Hippocrate et Galien © Wikipedia

Déontologie médicale : l’actualité menacée du serment d’Hippocrate

« Le plus ancien Code de déontologie que nous aient légué les civilisations occidentales est assurément le « Serment d’Hippocrate ». Ce texte, élaboré environ 500 ans avant Jésus-Christ, à l’époque de Périclès, de Sophocle et d’Euripide, par Hippocrate lui-même ou par son école, formule les règles de la moralité professionnelle en honneur à l’école de Cos et sans doute bien avant elle.

Le serment d’Hippocrate 

Voici ce mémorable serment, dans la version exactement littérale, due à M. M. Riquet et E. des Places, à partir du texte grec édité par J. Pétrequin, in « La chirurgie d’Hippocrate » Paris, 1878, 1.182, et établi après les documents les plus anciens :

« Je jure par Apollon, médecin, Asklépios, Hygéia et Panakéia, prenant à témoin tous les dieux et toutes les déesses, d’accomplir, selon mon pouvoir et mon jugement, ce serment et cet engagement écrit.

Je jure de considérer à l’égal de mes parents celui qui m’aura enseigné l’art de la médecine : de partager avec lui ma subsistance et de pourvoir à ses besoins, s’il est dans la nécessité ; de regarder ses fils comme des frères et, s’ils veulent étudier cet art, de le leur apprendre sans salaire ni contrat ; de communiquer les préceptes généraux, les leçons orales et tout le reste de la doctrine à mes fils, à ceux de mon maître et aux disciples enrôlés et assermentés suivant la loi médicale, mais à aucun autre.

Je ferai servir le régime diététique à l’avantage des malades selon mon pouvoir et mon jugement ; pour leur dommage et leur mal…non.

Et je ne donnerai pas, quiconque m’en prierait, une drogue homicide ni ne prendrai l’initiative d’une telle suggestion ; de même, je ne donnerai à aucune femme un pessaire abortif.

Par la chasteté et la sainteté, je sauvegarderai ma vie et ma profession.

Je ne taillerai pas les calculeux et je laisserai cette pratique à des professionnels.

En quelque maison que je doive entrer, je m’y rendrai pour l’utilité des malades, évitant tout méfait volontaire et corrupteur et, très particulièrement, les entreprises lascives sur le corps des femmes ou des hommes, qu’ils soient libres ou esclaves.

Les choses que, dans l’exercice ou même hors de l’exercice de mon art, je pourrai voir ou entendre sur l’existence des hommes et qui ne doivent pas être divulguées au dehors, je les tairai, estimant que ces choses-là ont droit au secret des Mystères.

Si j’accomplis jusqu’au bout ce serment et lui fait honneur, qu’il me soit donné de jouir des fruits de la vie et de cet art, honoré à jamais parmi tous les hommes.

Mais, si je le viole, et si je me parjure, qu’il m’arrive tout le contraire ! »

Ce « Serment d’Hippocrate », au travers duquel passe un souffle moralisateur, ascétique et purificateur, d’inspiration manifestement orphique, condense, avec une remarquable concision, tous les principes essentiels de notre morale professionnelle, condamne tout homicide et notamment l’avortement criminel, précise la nature des relations qui unissent les élèves aux Maîtres, et prévoir même la nécessité des spécialisations. […]

Depuis la promulgation du Serment d’Hippocrate, de multiples textes touchant à ces problèmes virent le jour. Parmi eux je n’en citerai qu’un qui fut établi au XIIème siècle par Moïse Maïmonide, médecin philosophe aristotélicien et talmudiste éminent :

La prière de Maïmonide

« O Dieu, remplis mon âme d’amour pour l’art et pour toutes les créatures.

N’admets pas que la soif du gain et la recherche de la gloire m’influencent dans l’exercice de mon art, car les ennemis de la vérité et de l’amour des hommes pourraient facilement m’abuser et m’éloigner du noble devoir de faire du bien à tes enfants.

Soutiens la force de mon cœur pour qu’il soit toujours prêt à servir le pauvre et le riche, l’ami et l’ennemi, le bon et le mauvais.

Fais que je ne voie que l’homme dans celui qui souffre.

Que mon esprit reste clair près du lit du malade, qu’il ne soit distrait par aucune pensée étrangère, afin qu’il ait présent tout ce que l’expérience et la science lui ont enseigné ; car grandes et sublimes sont les recherches scientifiques, qui ont pour but de conserver la santé et la vie de toutes les créatures.

Fais que mes malades aient confiance en moi et mon art, qu’ils suivent mes conseils et mes prescriptions.

Eloigne de leur lit les charlatans, l’armée des parents aux mille conseils et les gardes qui savent toujours tout, car c’est une engeance dangereuse qui, par vanité, fait échouer les meilleures intentions de l’art et conduit souvent les créatures à la mort.

Si les ignorants me blâment et me raillent, fait que l’amour de mon art, comme une cuirasse, me rende invulnérable, pour que je puisse persévérer dans le vrai, sans égard au prestige, au renom et à l’âge de mes ennemis.

Prête-moi, mon Dieu, l’indulgence et la patience auprès des malades entêtés et grossiers. Fais que je sois modéré en tout, mais insatiable dans mon amour de la science.

Eloigne de moi l’idée que je peux tout.

Donne-moi la force, la volonté et l’occasion d’élargir de plus en plus mes connaissances.

Je peux aujourd’hui découvrir dans mon savoir des choses que je ne soupçonnais pas hier, car l’art est grand, mais l’esprit de l’homme pénètre toujours plus avant. »

A la fin du Moyen Age, au cours de la Renaissance et pendant toute la durée de l’époque classique, il est peu d’ouvrages tant soit peu importants traitant de la médecine qui ne comportent une préface où l’auteur affirme ses soucis fortement empreints de morale chrétienne et affiche ses conceptions particulières relatives à l’exercice de notre art.

Au XVIIIème siècle encore, les règles déontologiques les plus formelles faisaient la loi au sein des Corporations et des Collèges de médecine.

Le serment de Montpellier

Cette déclaration, couramment proclamée dans nos Facultés lors de la prestation du serment qui accompagne la soutenance de la Thèse inaugurale, n’est qu’une abréviation littéraire, très incomplète, du « Serment d’Hippocrate ».

Rédigée vers 1790 par le doyen René et le Pr Fauquet, elle fut reprise, en 1834, par Lallemant, doyen de la faculté de Montpellier.

Le serment de Montpellier est prononcé, depuis, dans presque toutes les facultés françaises, notamment celles de Montpellier et de Paris :

« En présence des Maîtres de cette Ecole, de mes chers condisciples et devant l’effigie d’Hippocrate, je promets et je jure d’être fidèle aux lois de l’Honneur et de la Probité dans l’exercice de la Médecine.

Je donnerai mes soins gratuits à l’indigent et je n’exigerai jamais un salaire au-dessus de mon travail.

Admis dans l’intérieur des maisons, mes yeux ne verront pas ce qui s’y passe ; ma langue taira les secrets qui me seront confiés, et mon état ne servira pas à corrompre les mœurs ni à favoriser le crime.

Respectueux et reconnaissant envers mes Maîtres, je rendrai à leurs enfants l’instruction que j’ai reçue de leurs pères.

Que les Hommes m’accordent leur estime si je suis fidèle à mes promesses ! Que je sois couvert d’opprobre et méprisé de mes confrères si j’y manque ! »

Quand, enfin, le 7 octobre 1940, l’Ordre des Médecins fut créé, le Pr Leriche (1) présida à l’élaboration d’un nouveau Code qui était justifié par l’importance donnée à la juridiction de l’Ordre.

« Qu’on me permette, à cet égard, de rappeler ce qui s’est passé sous l’occupation quand les Allemands ont exigé des médecins français la déclaration obligatoire des blessés par projectiles de guerre, ce qui conduisait – par voie de conséquence – à leur livrer les blessés du maquis. Non seulement parmi les trente mille médecins qui exercent en France, aucun ne consentit à déférer à de telles injonctions, mais encore nombre d’entre eux acceptèrent la déportation ou la mort pour ne pas trahir leur secret. »

Le serment médical (dérivé du serment d’Hippocrate) prononcé actuellement par les nouveaux médecins depuis 1996 :

« Au moment d’être admis(e) à exercer la médecine, je promets et je jure d’être fidèle aux lois de l’honneur et de la probité.

Mon premier souci sera de rétablir, de préserver, ou de promouvoir la santé dans tous ses éléments, physiques et mentaux, individuels et sociaux.

Je respecterai toutes les personnes, leur autonomie et leur volonté, sans aucune discrimination selon leur état ou leurs convictions.

J’interviendrai pour les protéger si elles sont affaiblies, vulnérables ou menacées dans leur intégrité ou leur dignité.

Même sous la contrainte, je ne ferai pas usage de mes connaissances contre les lois de l’humanité.

J’informerai les patients des décisions envisagées, de leurs raisons et de leurs conséquences. Je ne tromperai jamais leur confiance et n’exploiterai pas le pouvoir hérité des circonstances pour forcer les consciences.

Je donnerai mes soins à l’indigent et à quiconque me les demandera.

Je ne me laisserai pas influencer par la soif du gain ou la recherche de la gloire.

Admis(e) dans l’intimité des personnes, je tairai les secrets qui me seront confiés.

Reçu(e) à l’intérieur des maisons, je respecterai les secrets des foyers et ma conduite ne servira pas à corrompre les mœurs.

Je ferai tout pour soulager les souffrances.

Je ne prolongerai pas abusivement les agonies.

Je ne provoquerai jamais la mort délibérément.

Je préserverai l’indépendance nécessaire à l’accomplissement de ma mission.

Je n’entreprendrai rien qui dépasse mes compétences.

Je les entretiendrai et les perfectionnerai pour assurer au mieux les services qui me seront demandés.

J’apporterai mon aide à mes confrères ainsi qu’à leurs familles dans l’adversité.

(ajout de 2012 ndla)

Que les hommes et mes confrères m’accordent leur estime si je suis fidèle à mes promesses ; que je sois déshonoré(e) et méprisé(e) si j’y manque. »

Il est intéressant de suivre, au fil du temps, l’évolution du fameux « Serment d’Hippocrate », rédigé bien avant le message évangélique, auquel on se réfère si souvent.

On constate que, dès le XIX siècle, il était déjà remplacé par une version modifiée :

– le « Serment de Montpellier », lui-même remplacé ;

– par le « Serment médical de 1996 », plus complet que la version de Montpellier, et plus fidèle au « Serment » établi par Hippocrate, mais cependant modifié.

En effet, le « Serment d’Hippocrate » pour ce qui concerne l’avortement, ou certains comportements sexuels, a été édulcoré. Toutefois il y subsiste l’engagement suivant :

« Je ne provoquerai jamais la mort délibérément ».

Espérons que la grande majorité des médecins le tienne toujours pour sacré, car il est remis en cause, en ce qui concerne les médecins, par beaucoup de législateurs en France.

Cet engagement, cette clause de conscience, pour la première fois, en l’an 2020, vient d’être mise en question au Parlement.

S’il advenait qu’elle soit supprimée par la loi, alors le « Serment d’Hippocrate » aurait vécu, et une certaine conception de l’honneur médical, aussi.

Dr Thaddée-Albert Grzesiak (AIHP)

(1) Le Pr Louis Portes fut le premier président du Conseil national de l’Ordre à être élu (en mai 1943), à la suite du Pr René Leriche, nommé par le gouvernement de Vichy. Les conseils de l’Ordre seront dissous le 27 août 1944, par le gouvernement provisoire de la République, à Alger ; l’Ordre dans sa forme actuelle sera institué par l’ordonnance du 24 septembre 1945.

« A tous les médecins français qui, sous l’Occupation, préférèrent la déportation ou la mort à la violation de leur secret professionnel » (extraits tirés du Code de déontologie médicale, promulgué au Journal Officiel du 28 juin 1947, auteur : Professeur L. Portes, Président du Conseil National de l’Ordre des médecins, de 1943 jusqu’en 1950,date de sa mort)

© LA NEF le 20 octobre 2020, exclusivité internet

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