Napoléon-David©Wikipedia

Canevas pour un bilan

C’est en Italie, après avoir été nommé le 2 mars 1796, à moins de vingt-sept ans, général en chef d’une armée française d’aspect misérable qui piétinait, depuis des mois et des mois, sur la corniche de Nice, que Bonaparte, ancien lieutenant d’artillerie mis en lumière, en décembre 1793, au siège de Toulon, découvrit son génie militaire et se révéla à lui-même et aux autres. Vainqueur en avril, dès sa prise de commandement, des Autrichiens et des Piémontais, vainqueur encore, tout au long de l’année et la suivante, desdits Autrichiens, Bonaparte donc va leur imposer à Leoben des préliminaires de paix, complétés le 17 octobre 1797 par la signature du traité de Campo-Formio. Mais absent de France entre le 19 mai 1798 et le 9 octobre 1799 pour cause d’expédition d’Égypte, lorsque le pouvoir lui échoit les 9-10 novembre (18-19 brumaire an VIII) de cette année-là, Gênes et la côte ligure demeurent seules, dans la péninsule, en possession de la France (dont l’aire d’expansion, toutefois, déborde largement ses frontières de 1792). Aussi faudra-t-il, afin de reconquérir l’Italie du Nord, la victoire de Marengo du 14 juin 1800, laquelle permettra (avec en décembre celle de Moreau, toujours sur les Autrichiens, à Hohenlinden) de conclure la paix de Lunéville – qui réitérait l’essentiel de Campo-Formio et nous donnait la rive gauche du Rhin.
Moment fortuné où beaucoup veulent croire qu’on touche le port, où l’Angleterre se disposant également à cesser les hostilités, et Amiens, le 25 mars 1802, parachevant Lunéville, tout semble, ô joie, s’éclaircir. Pour, hélas, une bien courte période car la paix d’Amiens rompue au printemps de 1803 relance une guerre (marquée en 1805 par le désastre de Trafalgar et la prépondérance maritime des Anglais) qui ne s’arrêtera plus – guerre qu’une nation de 28 millions d’habitants allait devoir mener contre des pays moins peuplés, sauf la Russie, ou moins homogènes, mais tantôt l’attaquant, tantôt lui résistant ensemble ou à tour de rôle. Or, malgré l’importance de sa natalité, un premier reflux de la vie s’était esquissé entre 1797 et 1802 tandis que le Code civil (ou Code Napoléon) promulgué en 1804 établissait le partage égal des héritages en ligne directe et restreignait la liberté du testateur, quitte à précipiter le morcellement des patrimoines et à ébranler la continuité familiale. Cependant on mise de plus en plus sur le service militaire obligatoire. Sous le Consulat, une faible portion du contingent fut incorporée pour cinq ou sept ans et les exemptions foisonnèrent. À partir de 1805 autre régime. Des classes entières sont levées. Certaines sont rappelées ou appelées par anticipation. Et le prix des remplaçants ne cesse de grimper. Et la chasse aux conscrits en situation irrégulière (insoumis, déserteurs, réfractaires… ou estropiés volontaires) nécessite de perpétuelles opérations de gendarmerie.

Des succès qui se terminent mal
N’empêche, « la France », les Annexes administratives, le Royaume d’Italie, les États inféodés, voilà les pièces de l’édifice de 1811 : singulière France formée d’un nombre énorme de départements qui vont de Brest à Hambourg, d’Amsterdam à Rome ; annexes administratives avec les Provinces-Illyriennes, les Îles Ioniennes, les marches entre Ebre et Pyrénées taillées dans la Catalogne et l’Aragon ; Royaume, qui désigne le gros morceau de territoire italien non départementalisé dont Napoléon a coiffé la couronne ; enfin États de l’Empire fédératif : les Fiefs parmi lesquels trois royaumes (Naples, Westphalie, Espagne) – la Hollande ayant été réunie en 1810. Reste une cinquième catégorie de territoires, en un sens rattachés à l’Empire fédératif. Il s’agit de la Confédération du Rhin qui, alors, englobe à peu près toute l’Allemagne et doit subsides et soldats à son protecteur Napoléon ; de la Ligue helvétique ; du grand-duché de Varsovie constitué au lendemain du traité de Tilsit. En somme, de l’Atlantique au Niémen, de la Baltique aux îles Ioniennes, de la mer du Nord au détroit de Messine et – en théorie – au détroit de Gibraltar, l’aventurier fabuleux tient la moitié de l’Europe.
Derrière l’épopée, et l’entrée retentissante dans les capitales, tributs, réquisitions, pillages étaient chose fréquente, voire habituelle. Profits légaux ou illégaux des troupes en campagne, aux convois trop souvent encombrés par le butin ! Inséparables, bien sûr, des souffrances immenses, des hécatombes. Nonobstant, le (très fautif) retour de l’île d’Elbe montra comment ces entreprises démesurées, étrangères à la vocation de la France, pouvaient ne rien peser devant la magie du souvenir – que même Waterloo et ses conséquences n’atteignirent pas.

Michel Toda

© LA NEF n°336 Mai 2021

À propos Michel Toda

Historien, collaborateur régulier de La Nef, est l’auteur notamment de Henri Massis, un témoin de la droite intellectuelle (La Table Ronde, 1987), Bonald, théoricien de la Contre-Révolution (Clovis, 1997), Parcours français. De Corneille à Jean Guitton (La Nef, 2007).