Ordination épiscopale de Mgr Lefebvre par le cardinal Liénard en 1947 © Wikimedia

Brève histoire des traditionalistes

L’histoire du traditionalisme ne commence pas avec le concile Vatican II. On pourrait remonter à la célèbre exhortation du pape saint Pie X dans la Lettre apostolique condamnant le Sillon, en 1910 : « Les vrais amis du peuple ne sont ni révolutionnaires ni novateurs mais traditionalistes. » Mais depuis le concile Vatican II, le traditionalisme a pris des visages nouveaux et très diversifiés.

Le terme lui-même est contestable. La dénomination « catholique traditionaliste » est presque un pléonasme, tant il est vrai que tout catholique cohérent doit se reconnaître héritier de la Tradition. Le concile Vatican II (1962-1965), dans la constitution Dei Verbum, a rappelé que par la Tradition reçue des Apôtres « l’Église perpétue dans sa doctrine, sa vie et son culte et elle transmet à chaque génération, tout ce qu’elle est elle-même, tout ce qu’elle croit ».

Pendant le déroulement même du concile, un groupe non négligeable de cardinaux et d’évêques – ce qu’on a appelé la « minorité », avec notamment Mgr Lefebvre, ancien archevêque de Dakar et alors supérieur général des Pères du Saint-Esprit – s’est opposé à la formulation et à l’orientation de certains textes. Deux ans après l’ouverture du concile, dans Itinéraires – revue qu’il avait fondée en 1956 – Jean Madiran s’inquiétait de la pression et de l’agitation entretenues par certains médias et par certains théologiens : « Depuis le mois d’octobre 1962, et à propos du concile, toutes sortes de journaux, même catholiques, ont avancé toutes sortes d’idées et de jugements qui portent objectivement atteinte à la foi et à l’Église. Ils ont traîné dans la boue la mémoire et la doctrine de plusieurs papes, ils ont calomnié les conciles antérieurs, ouvertement attaqué des dogmes définis par l’Église (notamment les “dogmes mariaux”), discrédité la théologie spéculative, caricaturé les ordres religieux voués à la contemplation, proposé des réformes et changements concernant non pas seulement les lois positives de l’Église, mais la doctrine chrétienne elle-même » (1).

La bataille qui s’est jouée pendant le concile dans la presse et les médias s’est doublée de changements qui sont intervenus avant-même que le concile Vatican ne s’achève. Dès la Noël 1964, par sa Lettre d’un curé de campagne à ses confrères, l’abbé Coache, curé de Montjavoult, s’engage dans ce qu’il appellera « le Combat de la Foi ». Il alerte sur le « vrai raz-de-marée qui déferle sur les plages variées de notre Église romaine. Chez un grand nombre de milieux religieux et ecclésiastiques, il y a comme une volonté de secouer l’autorité de l’Église, de faire une religion du monde à qui il faut plaire à tout prix […] L’autorité et les principes de l’Église sont battus en brèche sous le prétexte niais d’abolir triomphalisme ou cléricalisme… la désobéissance s’installe, le mal n’est plus dénoncé ; on condamne comme rigorisme, pharisaïsme ou étroitesse des attitudes, des vertus et des prières qui correspondent aux principes chrétiens les plus authentiques ».

Après le concile, plusieurs revues et bulletins se créeront pour réagir à la crise de l’Église qui s’amplifiait. Dans le premier numéro du Courrier de Rome (janvier 1967), l’abbé Raymond Dulac voulait distinguer « le vrai Concile du Paraconcile qui a cherché tantôt à le noyauter, tantôt à le détourner de son but » (2) et se disait déterminer à « collaborer à l’œuvre d’épuration doctrinale et d’élucidation commencée à Rome ».

La nouvelle messe contestée

En janvier 1964, Paul VI fondait un Consilium pour appliquer la constitution conciliaire sur la liturgie. Le vaste chantier ouvert, les revendications des uns et des autres et les expérimentations déjà engagées dans certaines paroisses, inquiétaient. Dès décembre 1964 se fondait à Paris l’association Una Voce « pour la sauvegarde du latin liturgique et du chant grégorien ». Des associations similaires verront le jour dans les mois suivants en Angleterre, en Allemagne, en Écosse, en Suisse et en Autriche.

Avant même la promulgation d’un nouveau missel, des Instructions et des décrets se sont succédé entre 1964 et 1968 qui ont apporté des changements importants dans la célébration de la messe. Une des premières protestations éclatantes fut en 1967 celle de l’écrivain italien Tito Casini : La tunica stracciata. Lettera di un cattolico sulla « Riforma liturgica » (3). Dans la longue préface qu’il avait accordée au livre, le cardinal Bacci protestait contre les « enragés et outranciers innovateurs » et estimait que l’usage illimité de la langue vernaculaire à la messe trahissait la constitution conciliaire sur la liturgie qui avait affirmé : « l’usage de la langue latine, sauf droit particulier, sera conservé dans les rites latins ».

En avril 1969, le nouvel Ordo Missae (NOM) était publié. La « nouvelle messe », dite de Paul VI, officialisait plusieurs changements successifs déjà intervenus (le rétablissement de la « prière universelle », l’introduction de préfaces nouvelles, l’ajout de trois nouvelles prières eucharistiques) et en introduisait de nouveaux, notamment le remplacement de l’offertoire traditionnel par une « préparation des dons ». La messe comme « mémorial » semblait prévaloir sur la messe comme rite sacrificiel et propitiatoire.

Les critiques se multiplièrent, visant aussi bien le nouvel Ordo Missae que l’Institutio generalis (Présentation générale) qui l’accompagnait. Même une revue aussi attachée à la romanité que la Pensée catholique publia deux longues critiques du NOM, l’une signée par « un groupe de théologiens », l’autre par « un groupe de canonistes » (4). Elles estimaient notamment que la nouvelle messe « passe entièrement sous silence la doctrine du concile de Trente sur la Messe : incruentem Sacrificium » et qu’elle « n’est pas en conformité avec la tradition de l’Église romaine ».

L’opposition la plus éclatante vint d’un Bref examen critique du nouvel Ordo Missae (5),daté du 5 juin 1969, mais qui ne sera publié que plusieurs mois plus tard par « un groupe choisi de théologiens, de liturgistes et de pasteurs d’âmes ». Il commençait par contester la définition de la messe que donnait l’Institutio generalis : « La Cène dominicale est la synaxe sacrée ou le rassemblement du peuple de Dieu se réunissant sous la présidence du prêtre pour célébrer le mémorial du Seigneur » (n. 7). Le mot « cène » (repas) était repris aux n. 8, 48, 55 et 56. Le Bref examen déplorait que ce vocabulaire « n’implique ni la Présence réelle, ni la réalité du Sacrifice, ni le caractère sacramentel du prêtre qui consacre, ni la valeur intrinsèque du Sacrifice eucharistique indépendamment de la présence de l’assemblée ». La critique implacable se terminait par un rejet total de la « nouvelle messe » qui « ne pourra être qu’une cause de division par les licences innombrables qu’elle autorise implicitement, par les insinuations qu’elle favorise et par ses atteintes manifestes à la pureté de la foi ».

Deux cardinaux, Bacci et Ottaviani, qui n’occupaient plus de fonction officielle à la Curie, acceptèrent de présenter ce Bref au pape. Ils le firent dans une lettre, datée du 3 septembre 1969, avec une formule devenue célèbre : « Le nouvel Ordo Missae, si l’on considère les éléments nouveaux, susceptibles d’appréciations fort diverses, qui y paraissent sous-entendus ou impliqués, s’éloigne de façon impressionnante, dans l’ensemble comme dans le détail, de la théologie catholique de la sainte messe. » Et ils demandaient l’« abrogation » du nouveau rite de la messe.

Paul VI répondit de différentes manières à ces critiques. Notamment en réaffirmant le caractère sacrificiel de la messe lors de deux audiences générales (les 19 et 26 novembre 1969) et en faisant corriger et compléter de manière significative l’Institutio generalis pour définir à nouveau la messe comme sacrifice et réaffirmer la transsubstantiation et la présence réelle.

Certains furent convaincus et estimèrent que les « équivoques » avaient été écartées (c’est le cas, par exemple, de l’abbé Lefèvre dans la Pensée catholique ou du cardinal Ottaviani). D’autres qui, depuis plusieurs mois, avaient multiplié les critiques de fond comme de forme jugèrent insuffisants les éclaircissements et les rectifications, d’autant plus que l’ordonnancement de la nouvelle messe n’avait pas été modifié. La Nouvelle Messe de Louis Salleron, les Déclarations sur la messe de l’abbé Dulac, et des Pères Calmel, Avril et Guérard des Lauriers, la Réclamation au Saint-Père de Jean Madiran (qui portait aussi sur le catéchisme et l’Écriture Sainte) seront parmi les écrits les plus significatifs pour demander le maintien de la messe traditionnelle. Tandis que le caractère « obligatoire » du nouvel Ordo Missae s’imposait par une ordonnance des évêques de France en date du 12 novembre 1969 et par une notification de la Congrégation pour le Culte divin en date du 14 juin 1971.

Mgr Lefebvre

En octobre 1969, Mgr Lefebvre, fondait un « convict » pour séminaristes à Fribourg. Il le faisait à la demande de séminaristes et de jeunes gens qui aspiraient à une formation traditionnelle au sacerdoce. En 1970, il ouvrait une « année de spiritualité » à Écône et fondait la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X, approuvée ad experimentum par Mgr Charrière, évêque de Fribourg. Le séminaire finalement ouvert à Écône, avec l’accord de Mgr Adam, évêque de Sion, eut 27 entrées en 1971. Comme le dira son biographe : « Mgr Lefebvre n’avait pas fondé son œuvre contre la nouvelle messe, mais pour le sacerdoce » (6) et c’est pour préserver le sacerdoce qu’il fut amené à rejeter le nouvel Ordo missæ. À quelques exceptions près, les évêques de France furent hostiles à ce « séminaire sauvage » (l’expression a été lancée par le Père Marcus, alors supérieur du séminaire d’Issy-les-Moulineaux) et refusèrent de recevoir Mgr Lefebvre lors de leur Assemblée plénière à Lourdes en 1972. Une visite apostolique du séminaire d’Écône en novembre 1974 fut suivie, quelques jours plus tard, d’une « Déclaration » de Mgr Lefebvre où il disait son refus de « suivre la Rome de tendance néo-moderniste et néo-protestante qui s’est manifestée clairement dans le concile Vatican II et après le concile dans toutes les réformes qui en sont issues ». Convoqué à Rome, il comparut devant une commission de trois cardinaux en février 1975. Trois mois plus tard, l’approbation donnée à la FSSPX était retirée et en juillet 1976 Mgr Lefebvre était déclaré suspens a divinis par Paul VI.

Il persévèrera néanmoins dans son œuvre, multipliant dans plusieurs pays les séminaires, les prieurés et les écoles, affirmant toujours plus fortement son opposition au concile (J’accuse le Concile, 1976). Avec plus de 600 prêtres en fonction dans le monde, la FSSPX reste aujourd’hui, statistiquement, la plus importante représentante du traditionalisme.

Les communautés traditionnelles

Parallèlement se sont développées des communautés religieuses qui voulaient rester fidèles à la Règle et aux traditions de leur ordre d’origine et à la liturgie traditionnelle. En 1970, à Bédoin, Dom Gérard Calvet fondait, au début avec l’accord du Père Abbé de Tournay, un prieuré bénédictin qui prendra une grande ampleur, puis il construira un vaste monastère au Barroux. En 1972, avec le soutien moral et spirituel de quelques religieux de son ordre, mais sans l’accord de ses supérieurs, le Père Eugène de Villeurbanne fondait un couvent capucin à Verjon, qui s’établira ensuite à Morgon. Quelques années plus tard, à Avrillé, en Anjou, et à Chémeré-le-Roi, en Mayenne, des communautés d’inspiration dominicaine se fondaient à l’initiative de prêtres qui avaient été formés, en partie ou complètement, à Écône. Toutes ces communautés trouveront le soutien de Mgr Lefebvre qui procédera aux ordinations de leurs religieux. Sans pouvoir faire ici un tableau exhaustif de toutes ces communautés religieuses traditionnelles, masculines ou féminines, on doit relever leur vitalité qui a contrasté avec la chute des vocations religieuses en France.

Tandis que les plus extrémistes des traditionalistes évoluaient vers le sédévacantisme (ne reconnaissant plus l’autorité des papes successifs), le Saint-Siège ne s’est pas résolu à la rupture avec Mgr Lefebvre et les traditionalistes. Progressivement, Jean-Paul II, avec deux motu proprio, en 1984 et 1988, puis Benoît XVI, en 2007, ont rendu à la messe traditionnelle son « droit de cité » dans l’Église. En 1988 aussi, Jean-Paul II et le cardinal Ratzinger ont tenté une « réconciliation » avec Mgr Lefebvre et la FSSPX. Après avoir signé un protocole d’accord le 5 mai, Mgr Lefebvre revient sur sa décision, juge « préférable d’attendre des temps plus propices au retour de Rome à la Tradition » et procède le 30 juin suivant, avec Mgr de Castro Mayer, à la consécration de quatre évêques, ce qui entraîne l’excommunication des consécrateurs et des consacrés.

En créant la Commission Ecclesia Dei, le 2 juillet 1988, Jean-Paul II voulut « faciliter la pleine communion ecclésiale des prêtres, des séminaristes, des communautés religieuses ou des religieux individuels ayant eu jusqu’à présent des liens avec la Fraternité fondée par Mgr. Lefebvre et qui désirent rester unis au successeur de Pierre dans l’Église catholique en conservant leurs traditions spirituelles et liturgiques ». Des prêtres et des séminaristes issus de la FSSPX constitueront la Fraternité sacerdotale Saint-Pierre (qui compte aujourd’hui plus de 300 prêtres), des communautés et des monastères rentreront dans la pleine communion avec le Saint-Siège (7).

Par la suite, le décret de janvier 2009 qui, sous l’autorité de Benoît XVI, a levé l’excommunication des quatre évêques consacrés par Mgr Lefebvre, et différentes décisions prises par le pape François ont cherché à réaliser « la pleine communion avec l’Église de toute la Fraternité Saint-Pie X ».

Yves Chiron

NB – Yves Chiron publiera en 2022 Histoire des traditionalistes (Tallandier).

(1) Itinéraires, novembre 1963.
(2) Le futur cardinal Henri de Lubac reprendra cette distinction dans Petite catéchèse sur nature et grâce, Fayard, 1980, p. 165-180.
(3) Publié à Florence en avril 1967, l’ouvrage sera traduit en français par l’abbé Dulac sous le titre : La Tunique déchirée. Lettre d’un catholique sur la réforme liturgique, Nouvelles Éditions Latines, 1968.
(4) La Pensée catholique, n° 122, 1969, p. -5-47.
(5) Le Bref examen a été édité en français dans le n° 141 d’Itinéraires, mars 1970, p. 219-251 et parallèlement en brochure séparée. Il sera réédité ensuite à plusieurs reprises.
(6) Mgr Tissier de Mallerais, Marcel Lefebvre. Une vie, Clovis, 2002, p. 487.
(7) On renverra au livre-album de Thomas Grimaux, Les communautés traditionnelles en France, La Nef, 2007.

© LA NEF le 16 juin 2021, exclusivité internet

À propos Yves Chiron

Historien, spécialiste de l’histoire religieuse des XIXe et XXe siècle, ses biographies de Pie IX, Pie X, Pie XI et Paul VI font référence. Collaborateur de La Nef, il est encore l’auteur notamment de Fatima, vérités et légendes (Artège, 2017), Histoire des conciles (Perrin, 2011), Padre Pio (Perrin, 1998, rééd. 2004), Enquête sur les apparitions de la Vierge (Perrin-Mame, 1997, rééd. Tempus, 2007).