Rémi Brague © Yrieix Denis

Rémi Brague : controverses sur la modernité et l’islam

Sans doute n’est-il plus nécessaire de présenter Rémi Brague, ni de rappeler que ce normalien anglophone et germanophone, qui connaît aussi bien son grec et son latin que l’hébreu et l’arabe, est docteur en philosophie et en lettres, membre de l’Académie des sciences morales et politiques, mais aussi lauréat du grand prix de l’Académie française (2009) et de la fondation Joseph Ratzinger (2012). Le public a eu plus d’une fois l’occasion d’admirer l’érudition, l’humilité et la proverbiale causticité de notre philosophe.

Spécialiste de la philosophie antique et médiévale, il s’est aussi distingué par sa critique impertinente et éclairée du « projet moderne ». C’est justement cette critique, appuyée par le savoir encyclopédique de l’auteur, qui est l’objet de cette traduction (1). Tiré de conférences anglophones au Royaume-Uni, aux États-Unis, en Espagne, en Autriche et en Croatie, l’ouvrage ne consiste pas en une simple compilation, mais bien en un livre singulier et cohérent qui constitue une excellente introduction à la pensée du philosophe.

Loin de s’en tenir à l’aporie herméneutique du postmodernisme, qui constate sans la comprendre la contradiction inhérente à la modernité, Rémi Brague montre, en citant dans une leçon inaugurale le formidable Chesterton, que les vérités défendues par les héritiers de Francis Bacon et René Descartes ne sont que des altérations de « vérités connues de l’antiquité païenne et cristallisées dans la chrétienté ». Privée d’une raison divine, bonne et transcendante, la raison humaine bute ainsi devant « l’impuissance incurable du logos » (Étienne Klein), et devient ce que Rémi Brague appelle avec ironie un « logos low cost ». Sourde à la Providence, l’humanité espère en un progrès dont elle loue à la fois les lumières et déplore les ténèbres tout en cultivant une culpabilité « sans absolution possible ».

À rebours d’une philosophie de l’autodétermination qui fait de l’homme un projet tiré de lui-même (voire un projet raté, dans sa version désenchantée), l’auteur nous invite à comprendre que la civilisation est une « conservation » et « une conversation », appuyée sur un récit qui court depuis Athènes jusqu’à Jérusalem et qui trouve son plein accomplissement dans le christianisme. L’aventure humaine n’a de sens que lorsque la prudente raison s’inscrit dans la providence d’un Dieu bon et juste, divinement respectueux de la liberté de ses créatures.

Yrieix Denis

Voici un échange passionnant sur l’islam (2) entre deux intellectuels de haut vol connaissant chacun remarquablement la question et qui n’esquive aucun sujet chaud : la violence dans l’islam, ses relations avec le politique et les autres religions, son rapport à la modernité, la démocratie et la liberté, le statut de la femme… Si nos lecteurs connaissent bien Rémi Brague, il n’en va pas de même de son contradicteur : Souleymane Bachir Diagne est un philosophe musulman (soufi) sénégalais, normalien et actuellement professeur à l’Université Columbia de New York. Force est de constater d’emblée qu’il défend un islam mystique et moderne qui nous semble aujourd’hui malheureusement peu représentatif. À propos des thèmes sur lesquels l’islam est le plus décrié, il a une fâcheuse tendance à noyer le poisson dans des considérations philosophiques, historiques et contextuelles qui aboutissent systématiquement à relativiser la critique pour finalement ne pas y répondre. C’est le cas, par exemple, pour la violence dans le Coran ou pour le statut de la femme et la polygamie. Ce faisant, il joue sur le ressort facile de la « victimisation » des musulmans qui seraient un groupe plus discriminé que les autres.

Venant d’un intellectuel de cette envergure, cette double attitude de fuite et de victimisation est d’autant plus gênante qu’elle conduit à nier tout problème intrinsèque à l’islam et n’invite donc pas à réfléchir sur la nécessité d’une sérieuse réforme de cette religion, puisque finalement les terroristes islamistes n’ont rien à voir avec l’islam et que tout va pour le mieux, les difficultés devant se régler avec le temps.

Il n’empêche que ce « dialogue sur l’islam » est bienvenu, avec un Rémi Brague toujours aussi clair et caustique qui aborde frontalement tous les sujets qui fâchent avec des arguments de poids. Voilà un bel exemple de « dialogue interreligieux » tel qu’il devrait se pratiquer du côté catholique…

Christophe Geffroy

Rémi Brague :

(1) Des vérités devenues folles, traduit de l’anglais par Gabriel-Raphaël Veyret, Salvator, 2019, 192 pages, 20 €.
(2) Avec Souleymane Bachir Diagne, La controverse. Dialogue sur l’islam, Stock/ Philosophie Magazine Éditeur, 2019, 192 pages, 18 €.

© LA NEF n°319 Novembre 2019

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