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La machine, le jeu, le simulacre

Le transhumanisme a des sources philosophiques anciennes qu’il est bon de connaître. Trois mots résument sa philosophie : la machine, le jeu, le simulacre. Explications.

La philosophie du transhumanisme n’est pas clairement constituée, celle-ci reposant avant tout sur une idée simple : l’homme veut être heureux. Nous allons lui donner les moyens de l’être. Ces moyens vont être tellement performants que personne ne pourra aller contre. De toute façon, cette marche vers le bonheur par la technique est inéluctable. L’homme a toujours cherché la puissance, le bonheur et l’immortalité et il la cherchera toujours. Si ce n’est pas nous qui le faisons d’autres le feront.
Derrière cette idéologie simpliste on trouve des inspirations premières dont le transhumanisme est la réalisation, l’inspiration générale de toutes ces inspirations étant la confusion complète entre l’homme et la machine.

Première inspiration, Arcimboldo et la Renaissance. 1573. Avec Les saisons, Giuseppe Arcimboldo (1527-1593) révolutionne la peinture, le regard que l’on peut avoir sur elle et l’esthétique en général en composant picturalement le visage d’un homme à l’aide de fruits, de légumes, de livres ou bien encore d’instruments de géométrie comme le compas ou l’équerre.
Quand Arcimboldo établit une équivalence entre le visage humain, les fruits, les légumes, les livres ou les instruments de géométrie, la nature comme donnée disparaît. Le visage humain pouvant exprimer les fruits, les légumes, les livres et les instruments de géométrie, tandis que les fruits, les légumes, les livres et les instruments de géométrie peuvent exprimer le visage humain, il n’y a plus de modèle premier, tout pouvant tenir ce rôle, le visage humain, les fruits, les légumes, les livres ou les instruments de géométrie. Mutation grisante. Rien n’est vivant mais tout peut vivre, rien n’est humain mais tout peut s’humaniser, rien n’est culturel mais tout peut se cultiver, rien n’est réel mais tout peut le devenir. Rien n’est vrai, mais tout peut l’être. Et du fait de cette mutation grisante, un changement métaphysique de taille.
Quand Arcimboldo peint un homme à l’aide de fruits, de légumes ou de livres en montrant que l’homme peut être un fruit, un légume ou un livre et un livre, un légume ou un fruit, un homme, que se passe-t-il ? Ce n’est plus le trio nature-homme-inspiration qui anime le peintre mais un procédé mécanique : la décomposition d’un homme en choses et la recomposition des choses en un homme. Le mécanisme qui substitue les choses à l’homme et l’homme aux choses en décomposant et en recomposant prend la place de l’inspiration. Il y avait la relation nature-homme-inspiration. La technique surmonte cette distinction. Elle va au-delà de la nature comme modèle, de l’homme comme imitateur et de l’inspiration comme liant en devenant le modèle à la place de la nature, l’imitateur à la place de l’homme et le liant à la place de l’inspiration. Ainsi, que voit-on quand on regarde une composition d’Arcimboldo ? La nature ? L’homme ? L’inspiration ? Non. On regarde la virtuosité du procédé mis en œuvre.
Reportons-nous à l’esthétique de Kant. Que voit-on ? Celle-ci est la traduction exacte du bouleversement produit par Arcimboldo à travers les trois catégories qui servent désormais à définir le beau, à savoir l’imagination, le jeu et le génie. La nature servait d’objet. Désormais, c’est l’imagination qui devient l’objet (1). Le sujet était l’imitateur. C’est désormais le joueur (2). L’inspiration servait de liant. C’est désormais le génie (3). Dans l’esthétique classique l’art était l’imitation de la nature. Désormais, la nature est le reflet de l’art. Avec ce nouveau paradigme, plus question de sujet ni d’objet. À leur place désormais, c’est la transformation qui règle tout. Témoin Arcimboldo où, dans l’universelle transformation de toute chose, la nature comme transformation révèle l’homme comme transformateur et l’homme comme transformateur révèle la nature comme transformation. « Rien ne se crée. Rien ne se perd. Tout se transforme », dit Lavoisier. Plus de commencement. Plus de fin. Plus d’être. Plus de néant. Rien qu’un jeu généralisé. Rien que du jeu. Deux siècles avant Lavoisier, au XVIe siècle, Arcimboldo ne dit pas autre chose.

Deuxième inspiration, La Mettrie et l’homme-machine. 1748. Dans son petit essai L’homme-machine Julien Offray de La Mettrie (1709-1751) écrit : « Ne nous perdons pas dans l’infini. […] Concluons donc hardiment que l’homme est une machine et qu’il n’y a dans tout l’univers qu’une seule substance diversement modifiée » (4).
S’il est banal aujourd’hui de dire que l’homme est un animal ou bien encore une machine, en éliminant ainsi toute spécificité de l’homme par rapport à l’animal et par rapport à la machine, La Mettrie à son époque n’hésite pas à franchir le pas qui sépare l’homme de la machine en employant pour cela quatre arguments.
1) En premier lieu, ayons le sens de ce qui est important. On s’inquiète à propos de l’origine. On se demande si Dieu existe ou pas. On s’interroge au sujet de l’infini ou bien encore de l’éternité. Tout cela n’a aucun intérêt. C’est la nature qui est réelle. C’est elle qui doit nous intéresser. La nature est réelle non pas parce que Dieu existe mais parce qu’elle est réelle.
2) En second lieu, on s’inquiète à propos de l’âme en se demandant si elle existe. Là encore, on marche sur la tête. C’est le corps qui est réel non l’âme. Sans corps il n’y a pas d’âme.
3) On s’inquiète également à propos de la pensée en se demandant une fois de plus si elle existe et si elle est matérielle ou pas, son immatérialité nous paraissant plus réelle que sa matérialité. Une fois de plus, on se trompe. C’est le cerveau qui est réel. Non la pensée. Tout comme il n’y a pas d’âme sans corps, il n’y a pas de pensée sans cerveau.
4) Tirons-en les conséquences : la réalité se trouvant dans la nature, le corps et le cerveau et non ailleurs, cela veut dire qu’elle est mue non pas de l’extérieur mais de l’intérieur par un moteur. Ce qui est le principe même de la machine, ce moteur immanent. Conclusion : l’homme est une machine.

Troisième inspiration, Gilles Deleuze et l’univers connecté. 1972. Avec Félix Guattari, Gilles Deleuze (1925-1995) écrit L’Anti-Œdipe (5), ouvrage dans lequel, désireux de produire une nouvelle morale que l’on peut qualifier de décomplexée, il développe trois concepts.
Premier concept, la machine, terme qui désigne la productivité de la vie. Productivité que Deleuze décrit ainsi : « Ça fonctionne partout. Partout ce sont des machines, des machines de machines, avec leurs couplages, leurs connexions » (6). Terme important : le fonctionnement. Il remplace la nature, la société, l’homme. Il est tout. Il est le Tout. L’être est un grand dispositif à produire du paraître, du phénomène, de l’existence. L’être est une machine. La Mettrie parle de l’homme-machine. Deleuze parle de l’être-machine. Sa philosophie est une ontologie de la machine. L’essence de l’homme est de ne pas avoir d’essence parce que son essence est liberté, dit Sartre (7). L’essence de l’homme est de ne pas avoir d’essence parce que son essence est d’être machine, dit Deleuze.
Deuxième élément : le flux, un flux que Deleuze décrit ainsi : « Le désir ne cesse d’effectuer le couplage de flux continus et d’objets partiels. Le désir fait couler, coule et coupe. Objets partiels » (8).
Enfin, troisième élément, le surf. L’esprit libre doit glisser sur la vie. Il surfe sur la vague de l’existence en multipliant les contournements par un art consommé de l’esquive.
Si l’on veut résumer la philosophie qu’il y a derrière le transhumanisme il faut retenir trois mots : la machine, le jeu, le simulacre. Le simulacre : terme capital chez Gilles Deleuze. Pour sortir d’une existence renvoyant à un modèle et une référence première afin de glisser vers un monde de jeu où tout est possible.

Bertrand Vergely

(1) Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger, Vrin, 1972, p. 144.
(2) Idem, p. 149.
(3) Idem. p. 167.
(4) Idem, p. 151.
(5) Gilles Deleuze, Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénie. L’Anti-Œdipe, Les Éditions de Minuit, 1972.
(6) Idem, p. 7.
(7) Jean-Paul Sartre, L’existentialisme est un humanisme, Folio-Gallimard, 1985, p. 39.
(8) Gilles Deleuze, Félix Guattari, op. cit., p. 11-12.

Bertrand Vergely est philosophe et il vient de faire paraître Transhumanisme : la grande illusion, Le Passeur, 2019, 320 pages, 9,90 €, qui rassemble en un seul volume format poche ses trois livres majeurs sur la question du transhumanisme chez le même éditeur : La destruction du réel (2018), Traité de résistance pour le monde qui vient (2017) et La tentation de l’homme-Dieu (2015). Trois essais de belle qualité qui avaient été recensés dans La Nef.

©LA NEF n°312 Mars 2019

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