Lénine et Staline en 1922 © Wikipedia

Tragédies russes

Une société bouleversée au sein d’un Empire en décomposition que subvertissent les deux révolutions de février et d’octobre 1917, puis, inséparable du « communisme de guerre », l’action terroriste de masse, cette histoire hallucinante, réveillée par un livre très dense (1), nous ne saurions la méconnaître.

Vers la fin du mois de février 1917 (d’après le calendrier julien, en retard de treize jours par rapport au calendrier grégorien) va jaillir ce moment fatidique où, selon Maurice Paléologue, notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg (bientôt rebaptisée Petrograd) entre janvier 1914 et juin 1917, « le peuple russe est à bout de patience, où les classes dirigeantes n’ont plus foi dans les Romanov, où l’édifice imposant du tsarisme se désagrège de lui-même, où les gouvernants affolés ne gouvernent plus » (2), moment suivi, une semaine plus tard, de l’abdication de Nicolas II, assez pauvre autocrate qui n’osait regarder en face ses ministres… Or, en pareils jours, pouvait-on imaginer, au lieu de l’accomplissement d’une promesse de justice pour une humanité opprimée, son contraire absolu, c’est-à-dire la marche sur un long chemin pavé de millions de cadavres ?
Avec les déclarations de guerre de l’Allemagne (1er août) et de l’Autriche-Hongrie (6 août), réponse à la mobilisation générale du 30 juillet ordonnée par le tsar, quelle tourmente, en 1914, fondit sur la Russie ! Et quelles déconvenues elle essuya ! Hormis un éphémère succès au début du printemps 1915, la voici contrainte, à l’été, d’abandonner la Pologne, la Lituanie et un gros morceau de Biélorussie. Certes, le sursaut de la « percée Broussilov » en juin 1916, précédé d’une sensible avancée en territoire ottoman, provoque un rebond positif de l’opinion, mais, coûteux à l’excès, il restera sans lendemain. Toutefois, au temps du Gouvernement provisoire, une nouvelle offensive lancée en Galicie parvint encore à atteindre quelques objectifs, d’ailleurs vite reperdus. Les lignes russes, dès juillet 1917 facilement enfoncées, et, au nord, les Allemands profitant aussi du chaos qui s’aggrave chez l’ennemi, Riga, le 20 août, fut prise par eux.
Car depuis Février, bien davantage que les fraternisations, simple épiphénomène, ou même que la désertion, ce à quoi se heurte d’abord un état-major affaibli, en clair l’insoumission de la troupe, compromet la fidélité persistante envers les puissances de l’Entente. Point étonnant, dans cette ambiance tendue, où les officiers sont inquiets, déconcertés, où les soldats leur tiennent la dragée haute, de voir ces derniers (et, par-dessus tout, la flotte de la Baltique) prêter l’oreille aux Thèses d’avril, ravageuse prédication, à l’initiative de Lénine, du défaitisme révolutionnaire. Ainsi gagne en influence, à une allure impressionnante, la fraction autonome du parti marxiste qui groupe les bolcheviks (concurrents de la fraction rivale des mencheviks) et entend balayer Février, ses pompes et ses œuvres. Cette influence néanmoins, et le soutien ou la neutralité obtenus chez les combattants après la brutale culbute, les 24 et 25 octobre 1917, de Kerenski, chef d’un gouvernement provisoire en perdition, se rapportaient assez peu au programme annoncé du Comité insurrectionnel bolcheviste. En premier lieu, ils souhaitaient, ils attendaient que soit mis un terme à l’épuisant conflit.

LA GUERRE CIVILE
Fin donc, selon le mot de Lénine, de la « guerre impérialiste » ? Si l’on s’arrête à l’armistice du 4 décembre 1917 et à la paix séparée de Brest-Litovsk, conclue le 3 mars 1918 avec des Centraux dominateurs, assurément. Mais transformée sans délai, aux quatre coins de l’ancienne Russie tsariste (théâtre d’une émergence spectaculaire de poussées centrifuges), en violente guerre civile – qu’embrouille, au gré d’amples variations régionales, l’épineux problème, remontant à la conquête de Kazan par Ivan le Terrible, des nationalités et autres ethnies minoritaires. Outre la Finlande, qui proclame sa souveraineté, l’Ukraine, vaste territoire pourvu d’importantes ressources, maintenant en état de quasi sécession, plonge dans un maelström où tous s’entrechoquent. Subordonnée pendant l’année 1918 aux Empires centraux, qui ont reconnu son indépendance et lui ont imposé le régime conservateur de l’hetman Skoropadski, en 1919 sous la coupe d’un directoire présidé par Simon Petlioura, Kiev, sa capitale, est occupée un court moment, en 1920, par les Polonais.
Quoique Broussilov, le meilleur général de Nicolas II, se soit rangé du côté bolcheviste ; que nombre d’officiers aient aidé Trotski à mettre sur pied l’Armée rouge, créée le 23 février 1918, trois hommes au sommet de la hiérarchie militaire allaient mener la lutte (déclenchée par leur collègue Kornilov, disparu dès avril 1918) contre le nouveau pouvoir, alors maître d’un espace compris entre les deux capitales (Petrograd et Moscou) et le centre industriel de Nijni Novgorod : au sud Denikine, au nord-ouest Youdenitch, en Sibérie Alexandre Koltchak, installé à Omsk au mois de novembre 1918. Pourtant, malgré les grandes offensives de l’année 1919 riches de plusieurs victoires, ils échouèrent. À l’issue d’une pénible retraite, Koltchak, fait prisonnier, sera fusillé près d’Irkoutsk le 7 février 1920. Denikine, lui, qui n’avait accepté de reconnaître l’autorité suprême de l’amiral qu’en juin 1919, et qui, jusqu’à l’automne, avait accumulé les succès, commença de s’embourber. En mars 1920, il passa le flambeau (remis par Koltchak peu de semaines auparavant) au baron Wrangel, décidé à poursuivre la résistance. Belle opiniâtreté assortie de trop faibles moyens ! Elle cesserait le 17 novembre, jour où, sous le poids d’assauts continus, les débris de l’Armée des Volontaires durent évacuer Sébastopol, leur ultime bastion.

COLLECTIVISATION FORCENÉE
Rouges et Blancs, au vrai, n’absorbaient pas l’ensemble des effectifs engagés dans les opérations, même si demeure l’image du fameux train blindé de Trotski, et des trains d’agitation, outils de propagande des Rouges. À la réserve de la Légion tchèque et slovaque, incontrôlable, l’Armée noire, commandée par l’anarchiste Makhno, non contente de harceler, au tout début, les occupants allemands de l’Ukraine, avait ensuite affronté les nationalistes de Petlioura et, de concert avec les Rouges, infligé sa première défaite, le 26 septembre 1919, au général Denikine. N’empêche que cet accord bancal, teinté de méfiance réciproque, puis rompu, puis renoué le temps d’abattre Wrangel, tourna bientôt au châtiment du personnage – auxiliaire intermittent et malcommode de l’hydre bolcheviste, désormais en mesure d’étouffer partout les soulèvements (qui prennent le visage, entre l’automne 1920 et l’été 1921, des « verts », mosaïque de groupes combattants hostiles à la réquisition des récoltes, disséminés pour la plupart en Sibérie et dans les provinces de la Volga).
Corollaire immédiat d’Octobre, la promulgation par Lénine du Décret sur la terre (joint au Décret sur la paix et au Décret sur les nationalités), inspiré de raisons tactiques, cachait sous le boisseau un tout autre projet (repris en 1929) : collectiviser l’agriculture. Pour l’heure, ce décret, favorable en apparence à la formation d’une petite propriété paysanne, assure aux bolcheviks l’indulgence relative de l’immense monde rural. Et lorsqu’au cœur des campagnes, vite exaspérées devant le caractère arbitraire et l’ampleur des confiscations subies, le courroux souffla en bourrasques, c’était trop tard. Déjà rodé, comment le nouvel appareil d’État, disposant de l’Armée rouge refondue et de sa nuée de conscrits, eut-il été seulement ébréché ? Nonobstant, la sujétion au Parti, à son organe ordinaire (le Conseil des Commissaires du Peuple) et à ses organes extraordinaires (dont la Tcheka, sinistre instrument répressif surgi le 7 décembre 1917), quantité de gens, en l’endurant, ne l’approuvait en rien. Songeons à une bonne portion de la classe ouvrière, à sa désillusion précoce, à sa tristesse de ne trouver aucun refuge dans les syndicats (soit dissous, soit réduits au rôle de « courroie de transmission ») ou même dans les comités d’usine.
Leur putsch accompli, les bolcheviks se sentaient encore obligés de composer avec diverses forces politiques et militaires. De fait, ayant dispersé, le 5 janvier 1918, une assemblée constituante à peine réunie, ils gardèrent l’alliance des SR de gauche et des « mencheviks internationalistes » (tôt promis aux purges expéditives). Mais en 1921 pas de ça ! Éléments turbulents et radicaux, dès l’été 1917, de la planète bolcheviste, après avoir, en Février, assassiné leurs chefs, les marins de Kronstadt, emblèmes vivants de la révolution, vont s’affirmer solidaires des ouvriers grévistes de Petrograd et réclamer l’abolition de la dictature. Celle-ci, toutes griffes dehors, hurle à la sédition antisoviétique puis, le 8 mars 1921, charge le général Toukhatchevski de réduire l’île-garnison. Dix jours de bataille, payés d’au moins 35 000 tués de part et d’autre, l’affaire fut promptement réglée. Et, à l’encontre de l’anathème léniniste sur le « chauvinisme grand-russien », la fondation de l’URSS scellerait, au profit du Centre, la docilité des républiques autonomes ou fédérées.

Michel Toda

(1) Alexandre Sumpf, 1917 La Russie et les Russes en révolutions, Perrin, 2017, 528 pages, 25 €.
(2) Les précurseurs de Lénine, Librairie Plon, 1938.

© LA NEF n°302 Avril 2018, mis en ligne le 31 août 2020

À propos Michel Toda

Michel Toda
Historien, collaborateur régulier de La Nef, est l’auteur notamment de Henri Massis, un témoin de la droite intellectuelle (La Table Ronde, 1987), Bonald, théoricien de la Contre-Révolution (Clovis, 1997), Parcours français. De Corneille à Jean Guitton (La Nef, 2007).