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Le cardinal Müller : réflexion sur les droits de l’homme

Le cardinal Gerhard Ludwig Müller intervient sur « La nature comme fondement de l’image de l’homme ». Interview de Lothar C. Rilinger sur kath.net traduit en français par Jean Bernard.

Les évolutions sociales issues de la philosophie et de la théologie ont toujours façonné l’image que l’homme se fait de lui-même. Comment l’homme se considère-t-il ? Se voit-il comme faisant partie du monde ou bien – pour utiliser des termes chrétiens – comme faisant partie de la création ? Se regarde-t-il de manière inconditionnelle comme un détenteur de droits ou bien, au contraire, comme une chose appartenant à d’autres personnes ayant une capacité juridique ? Est-il considéré comme un égal parmi les égaux ou comme quelqu’un qui doit bénéficier des droits de l’homme dans la seule mesure où sa position dans la société l’impose ? Si ces questions sont discutées de manière superficielle dans le domaine des droits de l’homme, elles reposent sur l’image de l’homme telle qu’elle est véhiculée par la société et ses membres. Nous devons nous demander ce qu’est l’être humain. En tant qu’objet, est-il une chose ou un sujet de droit ? C’est une question qui touche aux fondements mêmes de l’humanité et qui est certainement aussi capable de les ébranler. Puisque la discussion a repris depuis la fin de l’esclavage, qui traitait les personnes comme des choses, et que les personnes sont divisées selon la dualité du corps et de l’esprit et donc, sur la base de la théorie de l’évolution, en choses animales et personnes spirituelles, nous avons souhaité consacrer plusieurs discussions à la question de l’image de l’homme, question dont découle la nature même des droits de l’homme. Dans le cadre de cette discussion qui porte sur les fondements du vivre-ensemble des êtres humains, notre interlocuteur est le cardinal Gerhard Ludwig Müller, théologien et philosophe, ancien préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi (2012-2017).

L. Rilinger : Avant d’aborder l’image de l’homme, nous devons discuter de ce que nous entendons par « nature ». Devons-nous imaginer la nature comme une creatio ex nihilo, comme quelque chose venant du néant, qui s’est développée sans aucune influence régulatrice et qui est donc exclusivement due au hasard, ou bien la terre s’est-elle formée sur la base d’une pensée venant de Dieu, sous la forme de principes et de règles insufflés dans le monde et à partir desquels le développement est possible ?

Cardinal Gerhard Ludwig Müller : Il s’agit de la question fondamentale : Qu’est-ce que l’être humain ?

Dans la tradition judéo-chrétienne, si la nature humaine a un caractère particulier, c’est parce que cette nature s’ancre dans le fait que l’être humain a été créé à l’image et à la ressemblance de Dieu. L’être humain existe et vit orienté vers Dieu dans une relation qui transcende le monde et à l’égard de laquelle tout est relatif. Dieu est l’origine et le but de tous les êtres, lesquels parviennent à l’existence grâce à sa connaissance et à sa volonté, et sont maintenus en existence selon leur nature et leur causalité secondaire interne. Mais Dieu n’est en aucun cas le démiurge qui forme son œuvre, le monde et l’être humain, comme un constructeur humain à partir d’un matériau présent et transitoire – tel que nous le connaissons dans la philosophie classique gréco-romaine. Pour cette philosophie – qui partage une compréhension idéaliste et matérialiste de l’être du cosmos –, l’idée même d’un être divin personnel ou trinitaire, de même que celle d’un monde existant à partir de la création du néant sont complètement étrangères. Selon Platon et Aristote, pour ne citer ici que les plus grands penseurs, le cosmos est imprégné de la raison divine – le Logos. Ainsi, le sens du monde est révélé dans la causalité émanant du Logos. En ce qui concerne la chose individuelle en tant que telle, il s’agit d’une combinaison de la cause formelle et de la cause matérielle. Par contre, par rapport à l’ensemble de l’être, le Dieu-Logos, c’est-à-dire la raison qui se pense elle-même, se manifeste dans la cause active et finalisée, qui classe et assigne les choses individuelles dans le contexte de la signification de l’ensemble du cosmos (Dieu qui se déplace mais n’est pas déplacé ; Dieu qui est recherché mais qui, parce qu’il est sans recherche, ne recherche rien d’autre que lui-même). À l’opposé, il y a – pour faire simple – la vision atomiste du monde de Démocrite, Épicure et Lucrèce, vision qui explique tout en termes d’effets mécaniques. Selon ce point de vue, toutes les choses et tous les phénomènes du monde sont liés par un lien causal global. Mais l’ensemble de l’être ne débouche pas sur un Logos supérieur et omniprésent. Au lieu du Logos, c’est le destin aveugle ou le hasard qui règne sur elle. En ce sens, la science naturelle moderne, dont la méthodologie est limitée à la forme mathématique-géométrique de la pensée et au lien causal mécanique, demeure impuissante devant l’énigme impénetrable que constituent l’univers dans son ensemble, l’origine de la vie ou encore le caractère unique de la raison humaine qui s’élève vers l’être en tant que tel, comme l’a formulé Stephen Hawkins. Ou bien, en ce qui concerne l’émergence du substrat matériel de la raison humaine, c’est-à-dire dans le cadre de l’évolution de l’espèce biologique « homme », seule la catégorie interprétative du « hasard » peut être supposée. Ce que l’on entend ici, bien sûr, n’est pas le hasard absolu, c’est-à-dire que ce qui existe existe sans la raison de son existence. Il s’agit plutôt d’un hasard relatif, à savoir que ce qui existe est dépourvu de sens ou s’est produit en l’absence de toute planification. Ce qui existe par hasard n’a donc pas d’essence qui rassemble ses composants à partir d’un principe intérieur et les unit en un tout significatif. Philosophiquement, nous appelons cela le nihilisme, c’est-à-dire l’expérience négative et l’opinion désespérée que l’être est sans signification et sans but et que l’homme se ridiculise dans sa recherche du sens de l’être et de l’orientation de ses actions vers le bien. L’homme serait ainsi simplement jeté dans un abîme qui ne pourrait jamais constituer un soutien pour supporter nos titubations et nos chutes. Il serait condamné à attribuer de manière autonome un sens à son existence factuelle, car son existence serait par elle-même dépourvue de substance, comme l’a écrit Jean-Paul Sartre (1905-1980).

Cependant, l’image de l’homme dans la culture chrétienne, telle qu’elle est répandue dans le monde d’aujourd’hui, s’ancre dans la conviction de la foi révélée en un Dieu Créateur personnel, libre et souverain. Cette image optimiste de l’homme trouve son expression réflexive et conceptuelle – en négation absolue du nihilisme et de l’existentialisme hyper-pessimiste – en se rattachant positivement à la métaphysique platonico-aristotélicienne de l’être ainsi qu’aux philosophies connexes de l’histoire intellectuelle de l’humanité, selon lesquelles la véritable raison de l’essence des choses concrètes – comme les minéraux et les plantes ainsi que, de manière plus élevée, les animaux et les êtres humains – se révèle dans leur individualité irréductible. L’essence de l’homme est sa nature sociale et spirituelle/corporelle, laquelle est propre à sa personne. L’homme est une personne dans la mesure où son existence n’est jamais un moyen pour atteindre une fin. Par conséquent, la personne est la plus haute réalisation de l’être.

Grâce à la raison humaine, le sens du caractère unique de l’existence de l’homme se révèle à celui-ci : l’orientation vers Dieu, vers le Logos, qui était avec Dieu avant tout commencement du temps et de l’espace, c’est-à-dire dans le commencement éternel de sa divinité dans l’être de son être et qui, en tant que Fils avec le Père et le Saint-Esprit, est le Dieu unique. « Tout [à savoir ce qui est venu à l’être] est venu à l’être par le Verbe [par le Logos, par la raison et l’amour divins] » (Jn 1,3) et « de sa plénitude nous avons tous part, nous avons tous reçu, grâce après grâce ». (Jn 1, 16). Nous avons un être, mais celui-ci n’est pas une simple base de données orientée en vue de processus matériels et constituant un réseau de mécanismes de contrôle social inhibiteurs. Au contraire, la nature spirituelle et corporelle est l’essence de l’homme, par laquelle s’accomplit sa transcendance personnelle vers l’origine et le sens de l’être en Dieu. La détermination la plus profonde de son être est son épanouissement dans la liberté. Pas dans la séparation d’avoir sa corporéité ou dans l’éloignement de lui-même et de son prochain, mais dans l’amour de Dieu par-dessus tout et du prochain comme lui-même. C’est son objectif en tant que liberté dans l’amour.

L. Rilinger : Puisque, selon la foi chrétienne, le monde a été créé par Dieu, la nature est soumise à un plan divin. En conséquence, des concepts juridiques ont été intrinsèquement et donc irrévocablement attribués aux êtres humains, ce que nous appelons le droit naturel. Ces droits naturels doivent-ils donc être la base de toute coexistence humaine ?

Cardinal Müller : La question est de savoir sur quelle base se fonde notre ordre juridique avec ses commandements et ses sanctions prévus dans le cadre d’une communauté donnée. Comme on vient de le montrer, pour la tradition occidentale, le concept d’essence de l’homme se développe à partir de la corrélation entre la personne et la nature spirituelle et corporelle. Tout être humain, qui pense, veut et sent, est biologiquement, psychologiquement et socialement en relation avec lui-même, avec l’environnement inorganique et organique, avec la communauté des autres êtres humains et – ce qui est primordial et résume tout – avec Dieu, Celui qui le crée et le conduit à la perfection.

Dans le contexte du rejet d’une interprétation purement matérialiste des sciences naturelles et humaines modernes, le monde spirituel est, depuis René Descartes (1596-1650), nettement distingué du monde matériel. L’idée d’un dualisme entre, d’un côté, un monde pur de la pensée et, de l’autre, un monde pur du corps a émergé. L’être humain est une conscience de soi pensante dans un corps qui est entièrement soumis aux lois de la mécanique – dans son corps et dans son âme. En ce sens, l’esprit est sans rapport avec la nature. Chez l’être humain, le monde spirituel supérieur et le monde inférieur des instincts ainsi que les passions s’opposent en raison des contraintes de la nature auxquelles notre corps (la femme en tant que mère) est soumis ou auxquelles nous sommes nous-mêmes préformés et contraints en fonction de notre appartenance sociale à telle ou telle classe (aristocratie, bourgeoisie, classe ouvrière, par exemple). Dans cette logique, l’homme doit se libérer de manière révolutionnaire des contraintes découlant des rôles sociaux et même s’émanciper des conditions de sa constitution corporelle en tant qu’homme et femme, ou même de la vie en général par une autodétermination absolue en se construisant des « droits de l’homme » idéologiquement-politiquement diffusés et mis à exécution juridiquement en faveur du changement de sexe, du « mariage avec une personne du même sexe » (dont le concept est dépourvu de tout sens), ou encore du suicide assisté.

L’anthropologie dualiste, qui ignore, dès le début, l’unité de l’être humain dans sa nature spirituelle et corporelle, tend toujours à se dissoudre dans un monisme. L’être humain n’est alors – de manière idéaliste – que la conscience, qui doit se séparer de la sphère sub-spirituelle de son corps. Cette vision, qui nie le fait que nous sommes des êtres communautaires, a pour effet que l’individu se dissout dans un ego sans relations. Et inversement, si l’être humain est pensé de manière matérialiste, il est réduit à une construction biophysique, technique ou simplement sociale. Selon cette seconde vision, l’homme ne serait rien de plus qu’une machine, un animal plus développé, poussé en avant par la seule volonté de survivre et soumis à la lutte sans merci pour l’existence. De plus, il ne serait plus que le support biologique d’un cerveau informatique, à soumettre au contrôle absolu de ses relations humaines, de ses opinions, de ses jugements moraux et de ses activités économiques et financières, afin d’éviter des dysfonctionnements majeurs. Bien entendu, les constructeurs de cette entité transhumaine ou posthumaine revendiquent également une domination et un contrôle absolus sur leur produit.

Une élite autoproclamée issue de la sphère politico-financière-médiatique voit dans la liberté de religion et de conscience, qui est le centre de l’accomplissement de l’être humain dans son immédiateté avec Dieu, le dernier bastion qui défie la domination totale de quelques personnes sur la grande masse de leurs semblables. D’où leur mépris du christianisme et leur haine de l’Église catholique, puisque celle-ci, en invoquant Dieu, s’oppose à son programme d’être elle-même le Dieu de l’humanité (Yuval Noah Harari, Homo Deus. Une brève histoire du futur). La question n’est pas de savoir si cet agenda est, comme le prétendent les théories conspirationnistes, préparé par la BigTech, la SiliconValley ou les écoles du parti communiste chinois, ou si nous acceptons que la propagande gouvernementale nous endorme et nous transforme en personnes qui se bornent à nier l’existence de toute conspiration. La conclusion est seulement que, sans liberté, il n’y a pas d’humanité et que, sans l’orientation de la conscience vers Dieu, l’homme ne pourra pas faire valoir sa dignité inviolable et indivisible contre les prétentions de puissance émanant de ses concurrents dans le monde.

L. Rilinger : Selon la théorie du droit naturel, les règles de la nature sont reprises et déclarées comme ayant valeur de loi. Mais cela ne nous dit pas ce qu’est cette nature et ce que sont ces règles. Le positiviste juridique Hans Kelsen rejette le recours au droit naturel, qu’il qualifie de « sophisme », cette conclusion étant fondée sur le fait que, dans la dispute entre Robert Filmer, un théoricien politique du XVIIe siècle, et John Locke, un homologue de Filmer, il est apparu clairement que même le droit naturel ne pouvait pas avoir été défini de manière ultimement contraignante, mais devait être reconnu par une dérivation humaine. Alors que Filmer voyait la justification de la monarchie absolue dans la nature du monde et la considérait donc comme une excroissance de la loi naturelle, Locke rejetait cette justification et insistait sur le fait que le système démocratique découle des exigences de la nature. La question se pose alors de savoir comment il est possible de décrire la nature afin d’en tirer des droits inaliénables ?

Cardinal Müller : Les auteurs que vous mentionnez font dépendre leur accord avec ce que l’on entend par droit naturel des conséquences politiques qui en sont tirées. La « nature » ne signifie pas ici, pour ainsi dire, ce qui est primordial, ce qui résulte instinctivement de l’histoire et de la culture, tout comme un poisson qui vient de naître, contrairement à un enfant humain, ne doit pas d’abord apprendre à nager par un « entraînement ». La nature est ici l’essence de l’homme qui, par l’intermédiaire de son expérience du monde historique, reconnaît les principes moraux par lesquels il est capable de distinguer le bien du mal. Sans cette nature, il serait incapable de comprendre la raison dans son accomplissement rationnel et de la représenter dans les catégories de la logique et des mots du langage.

En ce qui concerne la politique, la raison morale peut exclure certains modèles de gouvernement – tels que l’absolutisme royal, le totalitarisme idéologique ou le règne de la foule et toute forme d’ordre juridique dont le fondement serait l’arbitraire des puissants – mais elle ne peut postuler a priori une forme particulière de gouvernement, telle que la monarchie, l’aristocratie ou la démocratie, comme étant uniquement moralement justifiable. Du reste, selon Aristote, d’un point de vue pragmatique, la meilleure forme d’État et de gouvernement est un mélange des meilleurs éléments des constitutions existantes. Cependant, la loi naturelle à laquelle il est fait référence ici signifie la loi morale naturelle, dans la mesure où la raison morale nous enseigne et détermine dans notre conscience de faire le bien inconditionnellement, sans chercher d’avantages, et d’éviter le mal sans crainte de désavantages et de représailles. Ce que les juifs et les chrétiens ont reçu par révélation surnaturelle dans le Décalogue et confirmé par l’autorité divine, les païens peuvent aussi le percevoir dans le témoignage de leur conscience comme la différence entre le bien et le mal, dans la mesure où la loi morale naturelle est « écrite dans leur cœur ». (cf. Rm 2, 14)

L. Rilinger : Donc, si les droits ne peuvent pas seulement être dérivés de la nature, mais sont plutôt ancrés dans la nature elle-même, ces droits devraient bien sûr se retrouver de manière égale dans chaque culture. Est-il concevable qu’il existe des droits ancrés dans la nature dans chaque culture ?

Cardinal Müller : Ces principes moraux fondamentaux, que nous reconnaissons dans le Décalogue comme les commandements de Dieu, sont certainement connus dans leur essence dans toutes les cultures, même s’ils ne sont pas toujours réalisés dans la pratique et que des conséquences différentes en sont tirées en fonction des circonstances religieuses et culturelles. Le propriétaire d’esclaves apaise sa mauvaise conscience en refusant à ses victimes toute humanité ou justifie leur triste sort comme s’il s’agissait une punition méritée. Tout conquérant sait que le massacre mutuel d’êtres humains qu’il a déclenché par son agression est contraire à la raison de l’humanité, mais il justifie ces maux par un bien soi-disant supérieur qui, en fin de compte, profite à l’humanité. Mais rien n’est plus immoral que la maxime : la – bonne – fin justifie les – mauvais – moyens.

L. Rilinger : Du côté de l’ONU, peut-on dire que la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 repose sur l’idée que l’homme est considéré comme l’image de Dieu, avec pour conséquence que tous les hommes sont égaux ?

Cardinal Müller : Le fait que l’homme soit à l’image de Dieu est au sens propre une vérité de foi. Elle est fondée sur une révélation surnaturelle, qui ne peut être saisie dans toute sa profondeur que grâce à la lumière du Saint-Esprit. Mais la raison naturelle est aussi capable, dans une certaine mesure, de reconnaître la position particulière de l’homme dans la conscience de sa responsabilité devant Dieu. Il est vrai que la majorité des auteurs des déclarations américaine, polonaise (mai 1791) et française des droits de l’homme et du citoyen ont été influencés par la théorie, issue des Lumières, de la « religion naturelle », qui est censée être la même dans la diversité de ses manifestations historiques. Mais, contrairement à ce que pensaient ces auteurs, ce n’est pas une raison anhistorique qui les a conduits à ces idées générales. En effet, concrètement, ils ont été influencés par la conception chrétienne de l’homme, même s’ils l’ont privée de son fondement dans l’autorévélation surnaturelle de Dieu.

Il reste que la raison finie de l’être humain ne peut reconnaître la vérité à partir d’elle-même. Elle a également besoin d’une expérience historique. Cela nous enseigne que là où la dignité humaine prise dans son caractère général et les droits conséquents de l’être humain individuel et de ses formes communautaires naturelles (telles que la famille, la ville, le peuple, l’État, la religion, etc.) sont relégués au second plan par la revendication totale du pouvoir de l’État ou d’une idéologie, ou sont même cyniquement niés, les crimes contre l’humanité, la dévastation par les guerres, les génocides et les expulsions en sont le résultat. Nous pouvons encore apprendre beaucoup de l’argumentation du Tribunal de Nuremberg de 1946. Les effets désastreux qui résultent inévitablement de la négation de l’universalité des droits de l’homme sont la preuve évidente de leur validité inconditionnelle.

L. Rilinger : Des déclarations sur les droits de l’homme ont également été faites dans le monde arabe. Elles semblent s’inspirer de la déclaration des Nations unies, mais les droits de l’homme qu’elles énoncent demeurent soumis aux règles de la charia, qui sont des dérivées du Coran. Ces déclarations contredisent-elles notre idée selon laquelle les droits de l’homme énumérés dans la Déclaration de 1948 sont considérés comme universels et généraux ?

Cardinal Müller : Le problème réside dans le fait que la distinction n’est pas opérée entre l’État, dont le but est le bien commun terrestre, et la religion, qui se fonde sur la libre reconnaissance et le culte de Dieu et qui vise un bien supérieur à celui que peut offrir le monde. Une religion qui ne reconnaît pas la conscience de la vérité chez la personne humaine et la liberté de l’acte religieux pervertit sa propre essence. Dans un État, les personnes de différentes religions et visions du monde doivent pouvoir vivre ensemble de manière pacifique et amicale. Cependant, les gouvernants, les législateurs et les juges n’ont aucune autorité en matière de philosophie et de religion et ne peuvent pas, dans ce domaine, contraindre les citoyens par la force ou la séduction. Sur le plan social, une communauté religieuse est fondée sur la libre association de ses membres, qui professent un credo et un culte. De la forme sociale de la religion découle également le droit à une liberté religieuse inconditionnelle vis-à-vis de tout État. Indépendante de tout pouvoir humain, elle se définit comme elle se voit par rapport au plus haut mystère de l’être.

Toutefois, d’un texte révélé ou d’un ordre juridique civil ou religieux donné ne saurait découler la violation des droits naturels de l’homme, sous la forme, par exemple, de mutilations sexuelles chez les filles (faussement appelée circoncision), de formes cruelles d’exécution ou, encore, de la diffusion de la foi par des moyens s’apparentant à la guerre. Inversement, l’ordination des femmes à la prêtrise ou le mariage sacramentel d’un homme avec un homme ne sauraient être déduits des droits naturels de l’homme. Le droit à l’enfant pour un couple de même sexe ne découle pas non plus du droit naturel, car il contredit le droit élémentaire de l’enfant à son père ou à sa mère, ou en cas d’adoption, à titre substitutif, à un homme et à une femme comme père et mère d’accueil.

L. Rilinger : Peut-on encore parler d’une nature unique, définie partout de la même manière en tous lieux, pour fonder les droits naturels ? Ou ne doit-on pas plutôt considérer que la définition de la nature ne peut être universellement contraignante et qu’elle constitue plutôt une conséquence de développements naturels et culturels donnés, qui ne se déroulent pas de la même manière à travers le monde ?

Cardinal Müller : La même raison existe partout, même si elle est exprimée dans des langues différentes. De même, partout, l’homme a une culture, même si cette culture se manifeste sous des formes et des qualités différentes. Ainsi, en principe, l’homme est un être qui se tient debout, même si le nourrisson ne peut pas encore marcher ou si le malade et le vieillard subissent une courbure de leur corps. Partout, on retrouve les mêmes principes de logique, même si les conséquences varient selon les cultures.

L’Église catholique existe dans différentes cultures, et dans une communauté mondiale, elle unit, dans la même foi et la même liturgie, des caractères tout à fait opposés. La diversité dans la réalisation de l’humanité n’empêche pas de comprendre que nous sommes néanmoins frères et sœurs d’une même famille et que nous sommes redevables au Dieu unique et Père de tous, qui nous a créés non pas comme une masse informe mais dans la beauté de la diversité individuelle.

L. Rilinger : La déclaration des droits de l’homme adoptée par les États arabes contredit en partie la déclaration universelle des droits de l’homme de l’ONU. Faut-il dès lors considérer comme une colonisation spirituelle aux dépens du monde arabe le fait que la dernière déclaration prime sur la première ?

Cardinal Müller : La colonisation violente est toujours un mal. Mais il ne faut pas faire de ce phénomène et d’autres phénomènes négatifs un arsenal polémique pour se fermer à une vision plus élevée. Certes, il y avait et il y a encore des conditions culturelles différentes dans la relation de l’homme et de la femme. Mais il faut distinguer cela de la violence et de l’oppression, qui ne doivent pas être tolérées. On ne peut pas non plus permettre aux hommes de vivre dans le monde moderne des voitures, des ordinateurs, des smartphones, de l’enseignement général, et confiner les femmes dans les conditions d’une société féodale d’un autre temps. Une conscience sobre de la justice peut nous aider à distinguer entre, d’un côté, les principes spirituels et moraux de base qui s’appliquent toujours et partout, et, de l’autre côté, les conditions de vie de l’humanité, lesquelles sont en constante évolution et, espérons-le, en amélioration.

L. Rilinger : D’après l’Évangile, l’Église a reçu de Jésus-Christ lui-même la mission d’évangéliser. Cette mission pourrait-elle être considérée comme une colonisation délibérée et masquée du monde non chrétien, puisque la mission comprend également la tâche de démontrer au monde entier que la loi morale dérivée du judaïsme et du christianisme est la véritable base morale de la vie, ainsi que la tâche de proclamer que cette loi est valable de manière universelle ?

Cardinal Müller : Selon la pratique « européenne-américaine », la colonisation à l’égard des pays d’Amérique, d’Afrique et d’Asie n’était rien d’autre que la conquête d’un autre pays ou l’établissement d’une domination étrangère pour l’exploitation d’autres peuples. La mission de prêcher le Christ Jésus a été donnée il y a 2000 ans et est précisément la continuation de la prédication par Jésus de l’amour universel de Dieu, son Père, pour tous les hommes. Son royaume n’est pas de ce monde et n’est pas non plus à l’image des empires politiques ou des monopoles de pouvoir et d’argent. Ce n’est que dans la liberté de la foi que l’individu auquel s’adresse l’Évangile, quelle que soit son origine, peut répondre à la Parole de Dieu et aussi entrer librement dans le cercle de ses disciples, l’Église.

La discussion sur les droits de l’homme est si urgente parce qu’un monde globalisé a besoin d’une base rationnellement fondée et accessible à tous comme postulat moral. La loi morale naturelle affirme, en s’appuyant sur des preuves spéculatives et pragmatiques, que la reconnaissance complète des droits fondamentaux de chaque être humain à sa vie, à son intégrité physique et à sa liberté éthique, ainsi que les conditions matérielles de leur mise en œuvre, sont la condition préalable nécessaire à une coexistence prospère des peuples dans leurs propres États ainsi que dans l’association mondiale de tous les États. La contrainte, la terreur, la guerre, etc. peuvent superficiellement donner aux groupes individuels des avantages dans la « guerre de tous contre tous » mais, à long terme, elles entraînent la défaite de tous. Les morts et les blessés ont-ils gagné la guerre, même si les dirigeants des nations victorieuses déposent des couronnes sur la tombe de leurs « héros » ?

L. Rilinger : Pensez-vous qu’il soit éthiquement justifiable que, sur la base d’une vision idéologiquement modifiée de l’être humain, les droits de l’homme reflètent la vision, à un moment donné, de telle société et de tel État ?

Cardinal Müller : L’idéologie LGBT qui déferle actuellement sur le monde occidental n’a aucun fondement dans la raison philosophique et théologique et n’est que la construction d’une religion de substitution d’une image chrétienne de l’homme qui a été perdue et rejetée. Cela n’exclut pas que, même dans sa perversion, on puisse encore reconnaître les pépites en or de sa version originale : la dignité humaine et la liberté, la signification positive et féconde de la communauté de vie de l’homme et de la femme, la sexualité comme un don de Dieu qui fait partie de la responsabilité de l’autre dans l’amour. La situation ne se dégrade que lorsque – comme si souvent dans le passé – les politiciens, les financiers, les représentants des médias et les avocats abusent de leur pouvoir pour imposer ces idéologies aux masses populaires, qu’ils considèrent comme stupides et arriérées, et pour imposer des sanctions à ceux qui ne se soumettent pas à la dictature de l’opinion. Ainsi – pour donner un exemple – la science objective tombe sous les fourches caudines de l’idéologie lorsque de jeunes professeurs ne se voient accorder un emploi à l’université que s’ils s’engagent par écrit en faveur de l’idéologie du genre.

L. Rilinger : La doctrine du droit naturel est considérée comme une doctrine catholique particulière, elle n’est donc pas reconnue comme universellement valable. Peut-elle être remplacée par l’éthique sociale, telle que proposée par le théologien et ancien président de l’Église évangélique d’Allemagne, Wolfgang Huber, puisque celle-ci est conçue sur la base de « la capacité de porter son propre jugement éthique du point de vue de la liberté responsable » ?

Cardinal Müller : La doctrine du fondement des droits de l’homme dans la nature spirituelle et morale est tout sauf une doctrine catholique particulière, car elle ne résulte pas de la Révélation, mais de la raison éthique – et comme dirait Kant – de la raison pratique propre à tout être humain. La théologie protestante a une conception différente de la nature humaine découlant de la volonté de la création. Selon ce principe, la nature humaine est totalement corrompue par le péché originel et originel. En revanche, selon la croyance catholique, la nature de l’homme est blessée par le péché et est libérée de cette déficience grave par la grâce, mais aussi est élevée et est accomplie. Mais il s’agit là d’une autre discussion, portant sur une controverse interne aux chrétiens autour du péché et du pardon, de la foi et de la grâce, de la justification et de la sanctification. La question de la loi morale naturelle consiste à savoir si chaque religion ne se déplace qu’à l’intérieur du cercle de ses adhérents ou s’il existe un niveau commun de relations fondé sur la raison, niveau sur lequel nous réfléchissons à la dignité de chaque être humain, à la justice sociale et au souci de l’environnement commun, à l’utilisation équilibrée des ressources et à la paix dans le monde, et nous parvenons à des décisions généralement contraignantes.

L. Rilinger : Voyez-vous d’autres possibilités, en dehors de la doctrine du droit naturel, de formuler un droit qui ne se défasse pas ?

Cardinal Müller : Franchement, non.

© LA NEF pour la traduction française, le 29 octobre 2021, exclusivité internet

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