Vendredi Saint, rien n’est permis mais tout est possible

Il peut arriver que nous ne voyons dans le Vendredi saint qu’un précepte purement extérieur. La semaine sainte est un programme, le triduum pascal une trilogie, le Vendredi saint le premier acte d’un opéra en trois temps. Jésus est mort, le samedi il séjourne en enfer, le dimanche il est ressuscité. Terminé, bonsoir. On suit la passion en feuilletant page après page le missel, l’habitude s’est installée avec un peu de lassitude. Cette passion du vendredi est en demi-teinte, érodée par le temps, l’esprit de calendrier et la répétition. Après le chemin de croix, après la quatorzième station, on attend l’étape suivante. La suite au prochain épisode.

Le Vendredi saint est devenu une célébration. On parade, le spectacle saute aux yeux. Le folklore, les costumes, les grigris des uns, les processions baroques des autres, impressionnent et se déploient à Naples comme à Yamoussoukro devant les mirettes des touristes et des fidèles. Les bougies luisent dans les ténèbres de la nuit, le flash des smartphones crépite ; les demoiselles dévotes poudrées et dentelées sont à genoux entre deux touristes en short, poilus des mollets. Drôle de mixture. On ne peut pas oublier les pages incroyables de Paul Morand sur la procession du Vendredi saint dans le Flagellant de Séville. Sous sa plume, elle apparaît comme une longue scène cinématographique, comme un plan-séquence qui ressemble, par la technique, à la Soif du mal d’Orson Wells. Morand a rendu la profusion de la soirée et des processions dans ses détails comme une peinture folle « dans chacun de ces défilés, la théorie des pénitents, long ruban processionnel tout noir, ou tout blanc, ou violet, bleu, vert selon la couleur de la confrérie, est dominée par une magnifique pièce montée, plus haute qu’un char triomphal, une sculpture branlante en or fin, pierres précieuses, velours et brocart, argent ciselé, frappé, fleurissant en candélabres énormes, et contournés, en corolles, en tulipes érigées vers les dais de broderies étincelantes […] Les portes de la Confrérie se fendirent sans bruit comme un rideau de théâtre ». La croix ouvre le bal. S’ensuivent prêtres et porteurs d’images saintes, le doyen et le frère majeur ; arrivent les flagellés et, avec eux, le « triomphe de la mort ». La caméra de Morand, au fil des pages, passe d’une vue d’ensemble à un gros plan ; elle zoome sur don Pablo, un vieux massacré par ses frères flagellants : « ils firent le cercle et cognèrent comme une bande d’enfants sur une toupie ; le cou du vénérable s’entoura d’un petit collier de perles roses. Des dartres sombres, des gerçures violettes fleurirent sur les épaules, les avant-bras. Les tracés bleus devinrent des sillons pourpres qui suivirent la courbe du dos, s’enfoncèrent en creux entre les omoplates. Le sang descendant de chaque flac vers le ravin de l’épine, en ruissellement framboise. L’épiderme se boursouflait sous les coups redoublés qui crépitaient sur les os et sur les muscles. Le vénérable n’était plus qu’un corps mauve, zébré d’amarantes, une sorte d’érésipèle immobile. » Christus factus est.

Ce que Morand décrit, c’est le spectacle de la mort ; elle est là sous nos yeux et Jésus est mis à mort devant nous ; nous ne le contemplons plus que dans la farandole des pénitents, la succession des chars, l’attirail des argents, des soies, des froufrous, des pourpres et des coloris pastel. Le chichi, les arabesques, les boursouflures rococos grossissent dans des odeurs capiteuses d’encens, de gâteau et de sueur. Les flagellants sont des comédiens, Jésus un acteur. Au martyr la palme du festival.

Revenons à nos esprits, remontons un peu en arrière. Filippo Beroaldo dans son Carmen lugubre de dominicae passionis parle des « sancta funera Christi » qu’il faut célébrer comme un jour de deuil marqué d’une pierre noire. C’est là toute la clef du Vendredi saint : un jour où tout se fige, tout s’arrête, où tout s’inverse ; le jour et la nuit, l’ombre avec la lumière. Au XIIIème siècle, les franciscains instaurent le chemin de croix dans la souvenance de la Passion. Au cœur de la passion, la croix ; au cœur du christianisme, la croix ; au cœur de la messe, la croix. Elle est la preuve de mort et la preuve de vie ; elle est l’étendard de la victoire et le signe de nos faiblesses. Les franciscains qui épousent la passion vont jusqu’à adorer le sang qui coule de la croix, ce sang qui mène à l’ivresse comme un vin corse, cette ivresse qui conduit à la folie, cette folie qui confine au délire mêlé d’exaltation, de visions, de douleurs et de lumière ; cette croix sublime où l’instrument de la mort devient l’arbre de vie. Jacopone da Todi est l’auteur du Stabat mater, et également de la Donna del paradiso, long poème choral en quatrain. Les vers sont courts, tranchants, faits de rimes plates qui rendent les images du calvaire précises et font ressentir toute la souffrance de la mère et le drame de la scène. Comment ne pas être touché par ces lamentations de Marie : « O figlio, figlio, figlio/ figlio amoroso giglio ! Figlio, chi dà consiglio/ Al cor me’angustiato ? » La mort du doux fils précieux « il filio dilicato » advient dans le bruit des clous dans le bois. Les jointures craquent, « tutto l’ò sdenodato ». Le corps du fils est broyé « stace descilïato » , sa mère ne le reconnait plus, cet homme n’est plus un homme. Jacopone place Marie devant son fils cloué qui agonise ; une lente litanie de « figlio », profond soupir mortel et pathétique, s’égrène comme un collier de perles nacrées percé d’un fil rouge. Ce fils « bianco et vermiglio », beau et blond, apparaît outragé dans une gloire douloureuse : il est l’homme de la douleur, le fils empoisonné, « il figlio attossecato ! »

Jacopone da Todi donne la parole aux témoins de la mort de Jésus. N’est-il pas intéressant, en effet, pour une fois, de la contempler du point de vue de ceux qui ont vu mourir le Christ ? Essayons de nous mettre à la place des apôtres, de Jean, de Marie et de toute la foule nombreuse ; revêtons leurs habits, revenons à une archéologie de la passion, au tout premier vendredi. Revivons un vendredi, jour de mort, sans l’assurance d’un dimanche de la résurrection ; ce jour apparaît alors comme un match par knockout dont on ne se remet pas. Faisons du Vendredi saint un précepte intérieur.

À Noel, quand nous chantons l’Adeste fideles, chant mignon de bergers joyeux, le petit jésus blanc et potelé comme un vase de porcelaine apparaît adorable ; à présent, entonnons le Parce Domine, cet antiphonaire terrible où le peuple supplie d’être épargné. Qu’avons-nous fait ? Nous avons tué Dieu, la démocratie a libéré Barabbas, le peuple par son vote a élu Dieu à la mort.

Bien que le Christ confirmât à ses disciplines qu’il serait trahi, livré et mis en croix, ils « ne comprirent rien à cela ». Vivant les évènements, pouvaient-ils seulement savoir que le Christ pouvait mourir de la main des hommes puis renaître. Le Christ avait tout programmé : Judas, Pierre, Barabbas et tout le reste.

Face au Christ crucifié, au pied de la croix, le sang vermeil coule sur le tronc et goute sur les pierres ; le corps loqueteux de Jésus, vif et braisé, devient noirci, à la fin, comme un rôti. Marie tient son fils crevé, une serpillière de chair trouée, lacérée. La mater dolorosa a perdu son fils, quelle plus grande douleur peut-on penser pour une mère ? Aucune. Il est mort.

Et les onze… ils ont abandonné le Christ à son sort. Jésus ? Connais pas ! Lâches, ils l’ont largué, ils l’ont renié jusqu’à son nom. Pierre revenu dans ses pénates, s’effondra en pleurs, troublé par sa propre honte et sa faiblesse d’homme devant les puissants. Tous, ont vacillé, chaviré, bande de pleutres et de pétochards, le trouillomètre au maximum. Leur bouche étaient gâtées par l’amertume, leurs joues par les larmes, la nuit par les tourments qui secouent les tripes. Vendredi fut une nuit blanche. Ils étaient au fond du trou, la tête comme un alambic après des rasades tequila quand on a le vin triste. Il faut imaginer un jour sombre, plombé, un ciel d’un noir mâte comme les poumons troués d’un fumeur. Jésus, fils de Dieu est mort. Se sentaient-ils aussi un peu bernés par ce dieu mis à mort, c’est possible. Ils avaient suivi le Christ, ils n’avaient finalement rien compris à l’accomplissement de Jésus et de son arrivée.

De l’autre côté, les réactions des gens devaient être bien contrastées ; certains, curieux, se moquèrent de lui. D’autres n’ont rien dit, d’autres encore ont regretté. Après l’enterrement, ont bu un coup, suivant la coutume du pays. On l’aimait bien Jésus, mais les autres ont été plus forts, c’est dommage. Il est mort, nous on est vivant, c’est la vie. Il n’y a rien à espérer.

S’il y a une hâte vertueuse dans l’avent, le vendredi saint est une pierre fichée d’un deuil qui cache une joie enfouie et ignorée, une graine encore close. Mais cette joie adviendra ; elle s’ouvrira, fleurira, gerbera. Cela est un autre jour.

Nicolas Kinosky

© LA NEF, le 1er avril 2021, exlusivité internet

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