Winston Churchill © Wikipedia

Churchill

Extraordinaire d’énergie véhémente, couronné comme un volcan par la fumée de ses cigares, Winston Churchill (1874-1965) a été un personnage qui appartient à la légende autant qu’à l’histoire. Une formidable biographie (1) nous sert de guide pour cette petite esquisse.

Issu du sommet de la pyramide sociale (son grand-père, le 7e duc de Marlborough, fut vice-roi et lord-lieutenant d’Irlande), Winston Spencer-Churchill, né de lord Randolph, fils cadet du duc, et de la beauté américaine Jennie Jerome, avait d’abord été ce « méchant petit bouledogue aux cheveux roux » pensionnaire à Harrow. Entré en 1893 au Collège militaire de Sandhurst, officier de cavalerie, correspondant de guerre improvisé à Cuba vers la fin de 1895, aux Indes en 1896, puis en Égypte et au Soudan, sa spectaculaire évasion des prisons boers d’Afrique du Sud va lui acquérir du renom et lui permettre d’emporter en 1900 un siège de député. Conservateur, car Winston baignait depuis l’enfance dans ce qui s’était autrefois appelé le torysme. Or, bientôt, il passa au parti libéral, se fit réélire en 1906 sous cette étiquette et devint tour à tour sous-secrétaire d’État aux Colonies, ministre du Commerce, ministre de l’Intérieur et, entre 1911 et 1915, Premier lord de l’Amirauté, c’est-à-dire responsable de la marine la plus puissante du monde – mais, conséquence du cinglant échec, aux Dardanelles, d’une expédition navale franco-britannique, obligé de se démettre… et, néanmoins, retrouvant en 1917 un portefeuille : celui de l’Armement. En 1919 celui de la Guerre et de l’Air.
Blackboulé aux élections de novembre 1922, Winston n’aura plus ni maroquin ni siège parlementaire ni parti. Mécomptes de la politique ! Pourtant, au début de 1924, la courte apparition d’un gouvernement travailliste (chose nouvelle), très mal accueillie par lui, devait le faire glisser définitivement hors d’un parti libéral sans cesse en train de rétrécir en même temps qu’il se rapprochait de son ancienne famille conservatrice. Ainsi, au bout de cette année-là, revint-il sous ses couleurs à la Chambre des communes, et nommé incontinent chancelier de l’Échiquier du cabinet Baldwin. Bonheurs de la politique !
N’empêche… Des élections de 1929 défavorables aux conservateurs jusqu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale, époque où ceux-ci, depuis plusieurs années, ont entièrement repris le pouvoir, Winston n’a plus été invité à y participer. En pleine maturité, dans une période qui se serait probablement félicitée d’utiliser son expérience et ses talents. Mais, à propos des Indes, affaire d’envergure, ou de la crise de l’abdication, il a campé sur des positions personnelles, fait, malgré lui, figure d’isolé, et s’est rendu « impossible ». En effet, l’idée d’accorder le statut de dominion aux Indes, statut déjà en vigueur au Canada, en Australie, en Afrique du Sud, etc., ouvrait la voie à une forme d’autonomie susceptible d’aboutir à l’indépendance de cette perle de l’Empire. Initiative qu’il appelait, au grand dam de Baldwin, une « malignité criminelle ». D’un autre côté, peu après l’avènement d’Édouard VIII en janvier 1936, son hypothétique mariage avec une Américaine deux fois divorcée et l’extrême mécontentement qui s’ensuivit verront Winston, champion d’une cause saugrenue, affronter non sans risques l’establishment et soutenir ce pauvre prince (lequel, renonçant au trône plutôt qu’au mariage, eut son frère pour successeur).

Prémonition du danger hitlérien
En tout cas, Hitler arrivé à la tête de l’Allemagne et commençant de bouleverser l’Europe, Winston, ce puissant et inquiétant solitaire de la politique anglaise, perçoit le péril mieux et plus vite que ses compatriotes. Et s’il reste en mars 1936, date de la remilitarisation impunie de la Rhénanie, le témoin passif de cet abandon lourd de graves retombées, il sait dénoncer les imprudences du désarmement britannique. Et, en mars 1938, lors de l’Anschluss, éclairer ses collègues députés sur « un calendrier d’agression calculé et programmé avec soin pour se dérouler étape par étape ». Hostile, au mois de septembre, aux concessions de Munich, persuadé que l’infernal calendrier désignerait, à brève échéance, une nouvelle cible et une nouvelle annexion, en 1939 il s’identifia avec l’Angleterre indignée et la Pologne envahie. Quand donc, le 3 septembre, la guerre est là, que Neville Chamberlain, le Premier ministre, lui propose de redevenir Premier lord de l’Amirauté, immédiate est son acceptation.
Après sept mois d’un conflit stagnant, l’Allemagne mit la main sur le Danemark, et de même sur la Norvège, qu’une expédition anglo-française ne réussit pas à sauver. Insuccès fatal au cabinet Neville Chamberlain, remplacé par un cabinet Winston Churchill le 10 mai 1940, jour de l’offensive teutonne à l’Ouest. Bénéficiant de la pénurie de talents au sein de la classe dirigeante, tout ensemble homme du sérail et étranger au sérail, le fait de mal supporter le cadre d’un parti acquérait une singulière valeur chez le chef plein d’énergie d’un gouvernement d’union nationale que, par surcroît, son obsession de l’Empire (à cimenter, à raffermir) rendrait plus irréductible. Cela dès juillet-août 1940, avec les grandes attaques aériennes de la bataille d’Angleterre et les ripostes de la RAF, avec, à partir du 7 septembre, le Blitz contre Londres et l’étonnante ténacité britannique. D’ailleurs, gardant la maîtrise de la Méditerranée, les Anglais, dès 1941, organisent une campagne qui chasse d’Éthiopie les Italiens.

L’alliance de deux géants
Forteresse assiégée, leur patrie allait devoir aux erreurs de ses ennemis l’alliance de deux géants : en juin 1941 le Léviathan soviétique défié par Hitler ; en décembre 1941 l’Amérique défiée par le Japon (Amérique la secourant déjà sous la fiction de la neutralité et qui, au mois d’août, s’était jointe à elle pour élaborer une charte de l’Atlantique). Par le Japon devant lequel capitule Singapour le 15 février 1942, « défaite britannique et aussi impériale » qui consterne Winston, trop porté à sous-estimer les Nippons. Comme le navre, en juin, face aux Allemands, la chute de Tobrouk. D’où l’exclusion, jugée impensable, de toute discorde sérieuse entre lui et le président Franklin Roosevelt et sa constante « doctrine de l’association fraternelle de nos deux peuples au service de l’humanité ». Quant à l’épouvantail bolcheviste, il s’estompait dans l’ardeur de la lutte. Des troupes anglaises et russes, en septembre 1941, avaient occupé Téhéran et ce sera là que Staline, Churchill et Roosevelt réunis tiendront fin 1943 leur première conférence.
Non contents d’arroser le tissu urbain du Reich, les Alliés, au mois d’avril 1944, larguèrent 80 000 tonnes de bombes « amies » sur la Normandie, pulvérisant, a écrit François Mauriac, « nos villages, nos églises, qu’ils eussent pu épargner », bref, pour Winston embarrassé, dépassant l’acceptable. En janvier 1945 la bataille des Ardennes gagnée et les Allemands repoussés derrière leur frontière, les Russes à Varsovie et en Prusse-Orientale, il pressa l’organisation d’une deuxième et capitale conférence (de Yalta) dont sortit, à son corps défendant, un système carcéral étendu à la moitié de l’Europe : le rideau de fer. Staline raflait la mise.
Aux élections du 26 juillet, l’arrivée à Westminster (événement inédit) d’une forte majorité travailliste allait entraîner le départ de Winston, « l’architecte de la victoire », et l’emménagement au 10 Downing Street de Clement Attlee. Hélas ! la foi en l’Empire qu’il gardait et cultivait, les travaillistes la blessait, la piétinait, qui adoptaient l’Indian Indépendance Act de 1947. Sotte liquidation observée « avec un chagrin profond ». Perte irréparable, enlaidie par les bains de sang, du vrai joyau de la Couronne… En 1951 cependant, l’alternance joua en sens inverse et Winston, largement septuagénaire, réintégra Downing Street. Ce fut son été de la Saint-Martin.
En 1952 il pleure la mort, encore jeune, de son cher roi très respecté Georges VI et montre les meilleurs sentiments pour la nouvelle majesté. En 1954, tâchant de freiner le déclin planétaire de Britannia, il s’interroge sur les problèmes qui vont se poser au pays « si beaucoup de gens de couleur viennent s’installer ici », s’émeut d’une « société noire et blanche comme une pie » et explique au Conseil restreint qu’un bon slogan, c’était « L’Angleterre aux Anglais blancs ».
Winston en 1953 avait fini par accepter le Très noble ordre de la Jarretière. Deux ans plus tard, au palais de Buckingham, il présenta sa démission de Premier ministre – suivie d’élections anticipées que remportèrent les conservateurs (lui-même réélu député de Woodford et aussi en 1959 pour sa quinzième et ultime candidature, à l’âge de 84 ans). Admiré, loué, glorifié, à l’occasion de ses 80 ans, le gros vieux homme, au cours d’une séance conjointe entre les Lords et les Commu­nes, parlera d’une nation et d’une race (la sienne) qui avait un cœur de lion. Ajoutant qu’il avait eu, dans cette tragique tourmente de la guerre, « la chance d’être appelé à pousser le rugissement ».

Michel Toda

(1) Andrew Roberts, Churchill, Perrin, 2020, 1320 pages, 29 €.

© LA NEF n°332 janvier 2021 mis en ligne le 18 février 2021

À propos Michel Toda

Historien, collaborateur régulier de La Nef, est l’auteur notamment de Henri Massis, un témoin de la droite intellectuelle (La Table Ronde, 1987), Bonald, théoricien de la Contre-Révolution (Clovis, 1997), Parcours français. De Corneille à Jean Guitton (La Nef, 2007).