Sexualité : un peu de courage !

La question des abus sexuels dans l’Église est-elle résolue par le rapport de la CIASE et la mise en œuvre de la quarantaine de recommandations qui y sont faites ? Ce serait une grave illusion de le croire. Et pourtant, il semblerait que l’énergie de nos évêques soit focalisée sur les demandes publiques de pardon, ce qui est très bien, et sur la recherche des sommes colossales qu’il faudra réunir pour indemniser les victimes tout en évitant de puiser dans le Denier de l’Église afin de ne pas scandaliser les fidèles et risquer de tarir cette ressource financière, ce qui est inévitable.
Cette manière de considérer le rapport de la CIASE comme parole d’Évangile au motif qu’il a été commandé à des personnes qui n’étaient pas « de la maison », et les mesures exclusivement pratiques qu’il préconise comme les seules solutions au problème, interroge. N’est-ce pas en demander trop à ce rapport et finalement en faire trop peu ? N’est-ce pas oublier le fond de la question qui réside dans le sens de la sexualité humaine dont l’Église possède les clefs ? Quel évêque aurait aujourd’hui le courage de dire que l’Église est « experte en sexualité » comme saint Paul VI osait affirmer en 1965 devant l’assemblée des Nations unies que l’Église était « experte en humanité » ? Certes, et on ne le dira jamais assez, les abus sexuels dont se sont rendus coupables beaucoup trop de clercs sont des crimes abominables. Mais est-ce une raison pour courber la tête au point d’oublier de proclamer la lumière dont l’Église est plus que jamais porteuse ? On attendrait aujourd’hui de nos pasteurs qu’ils prennent à bras-le-corps le trésor dont dispose l’Église sur les questions de sexualité depuis que saint Jean-Paul II a donné son enseignement mémorable sur la théologie du corps. C’est là que réside le vrai remède au drame des abus : dire haut et fort, enseigner à temps et contretemps, que la sexualité humaine est ordonnée à exprimer le don de soi, dans le mariage comme dans le célibat consacré.

Un silence honteux
Or sur ce point, on ne perçoit qu’un silence terrible, honteux et pitoyable. Devant ce silence commence à poindre la colère des fidèles. Après le temps de la stupeur devant l’ampleur du phénomène, elle risque d’éclater si ceux qui devraient parler ne le font pas. Quand enseignera-t-on la théologie du corps dans tous les séminaires ? Quand en fera-t-on la matière des années propédeutiques pour un véritable discernement vocationnel plutôt que de les transformer en année de spiritualité avant l’heure ? Quand la proposera-t-on vraiment dans la pastorale du mariage et des vocations ? Quand entendra-t-on des prêtres oser prononcer dans leurs prêches le mot « sexualité » sans en rougir de confusion ? Quand nos évêques diront-ils d’une seule voix que l’Église possède les clefs d’intelligence de la sexualité et que son seul tort est de ne pas en avoir parlé assez tôt, alors que la prétendue « libération sexuelle » divulguait ses mensonges et ses illusions ?
Qu’il me soit permis de livrer bien simplement ce témoignage : à la fin d’une session d’une semaine sur la théologie du corps donnée dans un séminaire (un des rares…), un vieux prêtre qui avait voulu suivre la session est venu me trouver pour me dire, la voix brisée par l’émotion : « Ces jeunes, quelle chance ils ont d’entendre cela ! Si seulement nous avions pu recevoir un tel enseignement pendant notre séminaire… Il faut que vous reveniez tous les ans, tous les ans, m’entendez-vous ? » Peut-on sérieusement appeler des jeunes au célibat sacerdotal qui est une richesse de l’Église latine, un « don » a dit récemment le pape François, sans leur montrer la grandeur et la beauté de l’offrande de leur sexualité pour leur permettre de la vivre en vérité. Au lieu de cela, on se contente le plus souvent de visser un couvercle sur la marmite de pulsions incomprises. Peut-on imaginer un seul instant qu’à ne pas s’attaquer aux causes profondes des abus – la méconnaissance du sens de la sexualité – on parviendra à juguler le phénomène ? Il y faut simplement du courage et de l’audace. Peut-être bien davantage que pour battre sa coulpe et promettre des indemnisations, même si c’est bien évidemment aussi nécessaire.
Dissimuler les abus sexuels pour préserver l’institution ecclésiale était certainement coupable et il faudra que les responsables répondent de ce péché. Mais ce qui est encore plus coupable aujourd’hui, c’est de laisser la lumière dont dispose l’Église sur la sexualité sous le boisseau.

Yves Semen

Docteur en philosophie, marié et père de huit enfants, Yves Semen est président de l’Institut de Théologie du Corps. Il a édité La théologie du corps de Jean-Paul II (Cerf, 2014), puis un Abrégé (Cerf, 2016), et il est lui-même l’auteur de nombreux ouvrages sur ces questions.

© LA NEF n°346 Avril 2022

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