbé de Saint-Wandrille, rebondit sur Le Pari bénédictin de Rod Dreher et pense que l’esprit de la Règle bénédictine correspond particulièrement bien aux problèmes de notre temps.

Ce livre dense offre à chacune des étapes de la Règle un commentaire assorti d’une mise en application pour les contemporains, oblats et laïcs. Même si certains aspects de la Règle nécessitent de vivre la vie monastique, les commentaires fournissent une multitude d’indications visant à la prolonger dans la vie quotidienne. C’est ce qui fait la force de ce livre. On peut être laïc, éloigné de la spiritualité bénédictine et pourtant accueillir aisément les recommandations de saint Benoît, car celles-ci sont, tout simplement, un commentaire des Évangiles.

Pierre Mayrant

LES DISSENSIONS ECCLÉSIALES
Un défi pour l’Église catholique
ABBÉ PIERRE-MARIE BERTHE
Cerf, 2019, 910 pages, 45 €

Dans cet ouvrage passionnant, l’auteur, docteur en histoire et en droit canonique, passe d’abord en revue les grandes ruptures de la communion ecclésiale, qui sont autant de blessures de l’unité, laquelle est à la fois une propriété donnée à l’Église et un objectif à atteindre par les chrétiens. Des premières dégradations dans l’Église primitive qui s’édifie jusqu’aux dissidences les plus récentes, l’abbé Berthe parcourt vingt siècles d’histoire et fait preuve d’un recul d‘autant plus bienvenu qu’il émane d’un membre de la Fraternité Saint-Pie X. Si les déchirures portent la marque du péché, les responsabilités, soit dans la genèse, soit dans la gestion des conflits, sont généralement bilatérales. Tirant les leçons de l’histoire, P.-M. Berthe avance des propositions pertinentes pour éviter de nouvelles ruptures, pour traiter les situations délétères et pour préparer en amont de futures réconciliations. Pour conjurer la menace de schismes – qui sont toujours à craindre ! –, l’auteur recommande notamment au magistère d’attendre avant de dirimer des questions disputées, de préciser le niveau d’autorité avec lequel il s’engage, de favoriser des lieux de débats, ce qui requiert aussi d’éviter la pensée unique dans les instances de concertation. Face aux situations conflictuelles, l’abbé Berthe invite au discernement concernant les véritables enjeux par rapport à la foi, au recours à des médiations et à l’expression de critiques théologiques constructives, en relevant que « les mesures d’intimidation ne favorisent pas la réconciliation ». Enfin, un sain pluralisme est préconisé, qui peut être garanti par des structures canoniques originales – comme les ordinariats personnels suscités par Benoît XVI pour intégrer des groupes d’anglicans. Une contribution positive sur l’œcuménisme !

Abbé Christian Gouyaud

NAPOLÉON ET LE SACRÉ
MARIE COURTEMANCHE
Cerf, 2019, 378 pages, 24 €

C’est à l’éclaircissement historique d’une légende que s’attelle Marie Courtemanche dans cet ouvrage, d’une légende dorée ou d’une légende noire, celle de Napoléon-Sauveur ou de Napoléon-Antéchrist. Une légende dont les variations sont idéologiques et géographiques, mais qui met au jour une réalité du règne de l’Empereur : l’intérêt primordial qu’entretiennent dans sa politique les relations de l’Église et de l’État.

Retraçant son enfance et ses premiers idéaux politiques, Courtemanche dresse le portrait d’un fils des Lumières entouré de prêtres qui le guident, ou qui font office de soutiens de famille. Naturellement admiratif des ors de la religion catholique, Napoléon choisit le catholicisme pour ses vertus morales et politiques. Mais qu’en est-il de ses croyances personnelles ? Peut-on pénétrer la tunique du Premier Consul, y trouver les raisons de son cœur ?

Courtemanche nourrit cette somme de témoignages précieux, poursuivant la légende afin d’en éclairer les vérités : Napoléon musulman en Égypte, franc-maçon à Paris, catholique en Italie… Cette vie extraordinaire qui force l’admiration, a forcé aussi l’adoration pour unifier les cultes, en un culte de la personnalité, modifiant le rapport du sacré et du profane, de l’Église et de l’État.

Cette somme historique paraît alors indispensable, en ce qu’elle éclaire la troisième voie recherchée par Napoléon Ier entre l’Ancien Régime religieux, et la Révolution, une troisième voie qui, à bien des égards, est une source de notre compréhension actuelle de l’imperméabilité des sphères religieuses et politiques.

Baudouin de Guillebon

© LA NEF n°319 Novembre 2019