Saint-Simon © Wikipedia

Retour sur Saint-Simon

Multiples facettes, ambiguïtés ou équivoques, primauté à l’économique par rapport au politique et postérité complexe, Saint-Simon (1760-1825) et son message questionnent encore.

Faite de plusieurs vies et de quelques légendes, a-t-on dit de la biographie de Saint-Simon (plus exactement de Claude Henri de Rouvroy comte de Saint-Simon, apparenté au fameux duc mémorialiste), sa participation, très jeune, à la guerre d’indépendance américaine, son engouement, peu d’années après, pour les idées et les ivresses de la Révolution où, chez lui, gages de civisme multipliés et très fructueuses affaires d’achats et de reventes des biens nationaux (que facilite la dépréciation des assignats) s’entremêlent effrontément, sa détention, de la fin de 1793 à octobre 1794, en particulier dans un horrible cachot du Luxembourg, tout cela, dès le départ, exprimait un itinéraire contrasté. Mais, la Terreur hors service, et une furieuse envie le prenant de se dégourdir les jambes, notre gentilhomme sans-culotte au débraillé élégant va plonger, heureux, ravi, dans cette éphémère société parisienne du Directoire, mener aussi un train princier, donner des dîners exquis… sans négliger le penchant, honorable celui-là, pour le mécénat et la philanthropie. D’ailleurs, au bout de quelque temps, le luxe du mondain abandonné, la richesse de l’affairiste écornée, son changement de vie accompagnerait l’accroissement de sa passion pour la science – cherchée d’abord auprès des professeurs de l’École Polytechnique, puis auprès de ceux de l’École de médecine, et de la sorte imaginant acquérir tout ce que l’on doit savoir sur la physique des corps bruts et sur la physique des corps organisés.
Pendant que Saint-Simon s’étudiait et étudiait les autres, qu’il prenait même à sa charge la dépense d’expériences physiologiques, et que sa ruine achevait de se consommer, parurent en 1803 des Lettres d’un habitant de Genève à ses contemporains, imprimées sans nom d’auteur à un très petit nombre d’exemplaires. Déçu par Mme de Staël, visitée à Coppet, par son refus poli de collaborer à l’œuvre de la réorganisation sociale qu’il souhaitait promouvoir, l’importun, au cours des semaines suivantes, passées dans la ville de Calvin, y avait noirci ces pages. Elles préconisaient l’établissement d’un nouveau pouvoir spirituel, formé de savants, d’artistes créateurs, préposés à enseigner l’humanité, à répandre une croyance qui puisse combler le vide hérité du XVIIIe siècle. Car, au beau milieu d’une période violemment déicide en ses élites scientifiques, Saint-Simon considère la religion comme un phénomène naturel ayant ses lois et ses nécessités, sa permanence et son avenir. Dès lors, pourquoi l’homme moderne ne trouverait-il pas les éléments d’une foi et d’une morale dans la science ? Du reste la possibilité est grande que vers 1797 déjà, il ait été affilié à la secte des théophilanthropes, fugitif essai de religion rationnelle auquel les principales églises de Paris servaient de lieux de réunion pour écouter discours ou lectures exaltant la tolérance, l’amitié, la discipline civique et pour faire en commun leur examen de conscience…

Hostile au christianisme
On ne s’étonnera donc pas trop de son hostilité au « système théologique », bref, au catholicisme romain, au point de demander (étrange caprice !) la déchéance de la papauté au moment même où Bonaparte, le 15 juillet 1801, signait le Concordat. De son hostilité exempte toutefois de haine et de fanatisme. Ainsi notait-il sous le Consulat : « Un parti assez nombreux et très animé travaille à rendre à la religion chrétienne sa première vigueur. MM. de Bonald et de Chateaubriand sont les chefs de ce parti… » Et, en 1819, dans la deuxième lettre de l’Organisateur : « MM. de Bonald et de Chateaubriand, quoique très estimés pour leurs vertus et considérés comme des hommes de beaucoup de talent et d’instruction, sont généralement regardés comme des extravagants, parce qu’ils s’efforcent de ramener un ordre de choses dont le progrès des lumières a fait justice. » Ancien élève de d’Alembert, continuateur des Encyclopédistes, en outre héraut des pionniers de la grande industrie, Saint-Simon est fondamentalement un novateur. Doublé d’un vrai fils intellectuel de la Révolution ? Voire. Les facultés essentielles de l’homme, en effet, ce n’est pas le citoyen qui les découvre mais le producteur. Autrement dit, ce n’est pas le phénomène politique qui prime, c’est l’organisation de l’économie. Pourvu, bien entendu, d’être judicieuse et satisfaisante. Espérance magnifique, mouvement irréversible, les individus, un jour, « se regarderont tous comme les ouvriers attachés à un atelier… » Foncièrement améliorée l’existence physique et morale de la classe la plus pauvre, on approchera de l’âge d’or du genre humain.
Quand Saint-Simon publie les Lettres de Genève, la misère à présent rôde autour de lui. Copiste au Mont-de-Piété entre 1806 et 1807, l’offre généreuse de l’héberger et de subvenir à ses besoins d’un ex-domestique de ses années de splendeur allait le sauver et permettre l’écriture et l’impression d’une Introduction aux travaux scientifiques du XIXe siècle. Il s’agit là d’élaborer un traité de « physique sociale » où soient identifiées les lois qui régissent l’humanité à l’échelle de l’individu comme à celle de l’univers. En conséquence deviendrait possible et réalisable un art de gouvernement grâce auquel ingénieurs, statisticiens, hygiénistes assumeraient le rôle de conseillers techniques des États, guidés ces derniers par les nombres-indices, par les courbes des prix, au total par une réelle science administrative.

Une religion sans métaphysique
Or, tandis qu’avec ce texte la dialectique historique de l’auteur se creuse, s’approfondit, et qu’intervient le concept de crise, une curieuse création mentale (s’aidant d’éléments empruntés non à sa propre existence, mais aux futurs tours et détours du Père Enfantin) prêterait peu à peu figure de chef religieux au raisonneur infatigable qui ne songeait qu’à ramener l’homme sur terre, au philosophe positiviste avant l’ère positiviste. Certes, le Système industriel inclut une référence au christianisme. Et plus encore le Nouveau Christianisme qui termine sa carrière et divulgue sa « mission divine » : mettre celui-ci d’accord avec les progrès des sciences et le rappeler au principe éternel de la fraternité. Somme toute, dans le « christianisme définitif » qu’agite Saint-Simon, réformateur et, en fin de compte, prophète, le royaume des cieux, descendu en ce monde, y tient l’emploi d’un pur eudémonisme, apte à nous procurer le plus haut degré de félicité. C’était abattre la problématique de l’Église et, pour se rendre peut-être immortel, travailler à faire Dieu sur la terre. Nouvelle Parousie qui impliquait les points suivants : l’humanité a un avenir religieux ; seule une résurrection religieuse organisera le bonheur social, on veut dire le travail humain. Mais cette religion n’a pas, ne saurait avoir de métaphysique ; elle est toute morale.
Louis Reybaud, jadis, assimilait le Nouveau Christianisme à « un long pamphlet », à « une diatribe inspirée par l’esprit de secte » (1). Maxime Leroy, en 1925, diagnostiquait dans ce plus déconcertant des livres de Saint-Simon, et qui exigerait des gloses subtiles, « un long effort pour donner au christianisme un caractère laïque, avec des destins économiques ». Et de souligner que « bien loin de se croire un oint du Seigneur, Saint-Simon n’a probablement jamais cru en Dieu », qu’il n’avait gardé l’Être suprême, dont il invoque souvent le nom, « que pour ses utilités populaires » ou encore comme des « sécurités à la Descartes » (2). N’empêche que Michelet, admirateur de cet original ingénieux et ardent, verra en lui un remarquable initiateur – « qui avait parlé, selon Georges Weill, tantôt comme un philosophe qui présente une doctrine scientifique, tantôt comme un inspiré qui annonce une religion » (3). Un initiateur pourtant incapable d’ordonner le fouillis de velléités et de mots qu’entassait sa pensée, de lier ses idées, d’étager ses arguments (quoique depuis l’été 1814, il ait eu pour secrétaire le normalien Augustin Thierry, remplacé en 1817 par Auguste Comte, rédacteur des quatre cahiers du tome III de l’Industrie). Illogismes préjudiciables ? De fait une œuvre achevée, un système coordonné, l’aurait desservi, observait Sébastien Charléty. Mieux valaient, ajoutait-il, des « essais incomplets, contradictoires », laissés aux « méditations des rares personnes » averties. Mieux valaient les précieuses lacunes et l’intéressante obscurité d’une spéculation éparse et fragmentaire. Assez coruscantes, au fond, pour autoriser ses successeurs, « en communion avec lui, mais en progrès sur lui », à ériger une école et une « théocratie manufacturière » (4).

Michel Toda

(1) Études sur les réformateurs, tome I, 7e édition, Guillaumin et Cie, 1864.
(2) La vie du comte Henri de Saint-Simon, Librairie Grasset, 1925.
(3) L’école saint-simonienne, Félix Alcan, 1896.
(4) Histoire du saint-simonisme, Paul Hartmann, 1931.

© LA NEF n°345 Mars 2022, mis en ligne le 13 avril 2022

À propos Michel Toda

Historien, collaborateur régulier de La Nef, est l’auteur notamment de Henri Massis, un témoin de la droite intellectuelle (La Table Ronde, 1987), Bonald, théoricien de la Contre-Révolution (Clovis, 1997), Parcours français. De Corneille à Jean Guitton (La Nef, 2007).