Lectures Octobre 2021

LE CATHOLICISME A-T-IL ENCORE DE L’AVENIR EN FRANCE ?
GUILLAUME CUCHET
Seuil, 2021, 256 pages, 21 €

Après son remarquable et remarqué Comment notre monde a cessé d’être chrétien (Seuil, 2018), Guillaume Cuchet poursuit son investigation du catholicisme français contemporain. Dans son précédent opus, il avait magistralement montré qu’une rupture s’était produite, notamment en termes de pratique religieuse, au milieu des années 1960, rupture qui avait néanmoins ses origines plus haut dans le temps, le concile Vatican II ne l’ayant pas « provoquée » mais l’ayant « déclenchée tout en lui donnant une intensité particulière ». Ce nouveau livre – passionnant sans avoir l’ampleur du précédent, sans doute parce qu’il est composé d’articles retravaillés déjà publiés, si bien que la cohérence de la pensée en souffre un peu – prend en quelque sorte la suite du précédent en s’intéressant à la génération des baby-boomers nés dans les années 1960 et à leurs descendants.

Aujourd’hui, la rupture des années 1960 semble achevée puisqu’on en est à 2 % de pratique dominicale et 33 % de baptisés (contre 25 % et 94 % en 1965). « Les baby-boomers ont été la génération par excellence du décrochage religieux » et ils ont entraîné leurs enfants dans la chute. Sans prétendre être exhaustif, l’auteur fournit des pistes d’explications : l’évolution accélérée des mœurs durant cette période, la prospérité matérielle, le refus de la mort (qui remplace le sexe comme nouveau tabou) au moment où l’Église elle-même semble mettre de côté les fins dernières… Cette désaffection entraîne un phénomène totalement nouveau : la montée de ceux qui se déclarent « sans-religion » (les « nones »), analysée dans un excellent chapitre. Ces derniers ne sont toutefois pas sans « spiritualité », ils se réfugient dans les nouvelles religiosités (new age, bouddhisme…) auxquelles l’auteur ne prédit pas un grand avenir. Finalement G. Cuchet montre qu’avec le déclin des « catholiques de gauche », ce sont les courants « identitaires » ou plutôt « attestataires » ou « confessant » qui se développent dans l’Église de France.

En conclusion, l’auteur ne veut pas croire à une disparition de l’Église et plaide pour un catholicisme « culturel » appuyé sur le fait que 50 % encore des Français se considèrent comme catholiques. Un tel catholicisme, cependant, ne survivrait pas longtemps sans une foi vécue et partagée : « La culture religieuse peut survivre à l’extinction des croyances et des pratiques qui la fondent, provisoirement, mais pas indéfiniment »…

Christophe Geffroy

L’ISLAM ET LA DÉMOCRATIE
Une révolution intérieure
YADH BEN ACHOUR
Gallimard, coll. Le débat, 2020, 294 pages, 21 €

L’islam est-il compatible avec la démocratie ? Poser cette question semble irréaliste, tant sont nombreux les signes qui suggèrent une réponse négative. Spécialiste de théorie politique islamique, l’éminent juriste tunisien Yadh Ben Achour, qui est aussi membre du Comité des droits de l’homme des Nations unies, ne veut pourtant pas s’en tenir à ce constat, refusant néanmoins toute approche irénique. Son dernier essai, remarquable par son érudition, la profondeur de sa réflexion et sa liberté intellectuelle, permet de saisir l’ampleur du « bouleversement tellurique » que représente le défi démocratique pour le monde musulman mais aussi d’ouvrir des perspectives encourageantes.

D’abord, ce défi ne s’arrête pas aux frontières du politique, explique l’auteur, car « la société démocratique accueille en son sein toutes les potentialités, toutes les énergies, toute la créativité spirituelle de l’être humain ». Il insiste sur le fait que la norme démocratique n’est pas un régime particulier inventé en Occident – préjugé souvent mis en avant du côté musulman pour promouvoir la supériorité de la « prétendue démocratie islamique » – mais représente un idéal universel fondé sur quatre principes inspirés de la loi naturelle : dignité, liberté, égalité et participation citoyenne. Or, conçu comme une « démocratie croyante », le système islamique prend nécessairement la forme d’une théocratie, ou religion politisée, qui ouvre la voie à « la sublimation de la violence, au nom de Dieu », et exclut les « non-croyants », autrement dit les non-musulmans. L’inexistence d’une Église en Islam accentue cette représentation, souligne Ben Achour.

Pour lui, la solution réside dans le retour aux écoles libérales qui ont émergé à l’époque classique de l’islam (IXe-XIIIe siècles). Refusant toute lecture fixiste du Coran et mettant en doute l’authenticité des paroles et des actes de Mahomet (la Sunna ou Tradition prophétique), elles ont été bannies par l’orthodoxie politico-religieuse qui s’est peu à peu imposée. L’auteur s’attarde sur Averroès, « philosophe de la liberté » (XIIe siècle), pour qui « le problème majeur de l’islam vient de la relation qu’il établit entre la foi et la loi », et il invite les musulmans à se réapproprier sa pensée, comme ont tenté – vainement – de le faire ses émules au XXe siècle. Ben Achour voit par ailleurs dans « l’orthodoxie de masse », autrement dit l’emprise communautaire sur l’individu, faussement fraternelle, l’un des facteurs du blocage. C’est contre elle que les peuples se rebellent à travers les révolutions contemporaines qui, malgré leurs aléas et leurs échecs, finiront par démocratiser leurs sociétés. Un livre de grande valeur pour comprendre les enjeux de la « révolution intérieure » en cours dans l’islam.

Annie Laurent

DIEU OU LE MONDE ?
L’engagement chrétien
MAXENCE BERTRAND
Cerf, 2021, 152 pages, 15 €

Prêtre de la Communauté Saint-Martin, Maxence Bertrand livre une réflexion fine sur les rapports que doit entretenir le chrétien avec le monde. Sa réponse est nette : si les Pharisiens proposent de choisir Dieu contre le monde ou le monde contre Dieu, Jésus nous invite à être au monde sans être du monde, cette troisième voie mystérieuse de la « foi qui prend racine dans la terre et sa justice mais qui porte du fruit pour le Royaume et la gloire du Père ». Filant la métaphore de l’ambassadeur utilisée par saint Paul, Bertrand propose d’entrer en dialogue avec le monde pour s’y faire les humbles représentants du Ciel, avec bienveillance mais sans naïveté. Appelé à retrouver le grand désir de Dieu pour les hommes, l’ambassadeur doit annoncer l’Évangile : « Notre mission de chrétien est d’élargir cette famille à l’ensemble des hommes. » À la tentation de la tour d’ivoire et de la connaissance nue, le chrétien doit dès lors préférer la vie et l’engagement. L’auteur se livre ici à une critique rigoureuse de l’individualisme moderne – cette conception de l’homme préoccupé de lui-même, homme à émanciper plutôt qu’à éduquer, et qui cherche à savoir au lieu d’apprendre. À ce dangereux rétrécissement de l’être, le chrétien doit préférer la vertu de prudence pour, comme saint Thomas, penser et vivre dans le monde, avec son cœur et ses entrailles. Quitte à prendre des coups ! Saint Augustin l’a montré, la souffrance fait partie de notre quête de la vérité, et il faut encore prendre le risque d’aimer véritablement, animé d’une morale de l’action plutôt que de la bonne conscience. Don de soi, dépouillement, fécondité : le but ultime du chrétien doit être l’imitation du Christ. « Le chrétien, ambassadeur de Dieu, doit brûler de la passion de transmettre ce qu’il a reçu gratuitement et par amour. » Une lecture précieuse pour nous aiguiller au quotidien, et qui livre une grande leçon sur notre passage à travers le monde et ses embûches : aimons, démesurément !

Rémi Carlu

LES BONS CHRÉTIENS
JEAN DE SAINT-CHÉRON
Salvator, 2021, 204 pages, 18 €

L’ouvrage de Jean de Saint-Chéron est une bouffée d’air frais. Son titre au charme désuet voile une densité de profondeur, de culture et d’humour qui le place à cette frontière rare où se tiennent les esprits les plus fins et donc les plus charnels, capables de faire réfléchir en ne cessant de faire rire. L’érudition de l’auteur est fascinante, jamais lourde pourtant. On referme le livre à regret tant il fourmille comme une vive flamme de citations choisies, de portraits esquissés d’un trait rapide, acerbe parfois, mais qui sonnent parfaitement juste.

Il dénonce et il annonce, comme toute parole prophétique. Il torpille l’étroitesse de cœur, la bouffissure du contentement bourgeois d’une religion dont le signe est la Croix mais qui a trop cessé de déranger les chrétiens, d’autant plus piétinés par le monde qu’ils ont perdu la saveur de Dieu. Page après page, siècle après siècle, visage après visage, Saint-Chéron nous fait contempler la joie mystérieuse qui illumine le cœur des saints et nous conduit à ne jamais cesser de chercher, dans une grave allégresse, la Face du Christ.

« Notre Église, disait Bernanos, est l’Église des saints. » Les plus souffrants, sans doute, et pourtant les plus joyeux, de cette joie paradoxale des Béatitudes qui ne passera jamais, car elle a déjà traversé la mort. Le travail de Jean de Saint-Chéron est un événement littéraire, une invitation à ne pas renoncer au vrai bonheur, une exaltation pure comme le souffle frais que ressentent ceux qui, le cœur pesant et le corps bien lourd, n’ont jamais cessé de gravir, cahin-caha, la Jérusalem céleste. Il est heureux qu’un (bon) chrétien – celui qui sait qu’il ne l’est jamais vraiment – nous pousse au grand large, vers la seule aventure qui soit capable de gonfler le cœur trop installé des hommes, celle de la sainteté.

Père Luc de Bellescize

LA FRANCE N’A PAS DIT SON DERNIER MOT
ÉRIC ZEMMOUR
Rubempré, 2021, 352 pages, 21,90 €

Sauf surprise, Éric Zemmour devrait se déclarer candidat à l’élection présidentielle de 2022. Le tour de France qu’il fait pour promouvoir son nouveau livre ressemble fort à un début de campagne électorale. Pourtant, ce nouvel essai n’a rien d’un programme politique. Il se veut la suite du best-seller Le Suicide français (Albin Michel, 2014), bâti sur le même mode. Couvrant la période de 2006 à 2020 (le précédent allait de 1970 à 2007), Zemmour s’arrête, pour chacune des années, sur quelques dates, certaines importantes, d’autres anecdotiques, pour donner son analyse de la situation, pour rapporter des conversations avec des « grands » de ce monde (celles concernant les plus proches comme Marine Le Pen, Dupont-Aignan, etc. sont les plus piquantes) ou dresser des portraits sans concession mais le plus souvent sans méchanceté.

Finalement, le passage le plus fort est sans doute son introduction où ses positions politiques apparaissent le plus clairement. Il dresse un panorama assez effrayant de l’état de la France – comment lui donner tort ? –, gangrenée par l’individualisme et l’immigration islamique. « Ces deux mouvements historiques incarnent deux visions du monde aux antipodes, l’émancipation de toutes les règles pour les uns, la soumission à un Dieu vengeur pour les autres. Un jour prochain, ils s’entrechoqueront violemment, et on peut supposer que le règne de la Soumission écrasera brutalement celui de la Libération. En attendant, ils sont alliés contre le même ennemi : le peuple français, ses mœurs, son histoire, son État, sa civilité, sa civilisation. C’est le pacte germano-soviétique. »

Christophe Geffroy

L’ECOLE A LA MAISON
Une liberté fondamentale
JEAN-BAPTISTE ET MARIE MAILLARD
Artège, 2021, 248 pages, 18,90 €

C’est effectivement une liberté fondamentale qui est aujourd’hui plus que menacée notamment depuis la validation par le Conseil d’État au mois d’août dernier du fait que l’instruction en famille n’avait pas valeur constitutionnelle.

Forts de leur expérience, les auteurs proposent ici un dossier très complet sur ce sujet. Ils dressent un panorama du succès mondial de l’école à la maison, malgré des interdictions dans certains pays, et développent nombre d’arguments en faveur de ce mode d’éducation ou donnent de nombreuses adresses utiles.

Enfin, l’analyse de la situation française, qualifiée à juste titre de « manipulation gouvernementale », montre combien primordiale est la nécessité de se battre pour cette liberté.

Anne-Françoise Thès

L’HOMOSEXUALITÉ AU RISQUE DE LA FOI
GAËTAN POISSON
Téqui, 2020, 162 pages, 16 €

Ce livre est avant tout celui d’un amoureux du Christ et de son Église. Passée une introduction un peu brouillonne, l’auteur nous donne son témoignage, brut, sans concession. Vient ensuite une analyse du discours de l’Église sur l’acte sexuel et sur l’homosexualité. Ce discours est souvent mal compris, parfois mal transmis. Gaëtan Poisson nous démontre ici qu’il mérite d’être reçu dans toute sa profondeur et son actualité.

Sorti du séminaire où il a rencontré l’incompréhension de ses supérieurs, le jeune homme se perd dans les illusions du discours gay friendly contemporain. Là, comme ailleurs, la sexualité y est réduite à une pensée consumériste, hygiéniste et utilitariste : se protéger et jouir, le plus possible. Après des années au fond du gouffre, l’auteur vit deux épreuves qui vont agir comme un électrochoc. Sans en être à l’origine, Dieu se sert alors de sa souffrance pour le repêcher : expérience de rédemption, expérience de la douceur et de la délicatesse du Seigneur qui aime sans condition. Libéré par la Croix, Gaëtan Poisson s’engage alors, avec la grâce de Dieu, sur le chemin radical et politiquement incorrect de la chasteté dans la continence.

La deuxième partie du livre démonte avec brio tous les arguments de la société contemporaine sur la sexualité en général et l’homosexualité en particulier, théorie du genre, conception erronée de la liberté… L’auteur montre pourquoi le discours de l’Église, parfois rugueux dans son expression, n’en est pas moins profondément juste et vrai. Tous sont appelés à la même exigence, à la même sainteté, homosexuels comme hétérosexuels. Mais ce qui frappe le plus le lecteur, c’est le questionnement que Gaëtan Poisson pose sur la vocation propre de la personne homosexuelle dans l’Église.

Un livre qui propose un chemin de vérité pour une personne qui s’interroge sur la compatibilité de son orientation homosexuelle avec sa foi. Un bémol : le propos est parfois trop orienté vers un public strictement catholique.

Abbé Emmanuel Wirth

L’ART D’ÊTRE FRANÇAIS
MICHEL ONFRAY
Bouquins, 2021, 396 pages, 22 €

Après une conférence à laquelle Michel Onfray assistait à l’Institut catholique de Paris, il fut abordé par des jeunes lui demandant des conseils de lecture. C’est pour eux qu’il a conçu ce livre sous forme de lettres sur la France et les grands problèmes de l’heure. La lettre 1, censée faire aimer la France, démarre par un ramassis d’inepties invraisemblables sur l’histoire, le Moyen Âge étant balayé comme une période obscure où « un certain christianisme fait la loi : sous forme d’élucubrations pédantes avec la scolastique dans les universités […] ou sous forme de paganisme superstitieux dans les campagnes » (p. 19). On apprend que « le catholicisme se révèle une religion de la haine des désirs », que « les femmes sont tenues pour coupables du Mal dans le monde […] pendant que le clergé fait régner la terreur sur les croyants » (p. 22-23). Après avoir lu autant de sornettes en si peu de pages, il est difficile de poursuivre et d’accorder de la fiabilité à un auteur aussi peu sérieux. Dommage, car, par ailleurs, il ne manque pas de vues pertinentes sur les maux qui nous rongent : européisme et perte de souveraineté, néo-féminisme, décolonialisme, islamo-gauchisme, antifascisme, déresponsabilisation, etc. Le problème de Michel Onfray n’est-il pas d’écrire beaucoup trop et trop vite, manquant ainsi sur certains sujets de la rigueur la plus élémentaire ?

Christophe Geffroy

L’ESPÉRANCE QUI NOUS FAIT VIVRE
SYLVIE ET ERICK PÉTARD
Artège, 2021, 224 pages, 15 €

Leurs deux filles devaient les rejoindre le lendemain : elles sont froidement abattues par des terroristes à la terrasse du café Le Carillon au cours de cette nuit de folie meurtrière de novembre 2015 qui ensanglanta Paris et s’acheva par le massacre du Bataclan.

Avec pudeur, Sylvie et Erick Pétard nous décrivent à deux voix ces heures insoutenables d’angoisse, les jours et leur néant qui suivirent. Catholiques culturels, accaparés par leur métier, leur premier mouvement est la révolte, surtout lorsque l’évêque du lieu, Mgr Batut, leur propose d’entamer un chemin de pardon. Mais peu à peu, en douceur, tout bascule et c’est un véritable itinéraire de conversion qu’ils nous livrent sous le regard de Marie à Montligeon, du Christ au sanctuaire de la Miséricorde Divine, de sainte Faustine et du Curé d’Ars.

Anne-Françoise Thès

HISTOIRE DU GAUCHISME
PHILIPPE BUTON
Perrin, 2021, 554 pages, 26 €

On avait, à la veille du printemps 1968, dans la France du général de Gaulle, un Parti communiste (PCF) encore puissant et, en dehors de lui, outre le vieux courant anarchiste, divers groupes trotskystes ou, de naissance plus récente, maoïstes. D’ailleurs, c’est du PCF ou de l’UEC, son appendice étudiant, que sortaient lesdits groupes, en particulier, vers 1966, leurs sections de jeunesse. Bien sûr, cela inquiétait et irritait les moscoutaires, très décidés à mener bataille contre ces transfuges et ces trublions. Reste que Mai 68 approchant, le gauchisme n’offrait, sauf exceptions, qu’une réalité étudiante (plus tard aussi lycéenne) étroitement circonscrite. Et s’il va y participer d’une manière voyante, s’y étoffer (entre autres, chez les enseignants), la spontanéité des événements éclipsa toutes les visées et toutes les intentions réelles ou hypothétiques.

Après le « printemps rouge et noir » néanmoins, le voilà ce gauchisme devenu un fait tangible. Qu’entend juguler et réprimer le ministre de l’Intérieur, dont les cibles prioritaires de 1970 à 1972 sont les maoïstes du Parti communiste marxiste-léniniste de France (PCMLF) interdit en juin 1968 et qui se maintient dans l’illégalité et surtout ceux de la Gauche prolétarienne (GP) ; puis à partir de 1973 l’organisation trotskyste dénommée Ligue communiste. Cibles prioritaires, en effet, pour des raisons d’ordre public mais derrière lesquelles, hier opinion marginale passée au rang de phénomène majeur, rayonne une évidente force d’attraction repérable notamment sur la scène intellectuelle (maoïsme incandescent des Cahiers du cinéma aux Temps modernes de Sartre et Beauvoir et à Tel Quel de Sollers ; marxisme quasi hégémonique dans le monde de la culture et au-delà), dépendance à maints égards de la galaxie gauchiste. Au total, essor continu de cette dernière jusqu’en 1973, année de lancement (maoïste) de Libération, stagnation à un haut niveau (trotskyste dorénavant) jusqu’en 1976, enfin régression lente d’abord jusqu’en 1980, rapide ensuite.

Ni lutte armée pourtant, ni basculement dans le terrorisme. De justesse quant à la GP. Et peut-être aussi quant à la Ligue. En tout cas, vis-à-vis de la violence, tentation permanente de militants qui se rêvaient, prisonniers d’une « bulle imaginaire », Communards, Bolcheviks, combattants de la Longue Marche, qui épousaient la croyance millénariste en une révolution imminente et radicale. Or, au terme de dévoilements successifs, s’effriteront les mythes, ou la représentation mentale, attachés au marxisme comme méthode scientifique, à la centralité ouvrière, à la « cause du peuple » et inspirateurs de tout un actif complexe opératoire.

Partageant nombre d’analyses avec le mouvement communiste orthodoxe (celui lié à Moscou), incapable cependant de le concurrencer faute de relais nécessaires, municipalités et CGT, le gauchisme fut en somme le porte-voix temporaire et ambigu, aux recettes pernicieuses, du malaise d’une génération.

Michel Toda

– L’ÉVANGILE DANS LE SABLE
La spiritualité de Charles de Foucauld
– LA PRIÈRE D’ABANDON
Mgr JEAN-CLAUDE BOULANGER
Artège, 2020, 228 et 238 pages, 8,90 € et 7,90 €

Fasciné par la personnalité de Charles de Foucauld (1858-1916), en qui il a trouvé « un véritable guide » qui lui « a permis de découvrir les vraies raisons de vivre et de croire », comme il le confie dans l’avant-propos du premier volume, Mgr Boulanger, évêque émérite de Bayeux-Lisieux, procède ici à une lecture spirituelle de la vie de cet Alsacien dont la canonisation est attendue.

L’auteur résume le parcours insolite du bienheureux par ce constat : celui qui a vécu dans une tension permanente entre son idéal monastique, réalisé un temps comme trappiste, et l’appel à une vocation missionnaire, accomplie auprès des musulmans en Algérie, est passé de l’abandon subi, douloureusement, à l’abandon offert, librement. Orphelin à l’âge de 6 ans, ayant perdu la foi sous l’influence des idées alors en vogue (scientisme, laïcisme), à 20 ans, Charles « est devenu un être désespéré ». Il se laisse pourtant conduire par les expériences marquantes dont il saisira plus tard l’origine providentielle : l’expédition au Maroc, prélude de son retour à la foi ; la confession auprès de l’abbé Huvelin dont la sage direction est fort bien mise en valeur par Mgr Boulanger ; Nazareth, où il découvre la vie cachée de Jésus ; la Trappe d’Akbès (Syrie), où il est témoin des massacres contre les chrétiens ; enfin, le sacerdoce vécu en Algérie où, à travers son effort pour connaître la culture locale, il développe une approche réaliste et aimante de l’évangélisation, regrettant que la colonisation ne fût pas vécue dans un esprit chrétien. L’auteur voit en cette dernière étape les prémisses de l’enseignement de Jean-Paul II dans son encyclique Redemptoris Missio (1990).

La transformation de Charles de Foucauld n’aurait pas été possible sans sa fréquentation assidue de la Parole de Dieu et son intimité avec le Christ, notamment par le culte du Saint-Sacrement auquel il associe celui du Sacré-Cœur. L’orphelin a découvert la paternité divine, et par là son état de fils, cette bouleversante vérité que le christianisme est la seule religion à offrir, note Mgr Boulanger dans le second livre, qui est une profonde méditation de la célèbre prière, « Mon Père, je m’abandonne à toi… ». Comment comprendre cet abandon ? Acte de confiance, contraire à toute peur ; acte d’humilité et non d’humiliation ; acte libre à l’opposé de la soumission ou de la démission ; et finalement secret de la fécondité spirituelle.

Deux lectures réellement bienfaisantes.

Annie Laurent

L’ÉPOPÉE COLONIALE ALLEMANDE
SYLVAIN ROUSSILLON
Via Romana, 2021, 272 pages, 25 €

Réalité oubliée, l’Allemagne, en 1914, avait des colonies. Inégalement réparties sur trois continents (Afrique, Asie, Océanie), elles s’étendaient sur près de 3 millions de kilomètres carrés et comptaient environ 13 millions d’habitants (dont 24 000 colons), ce qui n’était pas rien – même si les Britanniques d’abord avec 33 millions de kilomètres carrés peuplés de 400 millions d’habitants (parmi lesquels ceux des Indes), les Français ensuite avec un peu moins de 11 millions de kilomètres carrés peuplés, en gros, de 48 millions d’habitants, signifiaient sans détour leur prééminence. Cependant, faiblesse évidente, ne constituant à aucun endroit d’ensemble homogène, capable d’assurer son propre développement, ou sa propre défense, les possessions allemandes, aux ressources encore à peine mises en valeur, tenaient d’une manière absolue à l’action (primordiale) de la métropole.

Effet d’initiatives privées, de commerçants, d’explorateurs, le domaine colonial de l’Allemagne, qui commença de se dessiner vers 1884, additionnera sur le continent noir le petit Togo et le Sud-Ouest africain (Namibie), le Cameroun et l’Afrique Orientale allemande (Tanganyika) ; dans le Pacifique, outre la Papouasie-Nouvelle-Guinée, Samoa et d’autres îles ; en Chine, le port de Kiautschou. Sans être un enjeu considérable, militaire ou même économique, à partir de 1907 il fut coiffé d’un ministère duquel va dépendre, notamment, la gestion directe des minces troupes chargées de le protéger. Après quoi, la guerre survenue, et l’empire des Hohenzollern battu, advint la reddition aux Britanniques, le 23 novembre 1918, sur le sol africain, d’un chef aux qualités exceptionnelles : le général Paul von Lettow-Vorbeck. Fin d’une singulière histoire de courte durée (trente ans…), d’une histoire germano-coloniale. Qu’on ne regrette pas, grâce à ce solide ouvrage rehaussé d’un bon cahier de photos, d’avoir apprise.

Michel Toda

ANDRÉ CHARLIER 1895-1971 MÉMORIAL
Éditions Sainte-Madeleine, 2021, 58 pages, 5 €

André Charlier, frère cadet du peintre et sculpteur Henri et longtemps directeur de l’école des Roches, est mort il y a 50 ans. Les éditions du Barroux lui rendent un bel hommage en proposant ici des textes de lui, de Thibon, Madiran, Don Gérard, un beau témoignage de son frère Henri…

Patrick Kervinec

FRÉDÉRIC II
SYLVAIN GOUGUENHEIM
Perrin/Tempus, 2021, 528 pages, 10 €

Il s’agit de la réédition en poche de la magistrale biographie publiée en grand format en 2015 dont nous avions longuement rendu compte dans La Nef n°276 de décembre 2015. Ce livre remarquable éclaire les affrontements gigantesques de Frédéric II de Hohenstauffen (1194-1250) avec la papauté – il est excommunié deux fois et mène cependant à bien la sixième croisade – et dresse un portrait passionnant de cet empereur germanique à la puissante personnalité.

Patrick Kervinec

Romans à signaler

L’ÉTÉ DE KATYA
TREVANIAN
Gallmeister/Totem, 2021, 284 pages, 9,90 €

Jean-Marc Montjean, tout juste diplômé de la faculté de médecine de Paris, retourne à l’été 1914 dans son Pays basque natal pour être l’assistant du Dr Gros, patron d’une clinique à Salies, sorte de villégiature de luxe pour femmes d’un certain âge. Rapidement, une jeune et belle femme dénommée Katya l’appelle au chevet de son frère jumeau, Paul Tréville, victime d’un accident. Très attiré par cette femme enjouée et mystérieuse, le jeune médecin parvient à devenir un proche de cette bonne famille parisienne retirée dans une grande propriété à l’écart de Salies. Outre les jumeaux, Montjean découvre leur père, personnage haut en couleur qui semble avoir quelque peu perdu la raison. Devenu follement amoureux de Katya, Montjean découvre peu à peu les terribles secrets de cette famille en fuite qui semblent rendre cet amour inaccessible.

Trevanian est l’un des noms de plume de l’écrivain américain Rodney William Whitaker (1931-2005) qui a vécu un moment avec sa famille au Pays basque. L’été de Katya, publié en 1983, est un roman psychologique de haut vol. Les personnages sont remarquablement dessinés et analysés, l’auteur est doté d’un style littéraire et d’un art de la narration qui rendent cette histoire dramatique passionnante de bout en bout, avec un suspense au crescendo soigneusement maîtrisé. La description de la fête basque dans le village d’Alos est particulièrement remarquable. Bref, un excellent roman dans la lignée du Rebecca de Daphné du Maurier.

Christophe Geffroy

MESSE POUR LA VILLE D’ARRAS
ANDRZEJ SZCZYPIORSKI
Les Éditions Noir sur Blanc, 2021, 166 pages, 18 €

Ce roman est l’occasion de découvrir A. Szczypiorski (1928-2000), écrivain polonais, d’abord résistant au nazisme puis véritable auteur apparatchik jusqu’en 1968, qui se rapprocha de l’opposition d’alors et de Solidarnosc, connut la prison et fut enfin élu au Sénat en 1989, lors des premières élections libres.

En 1458, la peste s’abat sur la ville d’Arras ; il faut un bouc émissaire et détourner la vengeance divine qu’aurait pu provoquer le refus d’une absolution à une condamnée à mort, par le moine Albert qui régente la ville. La communauté juive sera la première visée, mais l’épidémie continuant de se propager, une folie meurtrière, se nourrissant des intérêts, de la bassesse et de la lâcheté de chacun, s’empare des habitants.

Parue en 1971, cette réédition a une « saveur » particulière en cette période de pandémie. Et si vous appréciez cette belle écriture, plongez-vous dans son roman le plus connu : La jolie Madame Seidenman.

Anne-Françoise Thès

© LA NEF n°340 Octobre 2021, mis en ligne le 29/10/2021

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