Chantal Delsol © Maurice Rougemont/Opale/Leemage

Entendre l’Europe de l’Est

La différence entre les deux régions de l’Europe, Europe de l’Ouest et Europe centrale, s’avère profonde. Il s’agit moins de l’écume de l’histoire récente, de la différence dans le tempo du progrès, que de deux formes d’humanisme, ou si l’on préfère, de deux interprétations de l’humanisme européen. Les pays d’Europe centrale et orientale sont bien authentiquement européens, au sens où leurs sources grecques, latines et chrétiennes sont les mêmes que les nôtres. Et ce n’est pas abusivement qu’ils revendiquent cette appartenance. Pourtant, leur forme de pensée diffère de la nôtre : si l’on veut risquer une affirmation simple pour commencer, ils ne sont pas cartésiens au même titre. La clarté froide et rationnelle de la pensée logico-déductive, qui semble nous suffire, leur paraît bien courte. Ils accordent, pour comprendre le monde, de l’importance au poétique et au spirituel autant qu’au rationnel. L’influence du romantisme allemand à coup sûr s’y fait sentir. Nombre de circonstances en découlent. Par exemple, leur vision culturelle de la nation, face à la nôtre, principalement contractuelle. Et le fait que, d’une manière ou d’une autre selon les zones géographiques et culturelles, la modernité n’y a pas éclos de la même façon que chez nous. Pour comprendre l’Europe centrale, il faut faire appel non seulement au logos et à la raison occidentale bien maniée, mais aussi aux mystères abyssaux dont se nourrit toute culture, aux mythes et aux symboles qui en portent les significations. Aussi les Centre-Européens ont-ils souvent l’impression qu’aux Occidentaux, il manque pour ainsi dire une case, celle qui relie au sacré.

Résistance et culture
L’oppression politique suscite tout naturellement un soulèvement et une résistance de l’identité culturelle : la culture devient pouvoir et nomme l’identité que le politique ne peut plus nommer. Dans cette démarche visant à survivre sous la férule du totalitarisme, les écrivains centre-européens en arrivent à penser que ce sont eux, finalement, les gardiens de la culture européenne. Car l’Europe occidentale a abandonné la culture au profit des seules finalités économiques. Kundera avait donné le ton dans son essai désormais classique : Un Occident kidnappé (1983). Dans ce texte qui avait réussi à sensibiliser l’intelligentsia française au sort de l’Europe centrale, il rappelait le rôle majeur de la culture et de la pensée européenne. Il accusait la partie occidentale du continent d’avoir perdu le sens de sa propre identité culturelle, de ne plus ressentir son unité comme unité culturelle (mais seulement comme unité politique et économique). Kundera à cette époque était précurseur. La vie de l’esprit en Europe du centre-est joue un rôle de sentinelle et de gardien du temple : « Toute la grande création centre-européenne de notre siècle, jusqu’à nos jours, pourrait être comprise comme une longue méditation sur la fin possible de l’humanité européenne. » C’est bien en ce point précis que commence l’incompréhension dont se tisse, pour les deux Europes, la vie commune d’aujourd’hui.

Une critique sévère de l’Occident
Les écrivains centre-européens sont sévères face à l’Occident. Je voudrais mettre le doigt sur ces critiques, qui expliquent en partie ce qu’on peut appeler aujourd’hui un accrochage entre les deux Europes, une querelle bien concrétisée dans l’émergence des « démocraties illibérales » et les commentaires occidentaux à ce sujet.
En effet, plusieurs de ces auteurs parmi les plus importants décrivent l’économisme occidental comme l’entrée dans une forme de totalitarisme doux – en tout cas une sorte d’avatar ou de jumeau du communisme. Le totalitarisme communiste et l’économisme occidental sont les deux visages monstrueux de la modernité – et ils se ressemblent.
« J’ai compris seulement plus tard, écrit Milan Kundera, que le communisme me montrait, dans une version hyperbolisée et caricaturale, les traits communs du monde moderne. La même bureaucratisation omniprésente et omnipotente. La lutte des classes remplacée par l’arrogance des institutions envers l’usager. La dégradation du savoir-faire artisanal. L’imbécile juvénophilie du discours officiel. Les vacances organisées en troupeaux. La laideur de la campagne d’où disparaissent les traces de la main paysanne. L’uniformisation. Et, de ces dénominateurs communs, le pire de tous : l’irrespect pour l’individu et pour sa vie privée » (1).
Pour Vaclav Havel la société totalitaire du XXe siècle représenterait « un miroir grossissant de la civilisation moderne en son entier », « la pointe extrême », « le fruit effrayant de son expansion », « une avant-garde de la crise globale de cette civilisation », un « portrait prospectif possible du monde occidental », « le récif le plus avancé du pouvoir déshumanisé » (2).
Nous aurions profit à méditer cette comparaison.

Chantal Delsol

(1) Milan Kundera, interview Le Monde, 24 septembre 1993.
(2) Vaclav Havel, Essais politiques, Calmann-Lévy, 1989, p. 234.

Chantal Delsol vient de publier, avec Joanna Nowicki (dir.), Vie de l’esprit en Europe centrale et orientale depuis 1945. Dictionnaire encyclopédique, Cerf, 2021, 1000 pages, 39 €. Une somme monumentale écrite par 150 spécialistes sur les penseurs de l’Est qui ont tellement à nous apprendre. À découvrir.

À propos Chantal Delsol

Philosophe, professeur des universités, memebre de l'Institut, est l'auteur d'ouvrages de philosophie, d'essais, de romans traduits en quinze langues. Parmi ses œuvres essentielles, citons L'âge du renoncement (Cerf, 2011), Les pierres d'angles. A quoi tenons-nous (Cerf, 2014) et La haine du monde (Cerf, 2016).