Grande Mosquée de Paris (1926) © Wikimedia

Le pari d’un islam français

Le FORIF (Forum de l’Islam de France), créé en février dernier, prend la suite du CFCM comme interlocuteur officiel du gouvernement pour tout ce qui touche à l’islam en France. Explications.

Le 5 février dernier, la création d’un Forum de l’islam de France (FORIF) a été entérinée officiellement par le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, lors de la clôture d’une réunion constitutive de cet organisme qui s’était déroulée à Paris en présence de 80 participants musulmans venus de toute la France.
Cette nouvelle structure remplace le Conseil Français du Culte musulman (CFCM), créé en 2003 par une démarche volontariste de Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, au terme d’un processus complexe entamé dès 1989 sous la présidence de François Mitterrand, puis repris sous diverses dénominations et compétences par ses successeurs. Par ces initiatives, l’État voulait rompre avec sa pratique antérieure consistant à déléguer la gestion du culte musulman aux pays d’origine des fidèles de l’islam présents dans l’Hexagone. Il lui fallait donc un interlocuteur officiel bénéficiant d’une reconnaissance publique. Mais, devant l’incapacité des musulmans à se doter eux-mêmes d’une instance représentative adaptée au contexte français, il crut bon d’intervenir directement, confiant cette tâche au ministère de l’Intérieur tout en prenant soin de préciser qu’il n’agissait qu’en qualité de « facilitateur » puisque la loi de 1905 lui interdit de se mêler de l’organisation et de la gestion d’une religion.
Le CFCM était donc censé corriger les échecs des diverses instances qui l’avaient précédé. Son Conseil national, doté d’un président élu et d’un bureau comprenant 9 fédérations de mosquées, était chargé de définir la ligne générale de la pratique du culte, de le représenter auprès des pouvoirs publics, de développer le dialogue avec toutes les composantes de la société civile et avec les autres religions (art. 2 des statuts) ; ses vingt-cinq conseils régionaux avaient pour fonction de négocier avec les préfets les questions relatives à l’organisation pratique du culte.
Cet organisme n’a cependant jamais réussi à s’imposer comme une autorité religieuse indépendante. Le renouvellement de ses cadres, tous les deux ans, s’opérait certes par le vote des délégués représentant les mosquées adhérentes, mais le mode démocratique de l’élection n’excluait pas les interventions de l’Algérie, du Maroc et de la Turquie – à travers leurs consulats – pour orienter leur choix. D’autres faiblesses obéraient sa légitimité : rivalités internes, orientations divergentes, incapacité à contrer l’islamisme, et même refus d’une partie des musulmans d’être rattachés à une institution confessionnelle. En 2020, sur un total de 2502 mosquées recensées en France, seules 1015 étaient représentées au CFCM, tandis que 135 relevaient du salafisme (1).

Une situation plus tenable
Pour Emmanuel Macron, cette situation n’était plus tenable. Il s’employa alors à réorganiser « l’islam de France », consacrant à cette question le long discours qu’il prononça aux Mureaux (Yvelines) le 2 octobre 2020, en commençant par poser le problème. « Ce à quoi nous devons nous attaquer, c’est le séparatisme islamiste. C’est un projet conscient, théorisé, politico-religieux. » Il fallait donc, dit-il, inscrire pleinement l’islam dans le contexte républicain, de manière à empêcher « l’islamisme radical » de « créer un ordre parallèle, ériger d’autres valeurs, développer une autre organisation de la société, séparatiste dans un premier temps, mais dont le but final est de prendre le contrôle, complet celui-ci ».
Après avoir énuméré les méthodes utilisées par les promoteurs de ce programme (déscolarisation des enfants, pratiques sportives et culturelles communautarisées reposant sur un endoctrinement qui nie l’égalité, refuse la liberté de conscience et le droit au blasphème, banalise la violence et encourage le djihad des jeunes), le chef de l’État précisait : « Ce qui est aujourd’hui notre défi c’est de lutter contre la dérive de certains au nom de la religion en veillant à ce que ne soient pas visés ceux qui veulent croire en l’islam et sont pleinement citoyens de notre République ». Face à ce qui, selon lui, relevait plus de l’idéologie que de la religion, il annonçait un arsenal législatif « très ambitieux ». Ce sera la loi du 24 août 2021 confortant « le respect des principes républicains ». Outre des pratiques liées à l’islam, telles que la délivrance de certificats de virginité, cette loi impose des obligations d’ordre général qui touchent aussi juifs et chrétiens : toute association demandant des subventions publiques doit signer un « contrat d’engagement républicain » ; celles qui gèrent des lieux de cultes et les écoles privées hors contrat sont soumises au contrôle des préfets ; l’école à la maison sera interdite à la rentrée 2022, sauf dérogations.
Macron ajoutait vouloir en finir avec la passivité et les lâchetés françaises qui avaient jusque-là permis une telle évolution en laissant se constituer un « islam consulaire » placé sous la tutelle religieuse et politique de pays étrangers. Il dénonçait aussi l’influence « pernicieuse » du financement des activités cultuelles par des fondations privées ou étatiques porteuses de « messages de rupture » (wahhabisme, salafisme, Frères musulmans). La réaction de l’islamisme aux propos présidentiels ne tarda pas. Deux semaines après, à Conflans-Sainte-Honorine, ville du même département, la République était tragiquement défiée par le meurtre de Samuel Paty.
Dans un premier temps, le CFCM demeura l’interlocuteur de l’État. À la demande de Macron, il fut d’abord question de la signature entre les deux partenaires d’un contrat comportant une « Charte des valeurs républicaines » : le CFCM s’y engagerait à mettre un terme à toute pratique de l’islam politique, à lever toutes les ambiguïtés entretenues en son sein par certains de ses membres et à refuser toute ingérence étrangère, notamment par le biais des financements. Ces exigences devaient se retrouver dans un Conseil national des imams (CNI) alors en cours d’élaboration. Doté de prérogatives telles que la formation et la labellisation officielle des imams (y compris les aumôniers dans les armées, les prisons et les hôpitaux), avec possibilité de radiation en cas de manquement aux principes de la Charte, le CNI devait renoncer au recours à des prédicateurs étrangers, mesure annoncée par Macron pour 2024 (2). L’objectif était de rendre le culte musulman compatible avec la laïcité. Or, aucun de ces deux projets n’a pu aboutir, suite à des désaccords internes relatifs au contenu de la Charte et à des contestations extérieures, certains imams refusant l’institutionnalisation de l’imamat et la tutelle du CFCM (3).
Le 12 décembre 2021, las de ces difficultés, Gérald Darmanin a décrété la « mort » du CFCM, indiquant que « pour les pouvoirs publics, il n’existe plus, n’est plus l’interlocuteur de la République » (4). Son président actuel, Mohammed Moussaoui, a reconnu cet échec, envisageant l’autodissolution du CFCM en vue d’une éventuelle refonte de l’institution sous un autre nom.
La responsabilité d’organiser et de gérer le culte musulman en collaboration avec le gouvernement incombe donc désormais au FORIF. Cette structure souple, non centralisée, est le fruit de plusieurs mois de dialogues dans les départements. Ses membres (responsables d’associations locales et nationales, personnalités reconnues pour leur indépendance et leur réflexion) ne sont pas élus ; ils ont été choisis par le ministère de l’Intérieur sur proposition des préfets. Il s’agit d’une instance consultative appelée à se réunir une fois par an pour définir les solutions à apporter aux principaux problèmes en suspens. Parmi ceux-ci, la formation des imams dans un cadre français et le contrôle public des financements étrangers sont les plus épineux. La perspective d’une nouvelle forme de représentation nationale n’est cependant pas écartée et elle devra un jour s’imposer, estime Kamel Kabtane, recteur de la grande mosquée de Lyon, conscient des faiblesses actuelles.
Lors de la rencontre du 5 février, Darmanin s’est voulu optimiste. « Il n’existe nul motif pour penser que l’islam ne puisse pas trouver sa place, comme toutes les autres religions, au sein de la République française. Oui, l’islam est une religion française, une religion comme les autres », a-t-il déclaré (5). Pour l’heure, la fermeture de mosquées et d’écoles salafistes, ainsi que la dissolution d’associations dangereuses (6), n’ont pas empêché la culture islamiste de s’imposer dans un nombre croissant de villes, comme l’a montré le reportage Zone interdite, réalisé à Roubaix et diffusé par la chaîne M6 le 23 janvier dernier, ce qui a valu à sa présentatrice, Ophélie Meunier, des menaces de mort proférées par des islamistes sans que l’État ne s’en indigne.

Annie Laurent

(1) Sur ces diverses étapes, cf. A. Laurent, « Le pari d’un islam républicain », Petite Feuille verte n° 76, 2 décembre 2020.
(2) 301 imams étrangers (151 Turcs, 120 Algériens et 30 Marocains) officient actuellement en France.
(3) Cf. A. Laurent, « Le Conseil national des imams », Petite Feuille verte n° 77, 6 janvier 2021.
(4) La Croix, 15 décembre 2021.
(5) Id., 7 février 2022.
(6) Id., 7 janvier 2022.

© LA NEF n°345 Mars 2022

À propos Annie Laurent

Spécialiste du Proche-Orient, des chrétiens d’Orient et de l’islam, elle est à l’origine de l’association Clarifier et est l’auteur notamment de L’Islam, pour tous ceux qui veulent en parler (mais ne le connaissent pas encore) (Artège, 2017), L’islam peut-il rendre l’homme heureux (Artège, 2012), Les chrétiens d’Orient vont-ils disparaître ? (Salvator, 2017). Elle collabore régulièrement à La Nef.