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Le plan Barba rosa : plaidoyer pour l’enseignement des humanités

« Je suis Romain, parce que Rome, dès le consul Marius et le divin Jules jusqu’à Théodose, ébaucha la première configuration de ma France. Je suis Romain, parce que Rome, la Rome des prêtres et des papes, a donné la solidarité éternelle du sentiment, des mœurs, de la langue, du culte, à l’œuvre politique des généraux, des administrateurs et des juges romains. Par ce trésor dont elle a reçu d’Athènes et transmis à notre Paris le dépôt, Rome signifie sans conteste la civilisation de l’humanité. Je suis Romain, je suis humain : deux propositions identiques. » Ces mots sous la plume de Charles Maurras dans Barbares et Romains forment un éloge vibrant non seulement de Rome, la douce anaphore, mais aussi de la civilisation, véhiculant la tradition et la transmission et non l’oubli et le renoncement, la perpétuation et non la table rase, la communauté et non l’individualité, la permanence et non la rupture.

Depuis quelques jours déjà le ministre de l’Éducation nationale semble enclin à voir revenir l’enseignement du latin et du grec au collège et au lycée. Le latiniste que je suis et qui dévoilais aux étudiants les mystères de rosa, rosae ne peut que s’en féliciter. Je ne suis toutefois pas dupe de ces dupes, ce genre d’effets d’annonce a de quoi ragaillardir tout un pan de l’intelligentsia conservatrice universitaire et académique de centre-droit devant les dérives woke et progressistes déjà bien gratinées avec l’écriture inclusive, le pronom satanique et non genré « iel » et les considérations tarabiscotées sur la domination masculine dans la langue.

N’allons pas croire que la renaissance macronienne pointerait le bout de son nez comme il y eut d’autres renaissances qui ont ponctué notre histoire. Le ministre Blanquer est un libéral-conservateur, certes, mais n’a pas le courage d’être conservateur. Est-il le plus cynique de toute la bande ? C’est bien possible, lui qui a déjà saboté le bac réduit à peau de chagrin et qui est partisan de l’école numérique et même de la maternelle numérique.

Si j’étais naïf, je croirais volontiers que cet élan soudain est inspiré par les mânes de Lucien Jerphagnon dont nous commémorons les dix ans de la disparition et célébrons les cent ans de la naissance. Le père Jerph était de ces esprits pétillants, légers, qui tranchent avec l’aigreur et la morgue des universitaires. Il était habité par la joie, de celle qui réjouit la jeunesse, lève le cœur, affûte l’âme, la fait élever au-dessus de tous les malheurs, les tourments, les vertiges. Le véritable gai savoir. Lucien Jerphagnon n’était ni de gauche, ni de droite, ni marxiste, ni un intellectuel à l’avant-garde des recherches. Il était free-lance et classique ; proche Paul Veyne par l’originalité, Désiré Nisard par le goût, Jean Bayet par l’allure académique.

Drôle de vie que la sienne : il vêquit en moine et fut ordonné prêtre, puis, amoureux transi, se changea en mari comblé et finit patriarche. Il était tour à tour un théologien, historien des idées, traducteur et philosophe, de haute classe, de bon style, soucieux d’être polyvalent à défaut de gérer la complexité moderne du réel. Plotin était son tendre compagnon de route, avec qui l’on partage une cigarette et un verre de cognac ; amoureux d’Augustin, il avait su donner toute la mesure de cet auteur, jeune boursier doué, devenu professeur à Milan à la trentaine quand d’autres sont au Collège de France sur le déclin. Jerpha a fait revivre Madaure, ville universitaire du nord algérien, suprême et délicat raffinement de la romanisation où séjournèrent Augustin, toujours, l’orateur Maxime, Apulée, Martianus Capella. Sa biographie de Julien l’Apostat cherche à comprendre comment un empereur philosophe a cru pouvoir revenir au paganisme et faire du christianisme une parenthèse dans l’histoire. Un décès non élucidé du côté de Mossoul tranchera ; au christianisme de triompher. Philosophe du temps et de la banalité, influencé par Vladimir Jankélévitch, il était soucieux de comprendre le quotidien, l’alltäglichkeit, comme disait poliment Heidegger, prétexte à tous les étonnements, propre du sage. C’était un sérieux découvreur d’auteurs oubliés comme Marcus Varron ou Favorinos d’Arles ; un historien des idées de haute trempe qui nous a fait comprendre dans les Divins Césars pourquoi les empereurs du IIème siècle se prenaient pour le soleil et envisageaient Rome comme le centre d’un cosmos ; tout en rédigeant avec amusement et divertissement une formidable histoire de Rome.

Le jeune Lucien au lycée de Bordeaux s’ennuie pendant un cours de mathématiques. Sur ses genoux, il feuillette un livre où se trouvent quelques photos des ruines de Timgad, la Palmyre d’Algérie : « c’est là que je veux vivre et mourir » se dit le jeune homme. Du ciel est descendue une voix : « Jerphagnon, vous me ferez deux heures ! » Son professeur venait de coller un futur spécialiste du monde gréco-romain. « Je n’ai jamais pu m’accoutumer à ce que Rome fût morte, avouait le vieux sage à José Saramago, parce que je l’aimais depuis ma 6ème, j’y ai installé ma vie, fidèle à cet amour de la civilisation romaine. » Quelle belle profession de foi !

S’il faut faire de Lucien Jerphagnon un exemplum, n’oublions pas qu’en matière d’éducation, la gauche nous scie les pattes et nous pose bien des problèmes. Et ce n’est pas fini ! J’en tiens pour preuve Vincent Peillon qui nous écrit dans la Révolution française n’est pas terminée qu’il faut réinventer la révolution de l’esprit dans le but de détruire à tout prix la religion catholique et inventer une religion républicaine. Cela passe par la conversion totale des élites et des jeunes aux sciences et par la disparition du latin et du grec, langues de l’ancien régime, du catholicisme, de la domination bourgeoise.

C’est bien là le comble des franc-macs, radicaux de gauche hier, sociaux-démocrates aujourd’hui, ringards, restés sous la IIIème république, détachés du réel et parfaitement barbares puisqu’ils affirment, sans vergogne, ne transmettre plus, se couper de la tradition et de la civilisation. Ils ne jurent que par des individualités, dans la perspective des droits de l’homme, promettent à présent l’inclusivité, flattent la jeunesse, la corrompent par de vagues idées sur la liberté et l’égalité.

Pagnol dans un entretien donné à la tévé en 1958 sentait poindre le problème : la spécialisation, la fin des humanités et la science du technocrate. La spécialisation, en réduisant les domaines, réduit par là même les possibilités de mise en relation entre les domaines. Avoir l’esprit rationnel c’est justement voir des rapports. Mais si les objets n’existent plus, les rapports ne peuvent plus se faire. Il ne peut en résulter qu’un appauvrissement de la pensée. L’éducation nationale va même plus loin puisqu’elle a renoncé à former des lettrés pour ne préparer plus que des futurs salariés destinés au marché du travail. Les meilleurs seront des spécialistes du cerveau de la limace abrutis comme des tables, les moins bons seront caissiers à Franprix, vendeurs au Prisunic.

Les professeurs bourrent le crâne des jeunes par des idées neuves aux relents de Pierre Bourdieu, toutes faites, passées pour des vérités révélées qu’ils continuent de souper à la faculté pendant des séminaires bêtes sur l’antiracisme en littérature et des colloques d’histoire sur les minorités maghrébines dans le Paris gay des années 20. L’instruction d’antan a dégénéré en une fabrique à crétins totaux qui repose sur l’enseignement idéologique des sciences molles. Nous sommes loin du gentilhomme, loin de l’humaniste, loin du lettré cosmopolite.

Le marteau-peillon remplacé, Najat Vallaud-belkacem a achevé le travail, expliquant que les classes de latin seraient pour les enfants de riches et privilégiés, qu’il fallait supprimer les classes à options et rendre accessible l’antiquité à tous par la dilution du latin dans les cours de français, de quoi mettre à mort de manière douce, un peu comme par euthanasie, les cours de langues anciennes.

Entre cette gauche caricaturale, barbare, au sens même où le prend Maurras, certains ont retenu l’avis de Raymond Aron sur la question, comme Paul Veyne, notre cher ami dont je ne comprends pas bien ce qui lui est passé par la tête en soutenant qu’il fallait supprimer le latin et le grec dans le secondaire et créer un établissement national pour former des scientifiques et chercheurs solides. C’est une erreur. Vouer le latin à la recherche, c’est le rendre autiste ; le laisser aux mains des faiseurs de colloques qui titillent les touillettes à la pause-café et des rédacteurs d’articles scientifiques dans des revues obscures, c’est le rendre muet, invisible, éteint. On n’en a cure que les gens s’intéressent aux scolies d’Aristophane ou à la place d’un accent sur un mot dans un manuscrit du XIIème siècle à la bibliothèque vaticane. On ne demande pas aux jeunes gens de lire la Pharsale dans le texte, même votre serviteur en serait incapable, mais d’avoir la tête bien faite, solides par leur formation et les connaissances sur la tragédie grecque, le fonctionnement de la cité Athénienne, la guerre du Péloponnèse racontée par Thucydide, l’épopée d’Alexandre le grand, la rhétorique latine et grecque, l’œuvre de Cicéron, César et Auguste, la personnalité de Sénèque, la poésie élégiaque, Virgile, les histoires sanglantes et maniérées de Tacite, l’orientalisme des empereurs, 312 et notre monde qui est devenu chrétien. Il serait grandiose d’en arriver par amour de la rei latinae au caractère de Des Esseintes dans À Rebours de Huysmans qui, au chapitre III, nous fait le menu de ses goûts et dégoûts de toute la littérature, critiquant le Pois-chiche, jugeant les vers d’un tel bidon et creux et préférant chez les auteurs romains « fin de siècle » tantôt la pourriture et la charogne, tantôt le suprême raffinement des pierres précieuses et des topazes.

Je ne crois ni dans le progressisme et le développement personnel ni même dans l’élitisme scientifique et universitaire laissé aux Giscard de la pensée ; je crois fermement dans la tradition qui consiste à hériter et transmettre, à faire passer l’œuvre de la civilisation helléno-chrétienne de génération en génération. On y arrive par l’apprentissage solide et sérieux de la civilisation, par la langue et la grammaire, la littérature, la philosophie et l’histoire. Il faut passer par les fourches caudines des déclinaisons, des conjugaisons ; faire l’effort, comme à la pétanque, pour avoir accès aux textes, à leur style ; réfléchir sur les mots et leur concept pour comprendre ensuite la civilisation. Rien n’est plus précieux que de connaître le sentiment de la langue pour comprendre l’esprit d’une époque.

Cette nécessité soudaine pour le latin et le grec pourrait prendre trois voies : l’effet d’annonces dans une perspective électorale ; la résistance et une opposition frontale au progressisme ; l’accommodement au wokisme. Le problème n’est pas tant ce que dit ou pense le ministre Blanquer mais ce que la machine idéologique de gauche et planquée, l’Éducation nationale, est capable de produire. L’enseignant est conforme à l’image houellebecquienne de l’occident fatigué. Les profs sont médiocres pour la plupart, lâches et souscrivent à tout le dégueuli du monde moderne : déconstruction, diversité, immigration, inclusion, dans le public comme dans le privé sous contrat. Si cet élan pour l’antiquité s’acoquine, se contamine, oserais-je dire, avec ce genre de penser progressiste, cela donnerait des choses tout aussi mauvaises pour la santé mentale de nos jeunes. J’imagine déjà l’intitulé des cours : crise migratoire dans la Gaule romaine ; les thermes romains, un espace d’hybridation pour les minorités ; complotisme et fake news, le syndrome Catilina ; être esclave et homosexuel à Ephèse ; transidentité à Rome. La jolie antiquité que voilà !

Allons, il nous faut des professeurs comme des hussards en pleine cavalerie à Iéna, des Bernard Lugan, des érudits comme Marc Fumaroli, des esprits concentrés et soucieux de la civilisation comme Valéry, Thibaudet, des polémistes intransigeants comme Bloy ou Julien Benda. Le reste suivra. J’ai commencé avec Maurras, je termine par Charles Péguy et Notre Jeunesse : « Ce que fut pour moi cette entrée dans cette sixième à Pâques, l’étonnement, la nouveauté devant rosa, rosae, l’ouverture de tout un monde, tout autre, de tout un nouveau monde, voilà ce qu’il faudrait dire, mais voilà ce qui m’entraînerait dans des tendresses. Le grammairien qui une fois, la première, ouvrit la grammaire latine sur la déclinaison de rosa, rosae n’a jamais su sur quel parterre de fleurs il ouvrait l’âme de l’enfant. »

Nicolas Kinosky

© LA NEF le 29 novembre, 2021, exclusivité internet

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