La Rome antique © Samott-Fotolia.com

Causes de la chute de l’Empire romain

Quiconque se penche sur le sujet particulièrement controversé des causes de la décadence et de la chute de l’Empire Romain, sera confronté d’emblée à une incroyable diversité d’opinions qui témoigne éloquemment, qu’en ce domaine, les certitudes doivent faire place à la prudence et la mesure.

Le critère qui doit nous servir pour juger de telle ou telle opinion est sa confrontation aux faits tels qu’ils sont avérés par la multiplicité des témoignages[1].

Y-a-t-il eu décadence de la société à la fin de l’Antiquité ?

Cette question, qui peut sembler surprenante, doit être posée dans la mesure où un certain nombre d’historiens contemporains, comme Peter Brown ou Ward-Perkins, relativisent fortement ou même nient carrément qu’il y ait eu décadence aux IVe et Ve siècles. Le maître mot de cette école est « transformation » : la société des Ve et VIe siècles s’est transformée, a évolué, a intégré les peuples barbares. La science, les arts, les lettres ont continué à être enseignés et pratiqués : le Moyen Âge a récupéré l’essentiel de l’héritage de l’Empire romain.

Pourtant, les faits avérés parlent d’eux-mêmes : l’irruption massive des peuples barbares dans l’Empire à partir du milieu du IIIe siècle s’accompagne systématiquement de massacres, pillages, violence de toute nature. Les villes s’entourent de murailles dès les premières invasions (ce qui n’est pas le cas sous le Haut-Empire aux Ier et IIe siècles). On constate une diminution de terres cultivées de 30 à 50 % selon les endroits, ce qui est l’indice clair d’une baisse de la population dans une proportion identique : l’Italie par exemple passe de 10 millions d’habitants sous Auguste à 5 millions sous Théodoric.

Dans le même temps, pour défendre l’Empire, l’armée passe de 240 000 hommes sous Auguste à 500 000 sous Constantin le Grand : à ce stade la plus grande partie des ressources fiscales passe dans le budget de la défense. Dès l’invasion de 407, les recettes fiscales chutant suite aux ravages des terres agricoles, l’État ne peut plus payer ses soldats : plus de troupes pour défendre la Bretagne (410), bientôt plus assez de troupes pour lutter efficacement contre les Wisigoths d’Alaric qui représentent 20 000 guerriers. À ce stade, on constate la disparition rapide de l’enseignement public, qui entraîne celles des lettres, des arts, de l’architecture : seuls les aristocrates ont encore les moyens de s’instruire grâce à des précepteurs privés. Les routes ne sont plus entretenues, les échanges commerciaux sont gravement perturbés, ce qui entraîne la dépopulation massive des villes : Rome passe de 1 million d’habitants sous le Haut Empire à 20 000 sous le pape Grégoire le Grand (590 – 601) soit une baisse de 98 % ! Bref, pour une « transformation », c’est une transformation ! L’usage de l’écrit, du fait de la disparition des classes moyennes, régresse : il est réduit à la noblesse et surtout aux milieux ecclésiastiques : il n’y a pratiquement aucun auteur laïc en Occident du VIIe au XIe siècle ! Le niveau des architectes romains ne sera retrouvé qu’au XIe siècle. Le niveau de vie à la campagne des 1er et IIe siècles avec ses maisons en murs maçonnés et toits en tuile, ne sera retrouvé qu’au XIVe siècle. On ne verra une armée permanente payée régulièrement par l’État en France que sous Charles VII (en 1445) !

La thèse qui refuse de parler de décadence et de déclin est par trop paradoxale face aux faits, pour ne pas devoir être sérieusement amendée. D’où vient alors son importance dans l’Historiographie contemporaine ? On ne peut manquer d’être frappé par la similitude de pensée qui existe entre ceux pour qui l’immigration est « une chance pour la France » ou « pour L’Europe » et ceux qui pensent que l’immigration germanique fut « une chance pour l’Empire Romain ». Comme s’il fallait exorciser nos inquiétudes sur la possibilité pour les immigrés d’aujourd’hui de s’intégrer à la Société Occidentale, par une vision idéalisée de l’arrivée des peuples germaniques dans l’Empire. Dans les deux cas, le déni de réalité est patent, l’irénisme, un parti pris, et un relativisme indifférenciant se substitue à un système de valeurs assumé permettant la formulation d’opinions étayées par une analyse objective des faits.

Cela ne veut pas dire qu’il n’y a rien à retenir des travaux récents qui minimisent la régression de la civilisation à la fin de l’Antiquité. Deux points saillants sont à noter :

  • Le Moyen Âge traditionnel décrié par les historiens du XIXe siècle n’a pas été un âge sombre de 1000 ans : dès le XIe siècle, un niveau de civilisation comparable à celui de l’Empire Romain est retrouvé, avec en sus, sous l’influence du Christianisme, plusieurs aspects positifs que n’avait pas ce dernier :
  • Le statut de l’esclave de l’Antiquité, « res » (chose), a évolué en statut de « serf », à qui on reconnaît la qualité juridique d’être humain avec un minimum de droits afférents.
  • L’éthique aristocratique hostile au travail a été remplacée par l’éthique chrétienne valorisant le travail au point d’en faire un moyen de sanctification : là réside le dynamisme économique et technique de l’Occident qui dure encore aujourd’hui.
  • Un dynamisme démographique qui permettra à l’Europe de se défendre et de rayonner durant les siècles suivant.
    • Avec Henri Pirenne, on retiendra l’idée que la vraie fracture entre Antiquité et Moyen Âge est à situer au moment des invasions Arabes au VIIe siècle. Malgré leur brutalité, les Barbares germains des 4e et Ve siècles n’ont jamais voulu détruire la civilisation romaine mais en profiter. Une fois installés dans l’Empire, ils garderont le plus longtemps possible la structure administrative romaine, intégreront une partie du Droit romain, se convertiront au Catholicisme, utiliseront le Latin pour l’écrit, voire parleront des langues romanes. Les élites romaines et germaniques fusionneront par mariages. Les plus avancés dans ce processus d’acculturation, les Francs, essayeront même de faire renaître l’Empire en Occident avec Charlemagne. Rien de tel avec les Arabes : l’Islam et la culture tribale, la langue et l’écriture Arabe et la Charia s’imposeront partout, rien ne restera de la culture gréco-romaine en Syrie, en Égypte et en Afrique du Nord.

L’aspect moral : le Christianisme est-il responsable de la décadence de l’Empire Romain ?

Depuis l’Antiquité, de nombreux auteurs attribuent au Christianisme la responsabilité de la décadence et de la chute de Rome. Après les polémistes païens comme Celse, cette école compte des auteurs comme Voltaire et surtout l’historien Anglais Edward Gibbon (1737 – 1794). Aujourd’hui, si cette école de pensée ne compte plus d’historiens professionnels, elle est toujours représentée par le courant dit de la « Nouvelle Droite ». Leur thèse est que le Christianisme, en proclamant l’existence d’une vie future, finalité de notre existence présente, aurait « énervé » la société de ce temps en détournant les gens de la préoccupation de ce monde et donc de la défense de l’Empire. D’autant plus que le Christianisme, enseignant « que nous sommes tous frères », nie les différences de statut social et de nationalité : le Christianisme serait égalitariste et antinationaliste par essence.

Face aux faits, qu’en penser ? En premier lieu, la décadence et la chute se produisent alors que le Christianisme est encore minoritaire dans l’Empire : sous Constantin, les chrétiens constituent 10 % de la population de l’Empire, surtout en Orient. Ils ne sont majoritaires qu’en Asie Mineure. En Occident, ils sont encore très peu nombreux. 100 ans plus tard sous Honorius et Arcadius, ils constituent la majorité de la population des villes, mais sont encore minoritaires dans les campagnes qui constituent 85 % de la population. À ce stade, les mœurs sont encore peu chrétiennes : l’esclavage existe toujours, l’exposition des enfants, interdite par la loi depuis Constantin est en régression mais l’avortement et les méthodes contraceptives toujours pratiqués, le divorce reste légal, … quant aux homicides, les princes s’autoriseront encore longtemps le droit d’éliminer leurs cousins ou neveux pour asseoir leur pouvoir.

Ensuite et surtout, où voit-on que les Chrétiens du Ve siècle aient manqué à leurs devoirs de citoyen ? Des hommes comme les empereurs Théodose, Constance III, Majorien, des généraux comme Stilicon ou Aetius, qui essayèrent par tous les moyens d’empêcher ou de retarder la chute de l’Empire, sont tous Chrétiens. Des évêques, comme St Aignan à Orléans, Sidoine Apollinaire à Clermont-Ferrand, St Germain d’Auxerre en Grande-Bretagne, des Papes comme St Léon le Grand, animent la résistance face aux Barbares ou servent de négociateurs en cas de défaillance du pouvoir laïc. Du côté des femmes, on voit Ste Geneviève ranimer le courage des Parisiens lors de l’invasion d’Attila (451). Les derniers aristocrates païens ne brillent, eux, ni par leur patriotisme, ni par leur intégrité : le parti païen du Sénat de Rome se rallie à l’usurpateur Eugène (392-394), marionnette du général Franc Arbogast, Priscus Attalus devient celle des rois des Wisigoths Alaric et Athaulf (409-414).

De fait, la conviction que le Christianisme est cause de la décadence de Rome repose sur des raisonnements erronés : puisque les Chrétiens croient en une vie en Dieu après la mort, la vie présente ne les intéresse pas tellement. Puisqu’il existe un Dieu tout-puissant, tout ce qui arrive, arrive par sa volonté, la chute de l’Empire Romain est inévitable : elle est due à nos péchés, ce n’est là que justice. Il est aisé de trouver des citations de Pères de l’Église et de moines, sorties de leur contexte, qui semblent aller dans ce sens. Faut-il perdre son temps à démonter de tels sophismes ? Est-ce parce que je suis en attente d’une seconde naissance que je dois négliger ma vie de « gestation » présente ? Au contraire, pour que ma seconde naissance soit la moins douloureuse possible, je dois vivre ma vie présente pleinement, c’est-à-dire aimer Dieu et mon prochain et remplir mon devoir d’État. Est-ce que parce que je crois en un Dieu unique et tout-puissant, que je dois croire aussi, nécessairement, que je ne suis qu’une marionnette entre ses mains ? Au contraire, l’Église a toujours enseigné que j’ai été créé libre par un Dieu d’Amour, pour pouvoir librement répondre à Son Amour. De fait, les Chrétiens du Ve et du VIe siècle n’ont pas fui, dans l’ensemble, leurs responsabilités. L’Empire a survécu dans sa partie orientale, la plus christianisée.

L’aspect moral : la dégradation de la pietas et de la fides

Par contre, après Montesquieu, M. de Jaeghère a bien raison d’insister sur la perte de la fides et la piétas telle que l’historien Pierre Grimal les a définies, la fides étant la loyauté envers la parole donnée et les traités, base de la capacité des Romains à intégrer leurs adversaires de la veille dans leur cadre institutionnel et juridique, et la pietas, le respect des traditions reçues du père et le souci de la transmettre à son tour à ses fils.

La perte de la fides se constate dès la crise du IIIe siècle : à ce stade, plus aucun peuple nouveau ne sera intégré à l’Empire après avoir été vaincu. À partir du milieu du IVe siècle, les peuples germains qui s’installent dans l’Empire, ne s’intégreront plus, que ce soit les Francs Saliens (en 358), les Wisigoths (376), les Burgondes (411), les Ostrogoths, les Vandales ou les Suèves.

La perte de la fides est directement liée à la perte de la pietas qui se constate, elle, dès les débuts de l’Empire. Dès le Ier siècle av JC, les aristocrates Romains deviennent des rentiers, propriétaires d’immenses domaines, préoccupés surtout d’eux-mêmes, d’une vie paisible et hédoniste au point de négliger bien souvent de s’assurer une descendance. Quand celle-ci existe, elle se réduit le plus souvent à un ou deux enfants parvenus à l’âge adulte, pour éviter de morceler les héritages. Auguste déjà doit prendre des mesures pour favoriser la natalité, mesures qui resteront vaines : toutes les familles importantes de la République s’éteindront durant les deux premiers siècles de l’Empire à l’exception d’une seule d’entre elles[2]. Du côté de la plèbe, l’étude des cimetières montre également des familles peu nombreuses. Les pratiques de l’avortement et de l’exposition de nouveau-nés indésirables sont largement pratiquées. L’Empire, même en pleine paix, ne renouvelle pas ses générations. Les Barbares, de plus en plus nombreux eux, n’ont pas de peine à trouver des terres à peu près vides d’habitants pour s’y installer, d’abord pacifiquement et de manière organisée au IIIe et IVe siècles, puis de manière anarchique au Ve.

Le désintérêt des populations de l’Empire pour le métier des armes est tout aussi incontestable et ses conséquences encore plus graves : l’Armée, de métier à partir du Ier siècle av. JC., a du mal à recruter dans les rangs de la population romaine. La modicité de la solde, la longueur de l’engagement, le péril des combats, découragent la vocation militaire de populations habituées aux bienfaits de la Pax Romana. L’égoïsme des aristocrates joue aussi son rôle : ils ne souhaitent pas que leurs paysans libres soient recrutés comme soldats. Au Bas-Empire, il faudra imposer aux fils de militaires de devenir militaires après leurs pères. Tout soldat tué sera difficilement remplacé. L’armée recrutera dès le IIIe siècle des Germains, qui y feront vite de brillantes carrières. À partir de Théodose, la majorité des soldats en Occident seront des Barbares à la fidélité douteuse. Obéissant alors davantage à leurs généraux, eux-mêmes d’origine barbare, ils causeront finalement la chute de l’Empire en Occident : trahison et meurtre de Majorien en 461 par Ricimer, général d’origine germanique et l’Armée d’Italie, entièrement composé de Barbares, rébellion réussie contre Anthemius en 471 de ce même Ricimer, enfin déposition en 476 du dernier Empereur d’Occident Romulus Augustule par Odoacre, également d’origine germanique et de la même armée d’Italie.

Rien n’illustre mieux la perte des valeurs morales des Romains de la République par leurs descendants du Ve siècle que le contraste entre leur comportement après la défaite de Cannes (216 av. JC) et ceux de leurs descendants devant l’arrivée sous les murs de la Ville des Wisigoths du roi Alaric (408-410).

Après la défaite de Cannes, qui vit la destruction de l’armée romaine à 80 %, le consul responsable du désastre, en rentrant à Rome, n’essuie aucun reproche, mais le Sénat l’accueille en le remerciant d’être rentré et de « ne pas avoir désespéré de la République ». À aucun moment il n’est question de négocier avec Hannibal, le général Carthaginois. Le sénat repousse même l’idée de racheter sur fonds publics les prisonniers faits par l’ennemi parce que ces derniers se sont rendus aux Carthaginois à la fin de la bataille sans plus combattre, ni essayer de rallier la Ville.

D’octobre 408 à août 410, Rome subit un siège intermittent de la part des Wisigoths d’Alaric, entrecoupé de phases de négociation avec l’empereur Honorius par l’intermédiaire d’aristocrates romains. A aucun moment, il n’est question, pour ces Romains du Ve siècle de résister par les armes. Lassé par les tergiversations et la mauvaise volonté de l’Empereur, Alaric pénètre dans la Ville avec ses troupes, par trahison, et l’occupe sans combat. Durant trois jours, ce ne sont que pillages, viols et meurtres dans la ville, en toute impunité.

L’aspect économique ou les faiblesses intrinsèques d’une société esclavagiste.

Des auteurs, comme I. Rostovtzeff ou Aldo Schiavone, insistent sur les causes économiques de la chute de Rome. Certains, comme Philippe Fabry, font parfois remonter les débuts de la décadence de Rome avant même la naissance de l’Empire dès le IIe siècle avant notre ère, époque où l’État commence à s’attaquer aux libertés individuelles des citoyens !

La vie économique d’une société antique, comme l’Empire Romain, est essentiellement agricole et fondée sur l’utilisation massive des esclaves. Une partie importante de la population (35 % en Italie sous le Haut Empire), est juridiquement réduite au statut de « chose (res) », sans droits. Cela a plusieurs conséquences importantes :

  • Les esclaves n’ayant rien à perdre, et aucun motif de défendre le pays contre d’éventuels envahisseurs, assisteront passivement à l’effondrement de l‘Empire ou même se rallieront aux Barbares dans l’espoir d’obtenir le statut d’homme libre.
    • Au travail, le rendement de l’esclave est faible, puisqu’aucun salaire ne vient rétribuer ses efforts.
    • Cette main-d’œuvre qu’on ne paye pas décourage l’innovation technique : pourquoi faire l’effort d’améliorer la productivité dans ces conditions ?
    • Enfin, elle dévalorise la notion même de travail : il est perçu négativement par les hommes libres puisque c’est l’affaire des esclaves. Le propriétaire terrien, l’aristocrate antique, manque d’esprit d’entreprise. Il se réserve, dans le meilleur des cas, le soin d’exercer son talent dans des domaines tels que la littérature par exemple.
    • Les impôts dépendent essentiellement d’une taxe foncière perçue sur des terres agricoles cultivées par des esclaves. En cas d’invasion, plus de récoltes, plus d’esclaves, plus d’impôts, et donc plus d’armée pour combattre l’invasion. Honorius, après l’invasion des années 407/410 voit les recettes fiscales de l’Italie réduites de 90 % durant plusieurs années. C’est un miracle que l’Empire ait tenu encore 70 ans en Occident ! L’Orient a été sauvé (jusqu‘aux invasions Arabes du VIIe siècle) grâce au verrou qu’a constitué Constantinople : les provinces orientales, à part la Thrace et la Grèce, n’ont pas subi d’invasion, d’où des recettes fiscales quasi intactes qui ont permis à l’Empire d’Orient de continuer à payer ses soldats.

En Occident, les impôts rentrant mal, on les augmente et on les perçoit avec davantage de rigueur. Trop d’impôts, c’est bien connu, tuant l’impôt et décourageant l’activité, la vie économique en est progressivement asphyxiée.

Parallèlement à cet aspect fiscal, l’État renforce son contrôle bureaucratique sur la vie économique et sociale, Philippe Fabry parlant même d’une économie de type « socialiste » pour les deux derniers siècles de l’Empire en Occident. Les témoignages montrent la disparition des classes moyennes. Au Ve siècle, les décurions des villes, fuyant les charges et les responsabilités écrasantes, déménagent en zone contrôlée par les Barbares, ce qui est un comble !

L’aspect politique : une Empire hésitant entre monarchie héréditaire et le principe républicain de l’élection

Il ne faut pas négliger une faiblesse spécifique à l’Empire Romain : le problème de la dévolution du pouvoir suprême : qui fait l’Empereur légitime ?

L’Empire Romain offre cette particularité d’être, depuis sa naissance, une monarchie insérée dans un cadre républicain : l’Empereur est le premier de l’État (le Prince). En principe, il doit être reconnu comme tel par le sénat de Rome, puis par celui de Constantinople. De fait, il oscille entre le principe héréditaire et un principe électif, théoriquement dévolu au Sénat de Rome, mais de plus en plus, assumé par l’Armée à partir du IIIe siècle. Après l’usurpation réussie de la dynastie des Sévère, pour assurer la stabilité du pouvoir, les soldats sont choyés par le pouvoir politique ce qui augmente les coûts de la défense, sans garantie d’ailleurs pour la stabilité politique de l’Empire. À partir du IIIe siècle les tentatives d’usurpation, réussies ou non, se comptent par dizaines. Elles continueront durant toutes la durée de la vie de l’Empire jusqu’à la chute de Constantinople de 1453, engloutissant des ressources énormes en hommes : rien que la bataille de Mursa en 351 entre l’usurpateur Magnence et l’Empereur Constance coûta la vie à 54 000 soldats Romains !

Il est juste de noter que l’usurpation militaire et l’élection permirent à des hommes de valeur d’accéder au pouvoir : Vespasien, Septime Sévère, Aurélien, Dioclétien, Constantin. Quand le principe héréditaire put jouer, ce fut souvent catastrophique : pour quelques passations de pouvoir réussies (Tibère, Marc Aurèle) combien d’échecs flagrants : Caligula, Néron, Domitien, Commode, Caracalla, les fils de Constantin, ceux de Théodose, Valentinien III….  la liste est longue de fils d’empereurs brillants, empereurs eux-mêmes médiocres ou, même, « monstres couronnés », là où il aurait fallu des hommes d’exception. Ainsi, la désignation par le Sénat ou l’Armée, malgré les guerres civiles, favorisera davantage la survie de l’Empire que le principe héréditaire.

L’aspect politique : un Empire multinational peut-il subsister ?

L’absence de patriotisme des habitants de l’Empire au Ve siècle est un fait frappant :

  • Du côté des élites, on voit des aristocrates romains comploter avec les chefs barbares contre les intérêts de l’Empire : les gallo-romains Arvandus et Seronius s’acoquinent avec le roi des Wisigoths Euric qui a décidé de se tailler un royaume en Gaule et en Espagne, Anicius Olybrius, descendant d’une des plus nobles familles de Rome, accepte d’être la marionnette du Suève Ricimer et du roi des Burgondes Gondebaud conte l’Empereur Anthemius !
    • Du côté du peuple, les esclaves, qui n’ont rien à perdre, se rallient volontiers aux Barbares, les paysans libres ne font que changer de maître, tandis que les classes moyennes, écrasées par les impôts et les responsabilités, disparaissent progressivement.
    • La solidarité joue entre l’Empire d’Orient et d’Occident, mais c’est une solidarité dynastique plus qu’un vrai patriotisme : qui a-t-il de commun entre le Breton ou le Gaulois et l’Égyptien : ni la langue, ni les coutumes, ni les traditions, ni les divinités. Seul, le Christianisme aurait pu être le ciment sur lequel bâtir un ensemble de valeurs communes propre à créer un sentiment d’appartenance à une même nation, mais son triomphe tardif, les distances et les querelles théologiques des 4e et Ve siècles ont rendu cela bien insuffisant.

Enfin, à partir de 407, les Vandales, Suèves, Francs, Burgondes et Goths ne seront plus ni refoulés, ni assimilés au monde romain. Ce phénomène oblige l’État romain à accepter d’établir sur le sol de l’Empire des peuples entiers avec le statut de fédérés, gardant leurs rois, leurs lois et leurs traditions. Ces peuples fédérés perçoivent les impôts et administrent les Romains vivant sur leur territoire selon les lois romaines. Ils renoncent seulement au droit de battre monnaie. Ce qui a plusieurs conséquences importantes :

  • Les recettes fiscales des territoires ainsi concédés échappent au pouvoir central et l’appauvrissent d’autant, entrainant un cercle vicieux qui lui sera fatal.
    • Sentant l’agonie de l’Empire, les rois fédérés jettent vite aux orties les traités et s’emparent de vaste territoire peu ou pas défendus, les Vandales en Afrique, les Wisigoths en Espagne et en Gaules, les Burgondes dans la vallée du Rhône. Les Francs font figurent d’exception : seul ou presque, ils restent fidèles jusqu’au bout aux Romains : Clovis (481-511), roi des Francs, converti à la religion Catholique, religion officielle de l’Empire depuis Théodose le grand, commence sa carrière comme gouverneur romain de la Belgique seconde et la termine en recevant la dignité de consul honoraire des mains de l’Empereur Anastase en 510.
    • Le statut d’État fédéré n’a pas pu empêcher la chute de l’Empire en Occident, mais il permit, grâce aux Francs, que l’idéal impérial soit préservé. Ils rétabliront la dignité impériale à leur profit trois siècles plus tard.

Les circonstances ou la part de liberté dans l’Histoire des civilisations humaines

Enfin, il ne faut pas oublier que l’Histoire n’est jamais écrite à l’avance. La chute de Rome relève aussi d’un concours de circonstances fortuites qui aurait très bien pu ne pas se produire : la poussée des nomades venues d’Asie : Huns, Sarmates, Alains, et la personnalité de certains chefs barbares ont joué un rôle déterminant dans l’effondrement de l’État Romain.

L’Empire a succombé parce que l’arrivée brutale des Huns, venus des steppes d’Asie centrale, a poussé l’ensemble de peuples germains sur l’Empire en même temps : en 35 ans de 376 à 411, ce sont un million de personnes qui s’installent dans l’Empire soit près de 200 000 guerriers en âge de porter les armes : c’est trop pour un Empire étendu de la Grande-Bretagne à l’Égypte dont les citoyens ont désappris le métier des armes et dont l’économie ne permet pas de payer plus de 500 000 soldats. Parmi les chefs Barbares, certains se révéleront des adversaires redoutables, habiles politiques et fins stratèges : Alaric et Euric rois des Wisigoths et surtout Genséric, le roi des Vandales, qui résiste victorieusement à trois tentatives de l’Empire pour reprendre la province d’Afrique. Il n’a pas manqué, du côté Romain, d’hommes de valeurs qui auraient pu redresser la situation : mais Constance III mourut de maladie, Majorien fut victime de la trahison de Ricimer, Anthemius vit sa tentative de reconquérir l’Afrique échouer à la suite d’une tentative réussie d’incendie de la flotte romaine par les Vandales…

Conclusion : la relative résistance de l’Empire Romain

Tout compte fait, malgré ses faiblesses liées à son économie, à sa qualité d’Empire supranational, à son instabilité politique chronique, l’Empire Romain a plutôt bien résisté aux chocs successifs qui l’ont ébranlé :

  • première invasion germanique et anarchie militaire du IIIe siècle
  • IIe vague d’invasion germanique du Ve
  • IIIe vague d’invasion du VIIe (Arabes, Lombard, Bulgares, Perses)
  • invasion des Turcs Seljukides au XIe siècle
  • invasion des Latins de la 4e croisade au XIIIe (1204)
  • invasion des Turcs Ottomans provoquant la chute finale au XVe

L’Empire Romain totalise finalement presque quinze siècles d’existence, ce qui est beaucoup plus que les empires l’ayant précédé (Assyriens, Babyloniens, Perses et Grecs) ou suivi (Arabes, Turcs Seljukides, Mongols et Turcs Ottomans). Il doit cette relative robustesse à plusieurs caractéristiques :

  • Bien que monarchique, il est bâti sur un modèle républicain, faisant une claire distinction entre la chose publique (res plublica) et la chose privée (res privata), ce qui limite le gaspillage des ressources par les appétits privés.
  • Pour tous ceux ayant le statut de citoyen, le principe d’une stricte égalité devant la loi, base de l’État de Droit, permet d’entreprendre et de réussir sans craindre la jalousie d’une nomenklatura.
  • Il n’est pas bâti sur un principe héréditaire strict, mais sur une méritocratie, qui permet à chacun d’espérer accéder aux plus hautes responsabilités quelle que soit son origine ethnique ou sociale : l’empereur Pertinax était le fils d’un marchand de charbon, Dioclétien, celui d’un affranchi, Septime Sévère un Africain, Avitus, un Gaulois.
  • Il est bâti sur la fides romaine, cette capacité typique de la Rome antique d’intégrer dans l’Empire, par traité et accession à la citoyenneté, des peuples aussi divers que les Bretons, les Celtibères, les Gaulois, les Étrusques, les Égyptiens, les Grecs, les Thraces, les Dalmates…

Il a fini par s’effondrer parce qu’à un moment donné, les conditions qui rendaient efficaces ces qualités ne se sont plus trouvées remplies : trop de Germains ont envahi simultanément un Empire, économiquement et militairement affaibli par des maux créés en partie par la pratique généralisée de l’esclavage, et en partie par la perte de la pietas : dénatalité, égoïsme des élites, désintérêt des peuples sédentaires pour le métier des armes…

Le Christianisme n’a joué aucun rôle dans sa chute, mais, en apportant une éthique positive du travail et une nouvelle conception de la dignité de la personne humaine, il a corrigé les aspects les plus négatifs du Monde Antique (économie fondée sur l’esclavage, pratique de l’infanticide) tout en transmettant à la Civilisation médiévale le meilleur du Monde Romain (l’État de Droit, l’égalité devant la Loi, la citoyenneté définie comme un statut social et l’adhésion à une culture, et non pas comme l’appartenance à une race, une tribu ou une religion).

Bruno Massy de La Chesneraye


[1] Les noms d’auteurs cités renvoient à la bibliographie en fin d’article.

[2] La gens Acilia. Est-ce un hasard si la question de sa conversion précoce au Christianisme se pose ? Cf. Monique Dondin-Payre, « Exercice du pouvoir et continuité gentilice. Les Acilii Glabriones. », 1995

Pour aller plus loin :

Badel (Christophe), Inglebert (Hervé), Levasseur (Claire) : « Grand atlas de l’Antiquité romaine : IIIe siècle avant J-C – VIe siècle après J-C », 2014

Brown (Peter) : « Genèse de l’Antiquité tardive », 1971

Dumézil (Bruno), « Servir l’État barbare dans la Gaule franque », 2013

Fabry (Philippe) : « Rome, du libéralisme au socialisme : Leçon antique pour notre temps », 2014

Gibbon (Edward) : « Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire Romain », trad. Française, 1983

Grimal (Pierre), « l’Ame Romaine », 1997

Jaeghère (Michel de), « Les derniers jours : La fin de l’empire romain d’Occident », 2014

Maraval (Pierre), « Théodose le grand, le pouvoir et la Foi », 2009

Marrou (Henri-Iréné) : « Décadence Romaine ou Antiquité tardive ? » 1977

Morin (Georges-André) : « La fin de l’Empire romain d’Occident », 2007, rééd. 2014

Piganiol (André) : « Histoire de Rome », PUF, 1938

Pirenne (Henri), « Mahomet et Charlemagne », 1937, rééd. PUF, 1970.

Rostovtzeff (Mihail Ivanovic) : « Histoire économique et sociale de l’Empire Romain », 1926

Schiavone (Aldo) : « L’histoire brisée : la Rome antique et l’Occident moderne », trad. française 2009

Ward-Perkins (Bryan), « La chute de Rome. La fin d’une civilisation », 2005, trad. française 2014

Weber (Max) : « Economie et société dans l’antiquité… », 1998


© LA NEF n°267 Février 2015, mis en ligne le 9 avril 2020

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