La Mecque © Pixabay

La liberté religieuse et l’islam

Si l’islamisme bafoue allègrement la liberté religieuse, qu’en est-il de l’islam lui-même, aussi bien dans les pays musulmans qu’en Occident où il représente une minorité qui s’affirme ?

«Pas de contrainte en religion ! », affirme le Coran (2, 256). Ce verset est souvent cité par les musulmans pour prouver le respect de la liberté religieuse en islam. Faut-il en déduire qu’un musulman n’est pas tenu d’adhérer aux dogmes de l’islam ou qu’il peut y renoncer sans risque, que la critique est autorisée, qu’un chrétien ressortissant d’un pays dominé par cette religion dispose d’une totale liberté de croyance et de culte ? Notons d’abord qu’il n’y a pas unanimité sur la traduction de la formule la ikra (« pas de contrainte ») qui peut signifier « pas d’animosité » ou « pas de dissension ». Il s’agirait donc de ne pas se disputer entre musulmans sur des questions relatives à la religion. Ensuite, selon les plus anciens commentateurs autorisés, ce passage, daté des débuts de la prédication de Mahomet (à La Mecque), a été abrogé par les versets 5 et 29 de la IXe sourate, laquelle est considérée comme l’avant-dernière « révélée » (à Médine).
Le premier énonce : « Après que les mois sacrés se seront écoulés, tuez les polythéistes partout où vous les trouverez ; capturez-les, assiégez-les, dressez-leur des embuscades » (9, 5). Il s’agit donc d’imposer l’islam par la force et d’éliminer ceux qui refusent d’y adhérer. Ce verset justifie aux yeux des djihadistes de toutes obédiences les violences et contraintes qu’ils infligent aux non-musulmans (chrétiens, yézidis, etc.) et l’anathème qu’ils lancent aux musulmans trop libéraux à leurs yeux. Les événements tragiques des dix dernières années, avec leurs cortèges d’attentats, y compris dans les églises, d’enlèvements, de ventes et de viols de femmes, illustrent amplement cette légitimation, que ce soit au Proche-Orient, en Asie ou en Afrique (1).
Quant au second verset abrogeant, il prescrit : « Combattez ceux qui ne croient pas en Dieu et au Jour dernier, ceux qui ne déclarent pas illicite ce que Dieu et son envoyé [Mahomet] ont déclaré illicite, ceux qui, parmi les gens du Livre, ne pratiquent pas la vraie religion. Combattez-les jusqu’à ce qu’ils paient directement le tribut après s’être humiliés » (9, 29). Cette injonction s’applique aux juifs et aux chrétiens. Ils ne peuvent pratiquer ouvertement leur religion qu’en échange d’un impôt spécial complété par des mesures politiques et sociales destinées à leur faire prendre conscience de leur infériorité. L’ensemble de ces dispositions constitue la dhimmitude (dhimma), concept juridique qui signifie « protection-assujettissement » (2).

Le statut de dhimmi
Tout au long de l’histoire, ce système a conduit de nombreux dhimmis à adopter l’islam afin de bénéficier de droits et devoirs égaux à ceux des « vrais croyants » que sont les musulmans. Officiellement abolie au XIXe siècle par l’Empire ottoman, la dhimmitude n’en a pas moins continué de s’appliquer de facto, selon des modalités variables, en certains pays ayant l’islam comme religion officielle et la charia comme source unique ou principale du droit. Tel était le cas en Égypte jusqu’à l’arrivée au pouvoir du maréchal Abdel-Fattah Sissi (2013). Outre la bienveillance qu’il manifeste envers les coptes, il a libéralisé le droit en matière de constructions de nouveaux lieux de culte (loi du 30 août 2016). Et, en moins de trois ans, le comité ad hoc du gouvernement chargé de ce secteur a régularisé 984 églises édifiées sans permis (3).
Mais, en de nombreux pays régis par l’islam, la condition juridique et sociale des non-musulmans demeure marquée par l’insécurité. Celle-ci se traduit par les inégalités, les injustices, les humiliations, voire le mépris ou la haine. Il en est ainsi au Pakistan où un chrétien peut même être considéré comme impur, donc infréquentable. L’histoire d’Asia Bibi est emblématique de cette réalité. Paysanne inculte, attachée à sa foi, elle a été condamnée à mort après avoir bu l’eau du même puits que ses compagnes de travail musulmanes, au motif qu’elle avait commis un blasphème, qui est puni par le Code pénal. Après dix ans de prison, elle a été acquittée et libérée en 2019, mais obligée de s’exiler avec sa famille à cause des menaces pesant sur leur vie. Le récit bouleversant de son épreuve, qui vient de paraître (4), montre que l’État pakistanais n’a pas la volonté de résister à l’usage de la loi contre le blasphème quand elle sert à couvrir des règlements de compte privés et qu’il ne contrôle pas non plus le délire des islamistes puisqu’un gouverneur et un ministre (chrétien) convaincus de l’innocence d’Asia Bibi ont été assassinés et leurs meurtriers laissés libres.
Là, comme partout où la charia est la source unique ou principale du droit, un musulman ne peut pas renier sa religion de naissance. En certains pays, l’appartenance religieuse se confond d’ailleurs avec la nationalité. Tel est le cas de l’Arabie-Séoudite mais aussi du Maroc (sauf pour la communauté juive locale résiduelle) où les convertis autochtones au christianisme sont privés de toute reconnaissance. Depuis quelques années, plusieurs États du golfe Persique autorisent cependant la construction d’églises et donc la liberté de culte pour leurs immigrés chrétiens en leur imposant toutefois une totale discrétion. Il s’agit de ne pas susciter l’attraction de musulmans pour la foi chrétienne.

Le crime d’apostasie
En quittant l’islam, le musulman renie sa croyance et trahit l’Oumma (la communauté). Qualifié de ridda, ce double rejet est un crime qui mérite l’enfer : « Ceux qui, parmi vous, s’écartent de leur religion et qui meurent incrédules : voilà ceux dont les actions seront vaines en ce monde et dans la vie future ; voilà ceux qui seront les hôtes du Feu ; ils y demeureront immortels » (Coran 2, 217 ; cf. aussi 16, 106).
Le Livre sacré n’édicte aucune sanction terrestre pour punir l’apostasie, mais la charia y supplée en s’appuyant sur une sentence attribuée à Mahomet : « Celui qui quitte la religion, tuez-le. » Or, l’obéissance au « beau modèle » (33, 21) est imposée par Allah : « Dis : “Obéissez à Dieu et au Prophète” » (3, 32). Même si la loi d’un État musulman ne prescrit aucune sanction pour ce crime, n’importe quel juge, et parfois la famille du « coupable », a le droit de se référer à la charia, réputée supérieure aux autres lois. En Turquie, en Iran et ailleurs, un musulman désirant le baptême doit s’exiler ou vivre sa foi dans la clandestinité. Au Proche-Orient, seul le Liban échappe à cette règle.
C’est aussi pour « protéger » l’islam et garantir sa transmission aux enfants à naître (responsabilité incombant au père) que le Coran interdit le mariage entre une musulmane et un non-musulman (2, 221). Il s’agit là également d’une restriction à la liberté religieuse.
Les principes énoncés par les textes sacrés de l’islam n’ont jamais été remis en cause, y compris par les États signataires de la Déclaration universelle des droits de l’homme (1948). Ceux-ci n’ont, en effet, pas mis leurs législations respectives en conformité avec ses principes, édictant d’ailleurs leurs propres chartes en la matière. Ainsi, la Déclaration des droits de l’homme dans l’islam, proclamée le 5 août 1990 par l’Organisation de la Coopération islamique (OCI, 57 États membres), stipule dans son préambule : « Tous les droits et libertés énoncés dans ce document sont subordonnés à la loi islamique. »

Islam et Occident
Comment les musulmans établis en Occident se situent-ils par rapport à ces règles, puisqu’ils sont censés vivre en conformité avec les lois des pays d’accueil, surtout lorsqu’ils en ont acquis la nationalité ? La réislamisation croissante qui les touche, inspirée par des idéologies (Frères musulmans, salafistes), soutenue par le financement des pays de tutelle, véhiculée par des mosquées, instituts de formation d’imams et écoles confessionnelles, s’accompagne souvent d’un contrôle communautaire sur les idées et les mœurs. La propagation du port du voile en est le signe le plus visible.
Au fond, l’islam occidental s’efforce d’imposer sa doctrine et il le fait en recourant à des revendications d’apparence légitime, en s’appropriant cyniquement une valeur aussi essentielle et irréprochable que la liberté religieuse. Loin de rester cantonné dans quelques sphères minoritaires, ce projet a été conceptualisé par l’ISESCO, département culturel de l’OCI, sous la forme d’une « Stratégie de l’action culturelle islamique à l’extérieur du monde islamique », publié en 2000. Jean-Frédéric Poisson en a fait une présentation magistrale dans L’islam à la conquête de l’Occident (5), où il relève : « La Stratégie pose comme un principe, plus ou moins explicité au long du texte, que la survie des personnes et des communautés musulmanes occidentales passe nécessairement par leur enracinement, non pas seulement dans une culture mais dans leur culture » (6). Le but est énoncé clairement : il s’agit de préserver les musulmans installés en Occident de « la dilution culturelle et la perte de l’identité islamique » et donc de « protéger l’Oumma contre tous les risques d’affaiblissement et de dislocation qui la mettent en danger » (7). Et cela passe par l’acceptation de la charia par les pays d’accueil au nom du respect des convictions religieuses.
Dès 1997, les Frères musulmans ont créé à Dublin un Conseil européen de la Fatoua (décret juridico-religieux) financé par l’émirat de Qatar. Considérant que la charia est inamendable et doit être la norme absolue pour tous les musulmans du monde, il délivre ses directives (8). En France, le Conseil contre l’Islamophobie, fondé en 2004, répond à cet objectif dont le sociologue Philippe d’Iribarne a montré l’efficacité dans Islamophobie (9). Pour sa part, Jacques de Saint-Victor, historien du droit, rapporte dans Blasphème les tentatives de musulmans en Europe pour obtenir la pénalisation de déclarations ou de caricatures jugées blasphématoires envers l’islam (10).
Il arrive aussi que des démarches en ce sens soient relayées par des non-musulmans. Ainsi, en 2006, à la demande du Conseil français du Culte musulman (CFCM), des députés proches du président Jacques Chirac ont déposé des propositions de loi visant à interdire « les propos et les actes injurieux contre toutes les religions » et « la banalisation du blasphème religieux par voie de caricature ». Leur démarche, assuraient-ils, devait « permettre une intégration la plus pacifiée et la plus efficace possible » des immigrés musulmans (11).
Aujourd’hui, l’affaire Mila, nom de cette collègienne qui, ayant tenu des propos hostiles – et imprudemment haineux – envers l’islam en janvier dernier, s’est vue menacer de mort, s’inscrit dans ce processus de renoncement public. Au délégué général du CFCM, Abdallah Zekri, pour qui l’adolecente devait assumer les conséquences de ses paroles, la garde des Sceaux, Nicole Belloubet, a répondu : « L’insulte à la religion, c’est évidemment une atteinte à la liberté de conscience » (12).
En fait, dès 1999, le gouvernement a ouvert la voie au compromis concernant la liberté religieuse. Alors ministre de l’Intérieur, Jean-Pierre Chevènement, obtempérant à une demande des Frères musulmans, avait supprimé de la charte proposée par ses services à la future instance officielle de l’islam, alors en cours de formation, l’engagement explicite de celle-ci à respecter « le droit de toute personne à changer de religion » (13).
Le philosophe Pierre Manent réagit vivement à cette soumission. « Ce qui n’est pas envisageable, c’est de circonscrire notre liberté pour ménager une composante nouvelle de la vie européenne qui n’aurait pas l’habitude ni par conséquent le goût de cette liberté, à savoir donc les musulmans considérés comme groupe partageant des mœurs et une croyance […]. Sous le nom d’“islamophobie”, ce qui est aujourd’hui non seulement réprouvé, mais réprimé par une censure très efficace, c’est la liberté de pensée et de parole à propos de l’islam […]. Cette protection, ou cette immunité, est bien sûr le plus mauvais service que l’on puisse rendre à l’islam au moment où de toutes parts on lui demande par ailleurs de faire ces réformes dont le contenu est imprécis mais dont la condition indispensable est qu’il soit exposé à la critique interne et externe » (14). C’est en effet le seul moyen d’échapper à l’auto-dhimmitude dans laquelle s’enfonce l’Europe.

Annie Laurent

(1) Cf. « Persécutés et oubliés ? », Rapport d’AED sur la liberté religieuse dans le monde (2017-2019).
(2) Cf. A. Laurent, Les chrétiens d’Orient vont-ils disparaître ?, Salvator, 2017, p. 97-100.
(3) Agence Fides, 11 avril 2019.
(4) Enfin libre ! Avec Anne-Isabelle Tollet, Éditions du Rocher, 2020, 206 pages, 17,90 €.
(5) Éditions du Rocher, 2018.
(6) Id., p. 38-39.
(7) Id., p. 48.
(8) Cf. A. Laurent, L’Islam, Artège, 2017, p. 125.
(9) Albin Michel, 2019.
(10) Gallimard, 2016.
(11) Id., chap. VI.
(12) Le Figaro, 30 janvier 2020.
(13) Cf. La Nef, n° 307, octobre 2018, p. 18.
(14) Situation de la France, Desclée de Brouwer, 2015, p. 77.

© LA NEF n°323 Mars 2020, mis en ligne le 14 août 2020

À propos Annie Laurent

Annie Laurent
Spécialiste du Proche-Orient, des chrétiens d’Orient et de l’islam, elle est à l’origine de l’association Clarifier et est l’auteur notamment de L’Islam, pour tous ceux qui veulent en parler (mais ne le connaissent pas encore) (Artège, 2017), L’islam peut-il rendre l’homme heureux (Artège, 2012), Les chrétiens d’Orient vont-ils disparaître ? (Salvator, 2017). Elle collabore régulièrement à La Nef.