Jean-Marc Sauvé © Wikimedia

Les chiffres du rapport de la Ciase : critique méthodologique

Tribune libre

Le rapport remis par la CIASE a choqué beaucoup de personnes non pas tant par la révélation d’un phénomène déjà largement connu que par l’ampleur estimée de ce phénomène : il y aurait 330 000 victimes entre 1950 et 2020 dont 216 000 par des membres du clergé (prêtres ou religieux). Ces chiffres sont bien au-delà de toute estimation préalable. Pour rappel, Jean-Marc Sauvé estimait en mars 2021 à plus de 10 000 le nombre de victimes (1), a priori sur la base de l’appel à témoins et de l’exploration des archives de la Justice et de l’Église. Cette première estimation a donc été multipliée par 30 environ…

Cette extrapolation a été obtenue sur la base des résultats d’un sondage d’un échantillon représentatif de la population française. Or il s’avère que réaliser ce genre de sondage (pour le secteur de la santé spécifiquement) est justement mon métier, et j’en connais les limites et les biais possibles. Lorsque le rapport de la CIASE est tombé, c’est donc avec un intérêt tout professionnel que j’ai voulu comprendre comment l’Inserm avait procédé. Le problème avec ce genre d’enquête est double : premièrement, il faut arriver à construire un échantillon représentatif qui ne soit pas biaisé, et deuxièmement il faut poser les questions de manière assez intelligente pour limiter le risque de réponse erronée ou simplement mensongère.

Le problème du questionnaire

Or je pense qu’il y a un souci avec la façon dont le questionnaire (que l’on peut trouver en page 400 de leur rapport) a été conçu. En effet, ceux qui cliquaient sur le lien avaient directement en introduction l’objectif de l’enquête qui « vise à mieux cerner l’ampleur des abus sexuels dans notre pays ». C’est de mon point de vue une erreur qui introduit un biais quant à la garantie de l’honnêteté des réponses et la représentativité de l’échantillon. En gros, ils ont annoncé d’emblée la couleur de ce qu’ils cherchaient à mesurer, ce qui à mon sens peut introduire au moins deux problèmes :

1/ Il y a un risque quant à la représentativité de l’échantillon car il est possible que des personnes concernées par le sujet aient une plus grande probabilité de répondre que des personnes non concernées que le sujet n’intéresse pas, voire répondent plus rapidement au questionnaire et soient donc plus représentées (car la méthode des quotas appliquée à l’enquête fait que quand un quota est atteint, celui-ci est « fermé » et les autres répondants ayant le même profil sont simplement exclus de l’enquête).

2/ Plus embêtant est le fait que les répondants au sondage ont été trouvés via ce qu’on appelle des panels Internet (p. 376 du rapport de l’Inserm). Il s’agit donc de personnes étant inscrites auprès de sociétés spécialisées pour participer à des sondages. En échange du temps qu’elles acceptent de passer à répondre aux sondages, elles reçoivent généralement une gratification par exemple sous forme de « points cadeaux » échangeables contre des lots. Cette gratification est proportionnelle à la longueur du questionnaire, ce qui fait que certains panélistes peuvent être tentés de répondre positivement à certaines questions pour être sûrs de répondre à tout le questionnaire. On comprend alors que puisqu’il était annoncé d’entrée de jeu ce qu’il fallait répondre pour aller plus loin dans le questionnaire (avoir subi un abus), le risque de fausse déclaration est à mon avis bien réel. D’expérience, quand on a pu faire l’erreur d’annoncer d’emblée ce que l’on cherchait dans nos études de prévalence utilisant ce type de panels, on s’est toujours retrouvé avec des chiffres surestimés.

Je pense donc que le pourcentage de personnes disant avoir subi un abus doit être pris avec grande précaution. Certes, la taille d’échantillon (plus de 28 000 répondants) impressionne mais cela ne doit pas masquer les biais importants liés à la façon dont le questionnaire a été construit et administré.

Sur les données collectées

Ceci étant dit, et malgré la réserve méthodologique que je peux avoir, rien n’empêche de s’intéresser aux données collectées et d’essayer de voir ce qu’elles racontent. Et là encore, on trouve des choses intéressantes. Je ne vais bien entendu pas faire une analyse des résultats obtenus mais simplement me concentrer sur deux chiffres issus de cette enquête qui m’ont laissé perplexe, sans qu’ils aient pour autant donné lieu à une analyse approfondie de l’Inserm ou de la CIASE :

1/ On apprend que 21 % des personnes dont le premier abus aurait été commis par un membre du clergé auraient porté plainte auprès des services de police ou de gendarmerie (tableau 50 du rapport de l’Inserm, p. 389). Si on applique ce 21 % au nombre extrapolé de victimes de membres du clergé (216 000), cela nous fait en gros 45 000 personnes ayant porté plainte contre un membre du clergé (fourchette basse : 35 000 environ ; fourchette haute : 57 000 environ). Or le rapport Sauvé affirme lui-même, au paragraphe § 0564, que « l’exploitation des archives de l’Église catholique et de la justice [c’est moi qui souligne], ainsi que des réponses aux questionnaires envoyés aux diocèses, ordres et congrégations, donne à connaître directement l’identité de 4832 personnes victimes ». Certes, les nombres ne peuvent pas être mis directement en rapport et il faudrait raffiner l’analyse, mais l’écart entre l’estimation qui peut être faite à partir de l’enquête et de ce qui est documenté est apparemment gigantesque. Même en enlevant ceux dont la plainte aurait été classée sans suite ou qui ne savent pas ce qu’elle est devenue, on arrive au chiffre d’au moins (hypothèse basse) 18 810 plaintes ce qui reste très supérieur aux cas apparemment documentés. Or comment comprendre qu’une plainte formelle n’ait pas été documentée ? Peut-on vraiment penser que la majorité des plaintes se soient perdues dans la nature ? Devant l’ampleur des chiffres avancés et face à la responsabilité que cela implique, il me semble qu’il aurait fallu entamer un travail de vérification, ce qui n’a pas été fait.

2/ Toujours en lisant le tableau 50 du rapport de l’Inserm, on apprend que seulement 4 % des personnes dont le premier abus a été commis par un membre du clergé en ont parlé à l’Église (41,9 % répondants disent en avoir parlé, et parmi eux, seulement 9,6 % en ont parlé à une « personne de l’institution religieuse »). Mais alors, de deux choses l’une : soit ce chiffre est tenu pour vrai et on doit conclure que la hiérarchie de l’Église ne pouvait pas être au courant de l’ampleur du phénomène puisque les cas ne lui étaient que rarement remontés (ce qui nuance fortement la « dimension systémique » des abus dans l’Église selon la formule utilisée par Mgr Éric de Moulins-Beaufort), soit ce chiffre est contesté et on se demande alors quels autres chiffres de ce sondage pourraient l’être.

En raison de ce grand nombre de victimes estimé par l’enquête en population générale, la CIASE conclut à une moyenne de 63 victimes par agresseur sur la base de la proportion d’agresseurs déduite des archives et de l’appel à témoignages (§ 0609). Ce chiffre est très élevé selon les propres aveux du rapport. À titre de comparaison, deux enquêtes aux États-Unis (celle du John Jay College en 2004 et d’un Grand Jury de Pennsylvanie en 2018) arrivent plutôt à une moyenne de 2-3 victimes par prêtre, et bien que ces enquêtes ne soient pas elles-mêmes exemptes de limites, ce chiffre est en accord avec ce que la CIASE a observé en sollicitant les diocèses et congrégations (§ 0588). En outre, l’étude de 30 dossiers judiciaires étudiés par l’EPHE révèle quant à elle un nombre moyen de 7 victimes par abuseur (§ 0540). La CIASE a aussi considéré d’autres hypothèses en augmentant la proportion de clercs abuseurs pour diminuer ce nombre moyen de victimes par agresseur mais celui-ci ne descend pas en dessous de 25 ce qui reste élevé (et au prix d’un pourcentage de prêtres abuseurs qui ne me semble pas très crédible). J’ai personnellement beaucoup de mal à croire qu’il y ait eu autant de victimes par agresseur sans que personne n’en sache rien. La CIASE s’efforce de citer deux publications montrant que le nombre moyen de victimes peut en effet être très élevé (p. 228 du rapport de la CIASE) mais ces publications ont une énorme limite : elles s’appuient sur la déclaration des abuseurs, sans aucune confirmation. Et quand on voit l’écart entre les moyennes et les médianes, on ne peut s’empêcher de penser à des personnes ayant donné des réponses aberrantes. Bref, le nombre de victimes par abuseur ne me semble pas du tout réaliste, et le problème vient à mon avis du nombre extrapolé de victimes qui est faux.

Enfin, je pense qu’il ne faut pas faire d’anachronisme : les évêques des années 50-70 étaient totalement démunis face à ce phénomène, comme toute la société. Rappelons que des journaux comme Libération ont pu faire l’apologie de la pédophilie en leur temps, et que bien souvent, ce sont les parents qui d’abord ne croyaient pas leur enfant abusé ou refusaient d’en parler tant ce sujet était méconnu. Il me semble un peu étrange d’attendre des évêques de l’époque qu’ils aient eu systématiquement les bons réflexes, les bons critères de jugement – c’est-à-dire ceux d’aujourd’hui – à une époque où personne dans la société ne les avait. Bien sûr, on est droit d’attendre plus des ministres du Christ qui sont censés être éclairés par la Parole de Dieu. Mais il ne faut tout de même pas oublier qu’ils restent des hommes avec leurs conditionnements. Il est donc important de prendre des mesures concrètes à l’aune de notre compréhension relativement nouvelle de la gravité de ces actes, mais je pense qu’il faut éviter les procès d’intention rétrospectifs alors que le contexte et les mentalités ne sont pas du tout les mêmes.

En conclusion, cette réalité des abus sexuels dans l’Église est une horreur qu’il convient de combattre et de prévenir, et le rapport de la CIASE a le mérite de mettre en lumière la souffrance des victimes qui a été trop longtemps ignorée. En revanche, je suis plus circonspect sur sa capacité à donner une estimation fiable du nombre de victimes d‘abus dans l’Église sur la période étudiée. Ce nombre de victimes – que personne ne connaît de façon certaine à ce jour – se compte de toute évidence en dizaines de milliers et est déjà trop grand, car il suffit d’une seule victime pour que cela soit déjà un scandale. Mais en publiant de façon inconsidérée des extrapolations non vérifiées et non validées, obtenues avec une méthode discutable, on risque de choquer et de troubler le peuple de Dieu au-delà de la juste mesure. Ce faisant, c’est la confiance dans l’Église qu’on sape injustement, et ce faisant on ajoute du mal à cette situation déjà douloureuse.

Dans son rapport, la CIASE affirme qu’elle ne prétend pas détenir la vérité (§ 0017). C’est en effet prudent quand on voit comment ont été obtenues leurs estimations. Malheureusement, il ne semble pas que cette mise en garde ait été beaucoup relevée quand on voit le degré de certitude que ces estimations ont acquis auprès de journalistes, fidèles, prêtres ou évêques.

Xavier Guillaume

(1) https://www.midilibre.fr/2021/03/02/pretres-pedophiles-au-moins-10-000-mineurs-victimes-depuis-les-annees-50-un-chiffre-qui-ne-cesse-denfler-9404219.php

© LA NEF le 15 novembre 2021, exclusivité internet