Madame Elisabeth de France par Vigée Lebrun © Wikimedia

Madame Élisabeth (1764-1794)

Élisabeth, Philippe, Marie, Hélène, fille du Dauphin Louis Ferdinand et de la Dauphine, Marie-Josèphe de Saxe, naît le 3 mai 1764, au château de Versailles, dernière et huitième enfant vivante du couple. Baptisée le jour même dans la chapelle royale du château, tenue sur les fonts baptismaux par son frère le duc de Berry, futur Louis XVI, un premier lien spirituel s’établit entre les deux enfants.

Orpheline de père et de mère, alors qu’elle n’a pas encore trois ans, Louis XVI la prend en charge avec ses autres frères et sœurs, à la mort de Louis XV en mai 1774. La petite princesse au caractère difficile, têtue, orgueilleuse, colérique, élevée par la gouvernante des Enfants de France, Madame de Marsan, se transforme sous l’influence de sa sœur Clotilde, de Madame de Mackau, sous-gouvernante, et de sa fille Angélique, au point que la petite « Babet »  aussi ronde et gracieuse qu’un pudding devient, un perpétuel printemps. Clotilde et Élisabeth reçoivent une excellente éducation tant spirituelle qu’intellectuelle, Élisabeth manifestant un don particulier pour les mathématiques (adulte, elle a publié une table de logarithmes qui a fait autorité). Un des plaisirs autorisé consiste à se rendre à Saint-Cyr pour y suivre le salut du saint Sacrement et partager les habitudes des pensionnaires. À partir de 1770, les deux princesses se rendent également au Carmel de Saint-Denis dans lequel vient d’entrer leur tante Louise.

Cette même année, Marie-Antoinette épouse le Dauphin, Louis Auguste, et montre son affection pour Élisabeth, C’est une charmante enfant qui a de l’esprit, du caractère et beaucoup de grâce. La Cour constate qu’en grandissant, Élisabeth manifeste une foi profonde. Alors que Monsieur d’Angiviller, directeur et ordonnateur des bâtiments du roi, fait état de l’avancement de la représentation des grandes figures nationales, Élisabeth le prie de ne pas oublier Bossuet. Le 28 mai 1775, lors de la venue à Versailles de l’ambassadeur du pacha de Tripoli de Barbarie (Lybie), Élisabeth le contemple avec attendrissement. Intriguée Clotilde lui demande :

– À quoi pensez-vous ?
– Je pense à son âme.
– Prions pour lui.
– Vous avez raison, ma sœur ; c’est aux chrétiens à prier pour ceux qui ne le sont pas, comme c’est aux riches à donner aux pauvres.
Élisabeth n’a que onze ans !

Le bonheur de sa confirmation et de sa communion est terni par le départ de Clotilde pour Turin, le 29 août 1775 où sa sœur va rejoindre son futur époux. Marie-Antoinette écrit, Cette pauvre petite a été au désespoir. Elle s’est trouvée mal… La foi, la prière et la méditation aident Madame Élisabeth à surmonter son premier grand chagrin. En mai 1778, une Maison lui est constituée, et l’adolescente observe une vie réglée prière, études, lecture, équitation dont elle raffole et où elle fait preuve d’intrépidité. Prenant ses parents pour modèle, elle pratique l’amour de ce qui est bien et la sollicitude dans la bienfaisance. En novembre 1779, elle se fait inoculer et prend en charge douze enfants, sept filles et cinq garçons pour qu’ils le soient également et reçoivent les mêmes soins qu’elle.

Elle n’envisage pas plus le mariage que le cloître, en connaissance de cause, se rendant régulièrement tant à Saint-Cyr qu’au carmel de Saint-Denis, disant qu’on s’habitue aux mortifications physiques, mais que la vie religieuse étant abdication de la volonté, renoncement à tout, il faut s’y préparer. Accomplir son devoir, rester près de son frère Louis XVI, est sa manière de servir Dieu autrement que dans un cloître. Par obligation, elle participe à la vie de la Cour, écrivant, Il m’en coûte… d’être princesse, c’est souvent une terrible charge ; mais jamais elle ne m’est plus désagréable que lorsqu’elle empêche le cœur d’agir. » Célibataire, elle essaie de suivre le Christ, sa vie au contact des courtisans lui permettant de venir en aide à des personnes dont on n’aurait pas soupçonné les besoins. Il apparaît que son souci majeur est de mettre en conformité sa volonté humaine avec la volonté divine. Manifestant prudence, sagesse, elle choisit ses amies avec sagacité, faisant preuve de constance et dévouement à leur égard, ainsi, obtient-elle du Roi l’avance de la dot de 150 000 francs pour mademoiselle de Causans, se privant d’étrennes pendant cinq ans pour rembourser sa dette. Elle devient surtout leur directeur spirituel jusqu’en 1792 comme le montrent ses lettres. 

En 1781 le roi lui offre le domaine de Montreuil, où avec le docteur Lemonnier elle soigne gratuitement et personnellement, malades et blessés, répond aux besoins des villageois, surtout des enfants et orphelins, fait distribuer lait, œufs, légumes de sa ferme. Son budget mensuel n’est jamais suffisant, pourtant sa renommée de bonté est signalée dans l’almanach des Muses. À la cour, elle soutient son frère et sa belle-sœur, lors du décès de leur dernière fille et du premier Dauphin, tissant des liens avec sa nièce, Madame Royale.

1789. Des émeutes populaires éclatent, à Paris, c’est la prise de la Bastille, le départ de Versailles, l’installation aux Tuileries où la princesse est appelée par les femmes des halles, la Sainte-Geneviève des Tuileries. Élisabeth encourage les départs de ses proches et de ses amies pour l’exil ou la province. La sœur de Louis XVI, nourrie de l’Ecole française de spiritualité, se consacre à la prière, recherchant la contemplation du cœur du Christ, acquiert une force qui lui permet de partager désormais les soucis, les tourments de la monarchie en danger et de résister. En février 1790, elle écrit la formule d’un vœu pour la France au cœur immaculé de Marie auquel s’associent plusieurs de ses dames, et elle offre deux cœurs en or à la cathédrale de Chartres.

La haine des révolutionnaires contre le catholicisme atteint profondément la princesse. Après la promulgation de la Constitution civile du clergé, elle persiste à suivre la route sur laquelle la Providence l’a menée jusqu’alors. En 1789, ayant refusé une première fois de quitter la France, avec son frère Artois, elle refuse une deuxième fois en 1791 de suivre ses tantes et l’abbé Madier son confesseur, qui partent pour Turin et Rome, et s’en remet à la Providence sous la direction de l’abbé Edgeworth de Firmont, pour rester auprès de son frère et de sa famille.

Puis c’est le départ pour Varennes où elle fait preuve de sang-froid ne pensant qu’à protéger la reine, ce qu’elle fait encore le 20 juin 1792, lors de l’invasion des Tuileries, Madame Élisabeth accourant auprès de son frère, on la prend pour la Reine, elle arrête celui qui veut rétablie la vérité :

– Ah ! plût à Dieu, ne les détrompez pas : épargnez-leur un plus grand crime ! dit-elle en écartant une baïonnette, et, doucement, à l’homme qui la pointe :
– Prenez garde, Monsieur, vous pourriez blesser quelqu’un et je suis sûre que vous en seriez fâché.

Une femme du peuple résume la situation en disant :

– Il n’y avait rien aujourd’hui à faire, leur bonne sainte Geneviève était là !

Le soulèvement populaire, atteint son paroxysme le 10 août 1792, c’est la fuite vers l’assemblée, la nuit aux feuillants qu’Élisabeth passe en prière, à genoux sur un matelas posé sur le carreau, et les enfants dont elle s’occupe pour protéger le repos de Marie-Antoinette. Puis le 13 août 1792, ont lieu la traversée de Paris et l’entrée au Temple, et elle refuse une troisième fois, de quitter son frère et sa famille.

Dans la Tour du Temple, Élisabeth qui n’a jamais intrigué à la Cour, développe un esprit de conspiration, organisant un système de correspondance pour connaître les nouvelles et les faire passer, un langage pour communiquer avec les serviteurs et son frère quand il est isolé lors de son procès. Elle se prive d’un médicament au profit de Cléry sérieusement malade, instruit les enfants, les soigne, converse et joue avec le roi, soutient le moral de la reine. Elle obtient la venue dans la Tour de l’abbé Edgeworth de Firmont, permettant à son frère de se confesser, d’assister, avant son exécution, à la seule messe de sa captivité.

La personnalité d’Élisabeth s’affirme et c’est à elle que les municipaux s’adressent pour de nombreuses décisions. Elle affirme sa foi, réclamant des livres saints, s’abîmant dans la prière dans une encoignure de sa chambre où elle a caché une croix qui a été découverte lors de la démolition de la Tour. Dans son journal, Cléry écrit, Combien de fois n’ai-je pas vu Madame Élisabeth à genoux, près de son lit, priant avec ferveur ! Si elle n’obtient pas une nourriture de Carême elle fait abstinence. Enfin, tant qu’elle en a la possibilité, c’est-à-dire jusqu’au départ de la reine, elle se préoccupe des gens qui l’entourent et garde la femme Tison, malade, cette gardienne qui les a dénoncées à plusieurs reprises !

Arrêtée le 9 mai, en quittant sa nièce qu’elle a toujours protégée, elle lui dit :

Ayez du courage et de la fermeté, espérez toujours en Dieu, servez-vous des bons principes de religion que vos parents vous ont donnés.

Condamnée à mort avec vingt-quatre victimes, elle les aide à se préparer à mourir en leur prodiguant des paroles de foi en Dieu miséricordieux, sauve la vie de la comtesse de Sérilly l’obligeant à déclarer sa grossesse, oubliant qu’elle-même a donné sa vie pour sa famille.

Sur le passage de la charrette, le peuple l’admire et ne l’insulte point. Les condamnés l’entourent, et à l’arrêt de la charrette, elle se lève la première, disant à ses compagnons, nous allons tous nous retrouver au ciel. Chacun à son tour, les femmes l’embrassent, les hommes ploient le genou, tandis que la princesse récite le De Profundis. La dernière, héroïque, tête nue, elle gravit les marches de l’échafaud, manifeste un ultime geste de pudeur en demandant qu’on la couvre de son fichu, avant de basculer sur la guillotine.

Tous les récits et les Mémoires du temps s’accordent à dire qu’à l’instant où elle reçut le coup fatal, une odeur de rose se répandit sur toute la place de la Révolution. Son corps fut inhumé, dénudé, dans une fosse commune au cimetière des Errancis, aujourd’hui disparu. Depuis sa mort, sa renommée de sainteté n’a cessé de grandir, prières, livres, peintures. Le 15 novembre 2017, l’archevêque de Paris a ouvert par décret, la cause en canonisation d’Élisabeth de France.

Dominique Sabourdin-Perrin

Madame Élisabeth avait l’habitude de réciter la prière suivante :

« Que m’arrivera-t-il aujourd’hui, ô mon Dieu, je l’ignore. Tout ce que je sais, c’est qu’il ne m’arrivera rien que Vous ne l’ayez prévu de toute éternité. Cela me suffit, ô mon Dieu, pour être tranquille. J’adore vos Desseins éternels, je m’y soumets de tout mon cœur. Je veux tout, j’accepte tout, je Vous fais un sacrifice de tout ; j’unis ce sacrifice à Celui de votre cher Fils, mon Sauveur, Vous demandant, par son Sacré-Cœur et par ses Mérites infinis, la patience dans mes maux et la parfaite soumission qui Vous est due pour tout ce que Vous voudrez et permettrez. Ainsi soit-il. »

Extraite du livre de Gabriel-François Nicollet, Le parfait adorateur du Sacré-Cœur de Jésus ou exercice pour les associés à la dévotion du Sacré-Cœur de Jésus (Belin, p. 150).

Dominique Sabourdin-Perrin est historienne et a notamment publié Madame Élisabeth de France (1764-1794). L’offrande d’une vie (Salvator, 2017), Marie-Clotilde de France. La sœur oubliée de Louis XVI (Salvator, 2020) et Élisabeth de Hongrie. Princesse de charité (Salvator, 2021).

© LA NEF le 13 octobre 2021, exclusivité internet

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