La prise de la Bastille © Wikipedia

L’idéologie de la Révolution

La Révolution française fut avant tout une révolution idéologique, la première expérience totalitaire contemporaine cherchant à « régénérer l’État » et à fonder une France nouvelle. Explications.

La Révolution française fut un événement complexe dont les causes furent nombreuses. Au cours de ces années 1780, malgré son rayonnement international, le prestige de sa monarchie et son dynamisme démographique, la France traversa une crise d’une gravité inouïe, qui mina les fondements même d’institutions pluriséculaires que l’on croyait indestructibles. Cette crise fut tout d’abord morale, spirituelle et intellectuelle, découlant de cette « crise de la conscience européenne » dont Jean de Viguerie, Xavier Martin et Frédéric Rouvillois ont étudié les caractéristiques : conception progressiste et scientiste de la connaissance, conception matérialiste et sensationniste de l’homme, conception nominaliste et contractualiste de la société. Elle fut ensuite sociale : la noblesse, affaiblie, détenait les honneurs ; la bourgeoisie, de plus en plus riche, aspirait aux honneurs, et parvenait de plus en plus difficilement à y accéder. Elle fut institutionnelle et financière. L’État, lourdement endetté, ne parvenait pas à profiter de l’enrichissement du pays. Contrairement à une idée reçue, la fiscalité de l’ancienne monarchie n’était pas écrasante ; au contraire, son poids ne cessa de s’alléger au cours du XVIIIe siècle, ponctionnant sous Louis XVI moins d’un dixième de la richesse du pays. Le système fiscal de la monarchie était inadapté à ses besoins et à la réalité sociale du siècle. Des réformes importantes étaient nécessaires. Les tentatives opérées par Louis XV et Louis XVI avaient été, en partie, paralysées par la résistance des parlements. Enfin, cette crise fut, en 1788-1789, climatique et économique, suscitant chez les plus pauvres la peur de manquer.

Les sociétés de pensée
En outre, cette crise fut aggravée par des manœuvres subversives menées par ce qu’Augustin Cochin a appelé « les sociétés de pensée », notamment par certaines loges maçonniques comme celle des Neuf sœurs à laquelle appartenaient plusieurs des principaux acteurs de la Révolution ; mais aussi par toutes sortes de mécontents et d’aigris, à commencer par le duc d’Orléans qui se servit de sa fortune pour susciter de graves désordres tout au long de l’année 1789, en particulier lors des journées de juillet et d’octobre.
Cependant, par-delà sa complexité, la Révolution française apparaît, essentiellement, comme une révolution idéologique, comme l’a montré François Furet. Elle est un bouleversement complet de l’ordre de la cité visant à détruire l’ordre social et juridique établi pour le remplacer par un ordre nouveau inspiré par une idéologie réputée scientifiquement infaillible. Par-delà les différences réelles qui distinguent 1789 de 1793, cette idéologie forge l’unité de la Révolution. Contrairement à ce qu’affirme l’historiographie libérale, il n’existe pas, entre 1789 et 1793, de différence de nature, mais une simple différence de degré. 1793 fut la conséquence logique de 1789. « La Révolution est un bloc », devait, à juste titre, affirmer Clemenceau en 1891.

« Régénération »
En 1789, un mot jaillit de toutes les bouches, résumant l’ambition des acteurs de la Révolution, celui de « régénération ». Radicaux et modérés, tous l’emploient. Même Louis XVI sacrifia à cette vogue quand il s’adressa aux députés des trois ordres réunis à Versailles. « Régénérer », tel est le mot d’ordre. Il s’agit de re-générer, de redonner naissance, de fonder une France nouvelle. Les révolutionnaires avaient l’ambition de « reconstruire et régénérer l’État », selon l’expression de Merlin de Douai, de fonder un ordre nouveau, mathématiquement rationnel, d’où découlerait le règne du Bonheur, d’un bonheur matériel. Cette prétention à l’infaillibilité scientifique explique le caractère manichéen que la Révolution revêtit dès son commencement.
L’ampleur de cette régénération fut décrite en novembre 1789 par le député Jacques Thouret, l’un des législateurs les plus actifs de l’Assemblée, lors du débat consacré à la nouvelle division du royaume : « Établir la Constitution, c’est pour nous reconstruire et régénérer l’État. […] N’entreprenons pas de faire la Constitution, si nous ne voulons pas régénérer à fond » (1). « Régénérer à fond » ?, Jean-Paul Rabaut Saint-Étienne confirme, et précise : « Chargée de faire le bonheur d’un peuple, dont tous les établissements consommaient le malheur, il fallait renouveler ce peuple même, changer les hommes, changer les choses, changer les mots… » La régénération impliquait, dès 1789, une emprise totale de l’État sur la vie des individus, qu’il fallait « changer », notamment en s’employant à « changer les mots », c’est-à-dire à manipuler la langue afin de mieux manipuler les esprits.
Régénérer la France exigeait de faire place nette au préalable. Contrairement à la Glorieuse Révolution anglaise, la Révolution française écarta très tôt l’idée d’une « restauration » des libertés traditionnelles de la monarchie, pour faire table rase du passé. « La sûreté de la Constitution tient à ce qu’il ne subsiste plus aucun rejeton vivant du tronc constitutionnel qu’elle a abattu et qu’elle remplace », déclara Thouret le 24 mars 1790. L’homme révolutionnaire entendait disposer librement de toutes choses. Cette destruction de l’ordre ancien visa en particulier deux traits saillants de l’ancienne France : d’une part, la transcendance, l’influence sociale exercée par l’Église, la royauté sacrée, d’autre part, la diversité statutaire, le maquis des coutumes et des libertés des corps intermédiaires, ordres, provinces, Universités, et communautés d’habitants, droits historiques qualifiés de « privilèges », terme auquel la polémique politique attachait depuis peu une connotation péjorative suggérant qu’il s’agissait là d’injustices criantes, apanages du Clergé et de la Noblesse, ce qui était inexact.

L’ordre nouveau
Sur les ruines de l’ordre ancien fut construit un ordre nouveau. Les principes furent énoncés dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen : souveraineté nationale, contractualisme politique, séparation des pouvoirs, proclamation de droits abstraits, ceux que l’homme aurait détenus à l’état de nature, selon John Locke et qui résultaient, en réalité, de la délibération des députés, donc de leur choix arbitraire. La loi y était définie comme « expression de la volonté générale », selon la formule de Jean-Jacques Rousseau. Rupture décisive. La loi n’était plus définie en fonction de sa finalité mais en fonction de son origine. La loi n’était plus l’acte qui participait au règne de la justice, au même titre que la coutume, la doctrine et la jurisprudence, mais l’acte qui exprimait la volonté du souverain. L’office du juge s’en trouva bouleversé. Le juge n’avait plus pour mission de rechercher la solution la plus équitable en mobilisant toutes ses connaissances ; sa mission était désormais d’être la bouche de la loi, appliquant mécaniquement la volonté du législateur au cas d’espèce. Il y avait une tension évidente entre l’affirmation de l’existence de « droits naturels, inaliénables et sacrés de l’hom­me » (art. 2) et le principe légicentriste formulé par l’article six. L’absence de procédure juridictionnelle de con­trôle de la constitutionnalité des lois empêcha de vérifier que les volontés du législateur étaient effectivement respectueuses de ces « droits naturels, inaliénables et sacrés de l’hom­me », absence volontaire.
De la régénération de la société découla la régénération de l’homme. Les révolutionnaires entendaient donner naissance à un homme nouveau, le citoyen, en éradiquant ce qui, en lui, demeurait du passé honni. Comme l’a montré Mona Ozouf, la naissance de ce « nouvel Adam » fut au cœur du projet politique des Jacobins. Cette régénération de l’homme eut été inconcevable sans cette anthropologie matérialiste et sensationniste que nourrissaient les encyclopédistes. Si l’homme n’est qu’une machine réagissant aux sensations qu’il perçoit, il est dès lors déterminé par son environnement ; il peut donc être transformé par la manipulation de ses sensations.
Pour Robespierre, le but du gouvernement révolutionnaire était de « fonder la République », c’est-à-dire de fonder une société de citoyens républicains, de citoyens vertueux, dévoués à la Patrie, à la Démocratie, à la République et à l’Égalité jusqu’au sacrifice de leurs biens, de leurs affections et de leur personne ; ce que rappellent les paroles du Chant du départ, composé en 1794. La Patrie révolutionnaire avait la prétention d’être une nouvelle religion, ce dont témoignent le terme même de « régénération » et l’idée de l’« homme nouveau ». Très tôt, les orateurs de la Révolution lui appliquèrent un vocabulaire religieux, dressant un peu partout, à la Patrie, des « autels » autour desquels étaient célébrées les fêtes révolutionnaires. S’agissant de propos contre-révolutionnaires, Robespierre n’hésitait pas à utiliser le mot « blasphème ». Le terme de « Montagne », employé pour qualifier la gauche de l’Assemblée, n’était pas dénué de connotation religieuse. Il était d’ailleurs parfois question de la « Sainte Montagne ».

De l’utilisation de la loi
Pour régénérer l’homme, les Jacobins se servirent d’abord de la loi, dont le champ d’intervention était illimité, n’épargnant pas même la métaphysique comme le révèle l’article premier du décret du 7 mai 1794 par lequel : « La République reconnaît l’existence de l’Être Suprême et l’immortalité de l’âme ». Par la loi, ils intervinrent dans le partage des successions afin d’émietter le plus rapidement possible les patrimoines ; ils définirent un plan d’éducation dont le but essentiel était de « former des républicains » (Marie-Joseph Chénier), quitte pour ce faire à ôter dès l’âge de cinq ans les enfants aux soins de leurs parents pour les confier à l’éducation nationale, comme le proposa Robespierre le 29 juillet 1793 : « L’obligation de confier à la patrie les enfants, les jeunes citoyens, pour être élevés par elle dans les principes de l’égalité et de la République, est un devoir de père et de citoyen », vouant ceux qui s’y refuseraient au doublement de leur imposition directe : « J’ai toujours pensé que les enfants étaient une propriété de l’État et que les parents n’en étaient que les dépositaires » (Antoine Thibaudeau) ; ils imposèrent un nouveau calendrier afin de « substituer au prestige sacerdotal la vérité de la nature » (Philippe Fabre), en déchristianisant le calendrier ; ils établirent une religion du citoyen fondée sur la reconnaissance de « la sainteté du contrat social et des lois », afin d’instrumentaliser le sentiment religieux au profit de la Patrie ; ils organisèrent des fêtes civiques, mobilisant tous les arts pour faire impression sur les individus et, ainsi, les transformer, à leur insu ; ils mirent en œuvre contre les opposants à la Révolution une politique de terreur : « C’est la loi à la main qu’il faut exterminer tous nos ennemis », déclarait Robespierre aux Jacobins le 8 mai 1793 à propos du soulèvement vendéen : « Vous avez dans les lois tout ce qu’il faut pour exterminer légalement nos ennemis. »
Dès lors, la politique de terreur, prolongeant le climat de terreur qui planait sur la France depuis que les premières têtes se promenèrent au bout de piques le 14 juillet 1789, apparaît moins comme une réaction de survie de la République menacée en 1793 que comme un outil de régénération sociale qui annonçait les régimes totalitaires du XXe siècle. La politique d’extermination de la Vendée adoptée par la Convention le 1er octobre 1793 en fut une illustration. Le plan du général Turreau livrant la « Vendée militaire » à douze colonnes militaires chargées de confisquer les récoltes, de brûler les bâtiments et de passer toute la population au fil de l’épée, hommes, femmes et enfants, Blancs et Bleus, fut mis en œuvre à partir du 21 janvier 1794 alors que l’Armée catholique et royale, militairement écrasée au Mans et à Savenay un mois plus tôt, n’existait plus. Selon Reynald Secher et Jacques Villemain, cette politique d’extermination, qualifiée de « populicide » par Gracchus Babeuf, correspond à la notion juridique de « génocide » forgée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.
Après Thermidor, la classe politique s’employa à « terminer la Révolution », tout en conservant « ses acquis », c’est-à-dire, concrètement, le gigantesque transfert de propriété opéré par la vente des biens nationaux. Les Thermidoriens aspiraient au retour de l’ordre et de la stabilité propres à la jouissance paisible des propriétés, même mal acquises. Le champ sémantique de la conservation devint alors omniprésent.
Cependant, Thermidoriens et Brumairiens ne renoncèrent pas pour autant à l’entreprise de régénération sociale, attestée non seulement par leur attachement au calendrier républicain, ou par la multiplication des fêtes civiques sous le Directoire, mais aussi par les conceptions philosophiques qui inspirèrent les rédacteurs du Code Napoléon, comme l’a montré Xavier Martin dans Mythologie du Code Napoléon. La Révolution française, loin de s’achever en Brumaire comme le proclama de manière péremptoire Bonaparte, devait s’animer de nouveau, à plusieurs reprises, au cours du XIXe siècle, avant de devenir une puissante source d’inspiration pour Lénine et ses camarades bolcheviques.

Philippe Pichot-Bravard*

*Maître de Conférences H.D.R. à l’Université de Brest, auteur de La Révolution française La Révolution française, préface de Philippe de Villiers, postface de Reynald Secher, Via Romana, 2014 (rééd. 2015), 298 pages, 24 €.

(1) Jacques Thouret, A.P. t. IX, pp. 654-655.

© LA NEF n°327 Juillet-Août 2020

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