Olivier Rey © Julien Falsimagne

Ne nous laissez pas entrer en euthanasie

Loin de n’obtenir qu’un droit pour eux, qui n’obligerait en rien le reste de la société, les partisans de l’euthanasie modifieront le monde commun en le rendant moins vivable.

Ainsi donc, la question “euthanasique”, inlassablement, revient sur le tapis. Pour comprendre la nature profonde des affrontements auxquels elle donne lieu, il me semble utile de reconduire les positions des uns et des autres au rapport à la vie dont elles procèdent. D’un côté, il y a ceux qui s’estiment propriétaires de leur vie. Ils attendent des institutions, et notamment de l’institution médicale, qu’elles mettent tout en œuvre pour garantir ce bien dont ils disposent. Cependant, si jamais l’existence ne leur donne plus satisfaction, ne correspond plus à l’idée qu’ils s’en font, ils attendent de cette même institution médicale qu’après avoir veillé sur leur vie, elle les en débarrasse. De l’autre côté, il y a ceux qui s’estiment dépositaires de leur vie. De ce statut de dépositaire s’ensuit que l’on doit (ou devrait) être prêt à engager sa vie quand les circonstances l’exigent (afin d’être à la hauteur du dépôt qui nous a été confié), mais que l’on ne saurait reconnaître un droit à en être débarrassé quand le dépôt devient pesant.

Incontestablement, pour diverses raisons qu’il est impossible de détailler ici, les “propriétaires” sont de plus en plus nombreux par rapport aux “dépositaires”. C’est pourquoi, avec la force que donne la conviction d’être dans le sens de l’histoire, ils multiplient les offensives, convaincus qu’ils sont de bientôt imposer leur point de vue. Un signe qui ne trompe pas : les catholiques sont contre l’euthanasie. Étant donné que depuis des siècles, en France, une cause soutenue par les catholiques finit toujours par être perdante, leur opposition à l’euthanasie est comme l’annonce d’une légalisation prochaine.

À leurs opposants, les partisans de l’euthanasie rétorquent : nous ne réclamons qu’un droit, dont vous demeurez parfaitement libres de ne pas faire usage si cela vous déplaît. Pareil argument manque de sérieux. Il se trouve que les plus fervents militants d’un droit de chacun à “choisir les conditions de sa propre fin de vie” ont fondé, il y a quarante ans, l’Association pour le droit à mourir dans la dignité (ADMD). Par ce nom même, ils signifient que toute personne qui, dans certaines conditions, ne réclame pas une “aide active à mourir” devient indigne. Si la proposition de loi débattue en mars au Sénat visait à “établir le droit à mourir dans la dignité”, celle soumise en avril à l’Assemblée prétend, quant à elle, “affirmer le libre choix de la fin de vie”. Que par souci tactique, il ne soit pas fait ici explicitement référence à la dignité ne fait nullement disparaître la notion. L’ADMD, fer de lance de la lutte, n’a pas choisi son appellation au hasard. Et quoi qu’ils puissent dire, les partisans de l’“aide active à mourir”, en obtenant gain de cause, ne feront pas qu’acquérir un droit pour eux, ils modifieront le monde commun : à cause d’eux, des médecins devront donner la mort, et toute une frange de la population se trouvera réduite à devoir décider entre injection létale et survie dans l’indignité.

C’est là, au demeurant, que ceux qui, propriétaires de leur vie, réclament qu’on les en délivre s’ils en font la demande font preuve d’une étrange cécité. Ils ne mesurent pas à quel point la jouissance de leur propriété sera dégradée par le succès même de leur revendication. Songeons, par exemple, à la relation au médecin. Le patient, au lieu de voir dans celui-ci quelqu’un qui n’a d’autre préoccupation que de le soigner, en viendra nécessairement, en cas de maladie grave, à s’interroger : le médecin ne pense-t-il pas qu’au point où j’en suis, le mieux pour moi serait de demander une injection létale ? Plus généralement, le malade se sentira en permanence placé sous le regard des autres, soumis à leur jugement. Craignant d’indisposer ses proches ; de dégoûter les gens en pleine possession de leurs moyens ; imaginant, ou lisant, dans le regard de certains : moi, dans ces conditions, je préférerais demander à en finir. Voilà comment, en ayant décrété “le droit à mourir dans la dignité”, on se trouvera dans les faits avoir étendu le domaine de l’indignité ; voilà comment, en ayant obtenu “le droit à une fin de vie libre et choisie”, on se trouvera moralement obligé de débarrasser le plancher.

Une formule passée de mode disait du prêtre qu’il devait être lion en chaire, et agneau au confessionnal. Là où l’époque contemporaine ne voit qu’hypocrisie, il y avait profonde sagesse. Il n’y a pas de contradiction entre la fermeté sur les principes et la douceur dans leur application : c’est là que se loge l’attention portée à la singularité des situations. Cette sensibilité aux singularités, avec la responsabilité personnelle qu’elle implique, c’est précisément ce que la reconnaissance d’un “droit” à l’euthanasie, et les “protocoles” qui vont avec, viendrait ruiner.

Légaliser l’euthanasie (avec prise en charge intégrale par la Sécurité sociale, pour qu’il n’y ait pas une euthanasie à deux vitesses) : on peut dire qu’une civilisation qui en arrive là entre en phase terminale. Cela étant, sans doute est-ce parce qu’elle est en phase terminale qu’elle en arrive là.

Olivier Rey

Olivier Rey, polytechnicien et philosophe, enseigne à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne et a publié notamment Une question de taille (Stock, 2014), Leurre et malheur du transhumanisme (DDB, 2018) et L’Idolâtrie de la vie (Gallimard, 2020).

Article paru dans Valeurs Actuelles du 22 avril 2021 et sur leur site le 25 avril (lien ici) : nous remercions Valeurs Actuelles de nous avoir autorisés à reprendre ce bel article.

À propos La Rédaction

La Rédaction