Jacques Maritain (1882-1973) © Cercle d'Etudes Jacques et Raïssa Maritain

Maritain : « Sauver les vérités affolées »

«Le principal, du point de vue de l’existence en histoire, ce n’est pas d’avoir du succès ; le succès ne dure jamais. Mais, c’est plutôt d’avoir été là, d’avoir été présent, et ça c’est ineffaçable. » La vie de Jacques Maritain est un long combat de présence, une vocation illustrée par ces mots issus de son ouvrage Sur la philosophie de l’histoire. Une existence qui ne cherche pas les couronnes de lauriers, qui toujours flétrissent, mais qui refuse de se soustraire aux événements historiques. Définissant ainsi pour le reste de l’époque contemporaine le rôle de l’intellectuel chrétien, à rebours de toute critique nietzschéenne : il s’agit d’être dans le monde, il s’agit de respiritualiser le monde.
Ce métier de vivre, Jacques Maritain ne l’a pas accompli seul, bien des amis se sont joints à lui, bien des compagnons de route y ont apporté leur mesure, mais il n’est qu’une seule âme qui ait été avec lui dès les commencements. « J’ai une destinée, et cela est déjà merveilleux. Car la destinée fait l’unité, l’utilité et la beauté de la vie. Et ma destinée est de n’être pas à moi-même. Dieu a accordé à Jacques et à moi une même destinée, et comme viatique une tendresse unique et merveilleuse. » La présence de Raïssa, comme en témoignent les mots de son Journal, ne peut être effacée, car il ne saurait y avoir d’œuvre maritanienne sans la destinée commune de ce couple.

Un couple en quête d’absolu (1902-1906)
Lorsqu’ils se sont rencontrés dans les couloirs de la Sorbonne, c’est l’éclat déclinant de leurs deux intelligences attiédies qui les a rassemblés. Le matérialisme, le positivisme, la sociologie naissante, les Durkheim et les Lévy-Bruhl avaient asséché leur esprit, il ne leur restait qu’une raison propre aux ratiocinations et à quelques inductions scientifiques. Tous deux cherchaient à comprendre l’être, mais Jacques s’adonnait au militantisme quand Raïssa s’étourdissait dans une mystique sans objet.
Heurtés de plein fouet par le réductionnisme cartésien, réduits à la seule matière, ils décident de s’accorder un an de recherches, après quoi, si leurs soifs demeurent inassouvies, ils choisiront la mort : « Notre parfaite entente, notre propre bonheur, toute la douceur du monde, tout l’art des hommes ne pouvaient nous faire admettre sans raison – en quelque sens que l’on prenne l’expression – la misère, le malheur, la méchanceté des hommes. Ou bien la justification du monde était possible et elle ne pouvait se faire sans une connaissance véritable ; ou bien la vie ne valait pas la peine d’un instant d’attention. »
Déjà, on aperçoit dans ce geste, les ferments de leur pensée future : un souci du monde, de ce monde et un besoin de l’éclairer grâce à une lumière objective et absolue.
C’est Charles Péguy, ami de la mère de Jacques Maritain, qui, voyant le désespoir de ce couple qu’il aime, les conduit aux leçons de Bergson. « La pitié de Dieu nous fit trouver Henri Bergson », écrit Raïssa. Dans l’assemblée des élèves, la joie renaît, et les prémices d’une connaissance véritable apparaissent. Plotin, Platon, Pascal, l’histoire de la philosophie s’ouvrent à eux, et l’histoire de la mystique.
Mais Bergson et sa philosophie ne suffisent pas. Mariés en 1904, ils découvrent peu de temps après, le livre de Léon Bloy, La Femme pauvre. Brusquement, en un an, ils s’ouvrent à la foi chrétienne. Le 11 juin 1906, ils reçoivent le baptême, le « mendiant ingrat » est leur parrain. Il ne s’agit plus pour eux de savoir, ni de quitter le monde, il s’agit d’être des saints.

Le temps de la formation (1906-1909)
Les études de Jacques les conduisent en Allemagne, où Raïssa forcée par la maladie à une vie d’intérieur, ne cesse de lire et de prier. Guidée par le père dominicain Humbert Clérissac, elle découvre les écrits de saint Thomas d’Aquin. Cette fois-ci, l’intelligence et la foi s’y trouvent réunies, l’âme, le corps, l’esprit peuvent s’y exercer. Il y a là un réalisme qui approche la réflexion au plus près de l’être, et, en même temps, une profondeur spirituelle qui élève intégralement toute la Création. Il y a là aussi, une réponse au Mal, une explication de la liberté humaine. Et il y a là surtout, une vérité éternelle et objective qui n’attend que d’être revivifiée pour entrer dans le XXe siècle.
Car, avant que Jacques et Raïssa Maritain ne s’éprennent du thomisme, cette philosophie demeure contenue dans les abbayes et les séminaires où elle est bien souvent diluée dans des manuels très scolastiques, au sens péjoratif du terme. Les Dominicains peinent à entamer un renouveau. Or, convaincu, enthousiasmé par saint Thomas, le jeune couple se met en quête d’expurger toutes les connaissances qui ne conviennent pas à un thomisme authentique. De 1909 à 1913, c’est l’œuvre de Bergson qui est relue, critiquée, corrigée. Exigeants, zélés, intransigeants, les Maritain pénètrent dans l’histoire de leur siècle, armés d’une doctrine séculaire. Et ce n’est pas en érudits qu’ils tirent la pensée médiévale de son sommeil : « Si nous allons chercher nos armes conceptuelles dans l’arsenal d’Aristote et de Thomas d’Aquin, ce n’est pas pour revenir à la Grèce antique ni au Moyen Âge. Nous pensons qu’il y a une sorte de blasphème contre le gouvernement de Dieu dans l’histoire à vouloir retourner à un état passé, et qu’il y a une croissance organique tout à la fois de l’Église et du monde. Dès lors la tâche qui s’impose au chrétien est, croyons-nous, de sauver les vérités affolées, comme disait Chesterton, que quatre siècles d’humanisme anthropocentrique ont défigurées et de les réconcilier aux vérités plus hautes méconnues par cet humanisme, et de les rendre à la Vérité en personne dont la foi entend la voix » (De Bergson à Thomas d’Aquin, « Aspects contemporains »).

Ce que l’histoire exige (1909-1939)
La venue au thomisme des Maritain est donc une venue dans l’histoire de leur temps. Accompagnés de la sœur de Raïssa, Véra Oumançoff, ils s’installent à Versailles puis à Meudon en 1923, ouvrant les portes de leurs maisons à tous les désorientés, les réfugiés de l’esprit, les intellectuels sans foi, les religieux cherchant le repos, les artistes guettant une délectation nouvelle. On ne compte plus les hommes et les femmes qui, dans le salon des Maritain, s’approchent de Dieu à tâtons.
Dans le tourbillon de la période dada et surréaliste, comme l’histoire s’accélère, que la Russie entre en révolution et que l’Europe se déchire, Jacques et Raïssa transmettent les lumières du thomisme. C’est l’heure des premiers écrits spéculatifs et des manuels, Éléments de philosophie en 1920, Réflexions sur l’intelligence en 1924, et surtout Distinguer pour unir ou les degrés du savoir en 1932, son ouvrage de philosophie pure le plus important avec La philosophie morale (1960). Soucieux de ne pas laisser passer la révolution artistique que la guerre accouche, Jacques écrit Art et Scolastique (1920) : « à une époque où tous sentent la nécessité de sortir de l’immense désarroi intellectuel hérité du XIXe siècle, et de retrouver les conditions spirituelles d’un labeur honnête. »
L’immense avantage du thomisme des Maritain est de ne pas les situer au-dessus du monde. Leur philosophie n’est pas construite en un système clos qu’ils tenteraient d’appliquer au monde ; c’est l’être qui est premier dans toute réflexion. Ainsi, lorsque Jacques écrit Antimoderne en 1922, il critique les dérives de son temps, non pas pour le reconduire au monde ancien, mais pour l’acheminer vers une destinée nouvelle : « Ce que j’appelle ici antimoderne, aurait pu tout aussi bien être appelé ultramoderne. Il est bien connu, en effet, que le catholicisme est aussi antimoderne par son immuable attachement à la tradition qu’ultramoderne par sa hardiesse à s’adapter aux conditions nouvelles surgissant dans la vie du monde. »
Cette phrase témoigne de la volonté première du couple Maritain : incarner, dans le monde qui leur est contemporain, une vérité qu’ils considèrent comme éternelle. Il importe donc de développer des instruments et un argumentaire adaptés à l’époque dans laquelle ils se situent. C’est l’histoire des hommes, c’est la Première Guerre mondiale, l’irruption du marxisme-léninisme, ce sont les adorations scientistes, les désespoirs de leurs prochains qui les poussent à philosopher. En cela, ils mêlent une véritable quête de sainteté à leur quête d’intelligible : la charité guide l’édification de leur pensée.
Les événements entraînant l’élaboration de leur philosophie, la condamnation de l’Action française en 1926 par le pape Pie XI exige l’entrée de Jacques Maritain dans le domaine politique. Proche de Charles Maurras, Jacques s’offre comme intermédiaire entre le pape et les théologiens du mouvement royaliste. Rien n’y fait, même l’écriture de Primauté du spirituel (1927). La pensée politique occupe l’âme des maurrassiens, l’autorité spirituelle du pontife n’est pas reconnue. Les Maritain réaffirment leur obéissance à l’Église et consomment le divorce avec une frange des catholiques français. Jacques perd l’amitié de Bainville et de Massis, il n’est plus pour Maurras qu’un « traître », un « jurisconsulte vaseux ».
L’itinéraire intellectuel est parsemé d’obstacles, d’amitiés qui se lient et se délient. La guerre d’Espagne, le conflit italo-éthiopien, la montée du fascisme en Italie, du nazisme en Allemagne, l’antisémitisme grandissant, Jacques affronte un à un tous ces sujets. Trop à droite pour la gauche, trop à gauche pour la droite, on le conspue et le juge. En 1934, alors que la France est au bord de la guerre civile, avec cinquante-deux intellectuels catholiques, tous laïcs, il publie un manifeste Pour le bien commun. La ligne est claire : penser une troisième voie entre le fascisme et le communisme. Cette troisième voie, la voie personnaliste, il l’expose en 1936 dans Humanisme intégral. Mettant alors en garde contre les délires totalitaristes, il réitère en 1937 contre Franco avec De la guerre sainte, et la publication la même année de L’impossible antisémitisme.
Dans sa Lettre sur l’indépendance en 1935, Maritain expose sa ligne de conduite : l’intellectuel chrétien se doit de guider la cité temporelle vers une saine politique chrétienne, mais il ne peut appartenir à aucun parti : « N’être ni de droite ni de gauche signifie alors qu’on entend garder sa raison. »

À la démocratie et à l’Église (1940-1948)
La défaite de 1940 surprend Jacques, Raïssa et Véra aux États-Unis. Jacques s’était engagé à y donner des cours, il y restera vingt ans. Cet exil durant l’Occupation le rapproche de nombreux intellectuels, et le trio reconstitue l’ambiance des Cercles thomistes de Meudon. Pressés par les lettres qu’il reçoit, conscient de l’angoisse qui étreint l’Europe, Jacques écrit À travers le désastre (1941) qui se transmet comme un viatique : l’espérance d’un renouveau chrétien ne doit pas mourir. Raïssa, quant à elle, entreprend de relater l’histoire des Grandes Amitiés (1949) de l’entre-deux-guerres. Ce livre participe d’un effort outre-Atlantique de soutien, de mémoire de toutes les semences, de ce temps de la lumière, et l’assurance d’une vocation spirituelle des chrétiens dans leur temps.
Pour ses étudiants, Jacques réexplique les principes démocratiques, il écrit Les Droits de l’homme et la loi naturelle (1942), Christianisme et démocratie (1943). Le thomisme est appliqué à la pensée démocratique que Maritain explore au sein de la société américaine.
Le Maritain métaphysicien semble avoir disparu, emporté par les remous de son temps dans une guerre politique. Alors que sonne l’heure de la Libération, et qu’il songe enfin à poursuivre ses travaux spéculatifs, le général de Gaulle le nomme ambassadeur de France auprès du Saint-Siège. D’une obéissance exemplaire, Maritain remplit son rôle durant trois ans. Dans les couloirs du Vatican, il se lie avec le cardinal Giovanni Batista Montini, futur Paul VI, qui est acquis aux thèses personnalistes ainsi qu’à « l’humanisme intégral ». Les Maritain, par leur simple présence, distillent au sommet de l’Église institutionnelle le thomisme qui les habite. Au palais Taverna, demeure de l’ambassadeur, politiciens, diplomates, clercs et laïcs s’invitent dans les discussions. Et les Maritain tiennent leur rang, assistés de l’inlassable Véra Oumançoff.

Les années américaines (1948-1960)
Les États-Unis offrant à Jacques la sécurité nécessaire à sa vie intellectuelle, la famille retourne à Princeton en 1948. On peut regretter que les Maritain n’aient pas été retenus en France, qu’ils n’aient pas combattu frontalement l’existentialisme de Saint-Germain-des-Prés. Mais, les universités américaines semblent avoir permis un autre moment historique : la transmission d’un héritage thomiste. À Toronto, le philosophe Étienne Gilson, compagnon de route des Maritain, avait participé depuis 1929 à l’instauration d’un Institut Pontifical d’Études médiévales, le thomisme devenait américain.
Par ailleurs, c’est aussi le temps des bilans pour Jacques qui écrit en 1957 Pour une philosophie de l’histoire. Cet ouvrage témoigne d’une prise de conscience de l’importance pour le chrétien d’une véritable connaissance de l’histoire et surtout, de l’histoire qui se fait. Sonnant comme une réponse aux prises de position de ses contemporains chrétiens durant les grands événements du XXe siècle, Maritain écrit : « La philosophie de l’histoire a des conséquences sur notre action. Selon moi, beaucoup d’erreurs que nous faisons actuellement dans la vie sociale et politique résultent du fait que, alors que nous avons de nombreux principes vrais (du moins nous l’espérons), nous ne savons pas toujours comment les appliquer intelligemment. »
Les bonnes intentions chrétiennes, les grandes idées qui ne trouvent que de mauvaises applications, le concile Vatican II viendra légitimer cette assertion de Maritain. Mais, avant le concile, il y a la mort de Raïssa, le 4 novembre 1960 : « Comme un navire fortuné / Qui s’en revient au port sa cargaison intacte / J’aborderai le ciel le cœur transfiguré / Portant des offrandes humaines et sans tache. » Celle qui avait fait de sa maladie une prière, une œuvre d’amour, celle qui avait relu et revu tous les textes de Jacques, celle qui avait écrit et décrit l’angoisse de vivre loin de Dieu, à la fois l’épouse, la conseillère, l’âme et le souffle, meurt avant lui. Véra étant décédée l’année précédente, Jacques quitte les États-Unis, seul, désireux de terminer dans le silence son travail philosophique.

« Que pense Maritain ? » (1960-1973)
Vivant avec les Petits Frères de Jésus, non loin de Toulouse, le philosophe poursuit son œuvre. Il désire la quiétude monastique, et privilégie l’activité contemplative, éditant le Journal de Raïssa. Mais le « silence avec Dieu » de son épouse défunte n’est pas la vocation du vieux philosophe. Ne ménageant pas son âge vénérable, le pape Paul VI l’interroge et lui demande d’intervenir, en 1965, dans l’élaboration de plusieurs points de doctrines relatifs aux déclarations conciliaires. Lors de la clôture du concile, c’est à Maritain que le pape remet, symboliquement, le message « aux hommes de pensée et de science ».
Mais c’est l’après-concile qui mobilise les forces du « vieux laïc sans mandat ». Antimoderne, ultramoderne, résolument attaché à clarifier la pensée de son temps, Jacques écrit Le Paysan de la Garonne (1966) où avec toute la bonhomie d’une correction fraternelle, il s’en prend aux diverses interprétations du concile. Les catholiques s’empoignent, on se demandait ce qu’en pensait Maritain, on aurait préféré ne pas le savoir. Les remerciements abondent aussi : « Oui, vous crevez le mou, vous faites passer le vent salubre de l’Esprit. Vous osez écrire : Révolution spirituelle, âme, esprit, quand beaucoup de prêtres restent singuliers et bizarres, ne trouvent plus de beauté à la parole simple, se dessèchent à parler, l’imagination refroidie, bref se dérobent, ou se bornent au monde », lui écrit le jeune Dominique de Roux dans une lettre en 1967.
Jusqu’au dernier souffle, Maritain a gardé cette vitalité de la pensée, cette clairvoyance et ce refus de se borner au monde. Car, il est là, le juste milieu aristotélicien, et c’est avec Maritain qu’il se dessine ce rôle du chrétien dans le monde : être dans le monde et ne jamais se borner au monde. Ce « feu nouveau », cette ardeur spirituelle n’attend que de pénétrer la Terre pour se révolter contre Le Prince de ce Monde que Raïssa décrit dans son œuvre. Et Jacques d’ajouter, très sobrement : « C’est que le travail entrepris par nous consistait en réalité – comme tout travail qui tâche d’ouvrir aux énergies du ferment chrétien le monde de la culture profane, art, poésie, philosophie, – à attaquer le diable sur son propre terrain. »

Baudouin de Guillebon

Signalons un excellent ouvrage, très complet car abordant tous les aspects de la vie et de l’œuvre des Maritain : Actualité de Jacques Maritain, dirigé par Bernard Hubert et Hubert Borde, Téqui, 2022, 864 pages, 45 €. Parmi les contributeurs, citons Alain de Benoist, Chantal Delsol, Yves Floucat, Michel Fourcade, le P. Margelidon, Florian Michel, Henri Quantin…

© LA NEF n°343 Janvier 2022

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