Les recensions de Pierre Mayrant

Côte 418
François Bert
Edelweiss éditions, 2018, 128 pages, 15 €

Ce roman est sélectionné pour le prix Erwan Bergot qui récompense un ouvrage contemporain français témoignant « d’un engagement actif, d’une véritable culture de l’audace au service de la collectivité ». Les résultats auront lieu le 18 décembre prochain. Le prix couronnera peut-être ce récit fictif d’un soldat de la Grande Guerre. Fictif peut-être, mais il n’en donne pas moins une réalité nette et sensible de ce que pouvait être un quotidien difficile dans les tranchées. Jusqu’ici, rien d’original, les histoires de ces poilus victimes de la surenchère guerrière sont légion. Mais l’angle de vue est différent et original : François Bert décrit la posture d’un jeune chef donnant dans ce bourbier ses premiers ordres à une troupe déjà désabusée. Nous sommes plongés dans la tête d’un homme qui anticipe tout ce qu’il doit commander.

Au fil du roman, nous suivons à la fois une bataille en même temps que son analyse par ce lieutenant, sur la manière dont elle est dirigée par ses chefs. On découvre aussi ses émotions, ses incertitudes, ses angoisses et surtout sa solitude devant les décisions qu’il doit prendre. L’horreur est présente, palpable, parfaitement décrite, mais elle n’est pas là pour justifier le virage pacifiste de l’après-guerre, comme tant d’autres l’ont fait. Elle signifie le chaos des combats, à partir duquel le lieutenant devra donner la direction à ses soldats. Comment être en mesure de décider dans ces conditions ? Ce livre est un hommage aux anciens combattants. Mais il a aussi une dimension pédagogique auprès des dirigeants actuels, dont le métier premier de l’auteur est d’accompagner.

Happycratie
Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies
Edgar Cabanas, Eva Illouz
Editions Premier Parallèle, 2018, 300 pages, 21 €

Les traditionnelles notions de management dans les organisations diront que le bonheur des salariés découle du cadre et de la réussite professionnels. Inversement, le bonheur comme source du succès au travail résume l’un des fondements de la psychologie collective qui, aux dires des auteurs d’Happycratie, fait l’unanimité dans le monde des ressources humaines, du coaching, des psychologues et des psychiatres en occident.

S’appuyant sur cette notion, il serait alors inutile de réformer l’entreprise. Seul le salarié rendrait efficient l’environnement dans lequel il travaille. Cela va dans le sens de « l’empowerment » du salarié à qui l’on a décidé de confier la responsabilité morale de l’organisation. Malgré un usage parfois abusif de la rhétorique marxiste, ce livre dénonce avec intelligence une des perversions du libéralisme qui se sert d’une psychologie moralisatrice pour imposer au monde professionnel ainsi qu’à toute la société des contraintes économiques de plus en plus ingérables depuis la crise de 2008.

Gringoire (1928-1944)
Georges Dupont
Éditions de Paris & G. Dupont, 2018, 252 pages, 24 €

Georges Dupont exhume de l’histoire du journalisme cet hebdomadaire peu connu de nos contemporains, qui pourtant en imprimait jusqu’à 975 000 exemplaires pendant les années 1930. À la fois hostile au communisme et au nazisme, ce journal est atypique et inclassable, ne serait-ce que par sa ligne éditoriale sans étiquette politique, mais surtout par les origines diverses de ses plumes : Romain Gary, Pierre Gaxotte, Pierre Benoît, Georges Simenon…

Cet ouvrage dense et monographique donne un accès inédit à son contenu : éditoriaux, chroniques, nouvelles, reportages, mais aussi illustrations, dessins… Utile pour les historiens-chercheurs, il reste difficile d’accès pour le grand public qui n’y trouvera pas une histoire chronologique des événements et ainsi les repères suffisants pour saisir la portée historique de ce grand hebdomadaire.

Pierre Mayrant

© LA NEF le 14 décembre 2019, exclusivité internet

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