Monastère Saint-Michel de Kiev © Rbrechko-Wikimedia

Ukraine et Russie : une histoire liée

La guerre déclenchée contre l’Ukraine par la Russie le 24 février dernier a été un choc terrible. Pour mieux en comprendre les origines, il convient de connaître l’histoire complexe de ces deux pays dont les fils sont difficiles à démêler.

En fondant l’Empire de Kiev, en le christianisant, le Grand Prince Vladimir (né entre 940 et 945) s’était tourné non vers Rome mais, baptisé en 988, vers les Bulgares plutôt que vers Byzance – avec laquelle le païen Oleg, son aïeul et conquérant de Kiev, avait pourtant passé une entente en 911. Et donc, si Vladimir, de ce fait, traçait la voie à la Russie future, l’influence byzantine ne se manifesterait qu’autour de 1039, sous le règne prestigieux de Jaroslav le Sage, et ne remplacerait l’influence initiatrice bulgare que dans la seconde moitié du XIe siècle, période encore brillante de l’Empire de Kiev. Guetté cependant par le déclin et le fractionnement, déjà très accentué depuis 1169. Qu’allait suivre l’irruption en 1223 des Mongols de la Horde d’Or et leurs raids dévastateurs (tel en 1240 le sac de sa capitale), d’ailleurs étendus à tout l’espace russe et presque ininterrompus jusqu’au milieu du XVe siècle.
Fuite de la population devant les envahisseurs asiatiques, parallèlement montée en puissance (nous sommes au XIIIe siècle) de deux États rivaux, candidats à la suprématie : Lituanie d’un côté, Moscovie de l’autre. Avide, cette dernière, de réunir toutes les principautés russes échappant à l’influence lituanienne. Grâce, par exemple, au transfert en son sein de la hiérarchie religieuse. Car les métropolites de Kiev, lesquels exercent leur juridiction sur l’ensemble de l’empire kiévien et représentent le seul pouvoir en Russie au-dessus des fragmentations politiques, sont à la recherche, Kiev détruite, d’une nouvelle résidence. Or, en 1325, le siège primatial s’y implantant, Moscou devient le centre administratif de l’Église et un pôle complémentaire d’attraction auprès des orthodoxes. Étape majeure sur une route semée de beaucoup d’embûches.

Reprise de l’ancien nom de Russie
À l’époque d’Ivan IV le Terrible (1530-1584), celui-ci ne voulant plus porter que le titre de prince de Moscou, voilà l’ancien nom de Russie repris par les provinces du Sud-Ouest soumises à la Lituanie et, surtout, par la Marche de Kiev ou Marche d’Ukraine. Vaste contrée où Etienne Bathory, roi de Pologne-Lituanie et vainqueur d’Ivan, a institué le Réestre des Cosaques, nom donné alors aux habitants d’au-delà des frontières et qui jouissaient d’une liberté absolue. Très précisément il a accordé nombre de privilèges aux cosaques du Dniepr, les a confirmés en droit dans leur liberté de fait et jeté les bases d’une organisation stable : ladite Marche d’Ukraine, que gouvernent des hetmans élus par le peuple, mais agréés par les rois. Cosaques, doit-on ajouter, dont une partie se retrouva au service d’Étienne ; les plus rebelles à toute discipline, eux, s’étant regroupés dans la Sietch (camp sur le bas Dniepr), les autres ayant formé le fonds démographique pérenne de la Marche. Et Kiev, renaissant de son abandon, redevenue au début du XVIIe siècle un foyer de vie et de culture russe.
Certes, indépendante dans la totalité de son territoire et dans tout le cours de ce siècle, l’Ukraine, toujours privée d’une reconnaissance de jure, ne l’a pas été. Néanmoins, sa situation de région autonome, pourvue d’un régime social particulier, l’intérêt de son alliance aux yeux de la Pologne et de Moscou, permirent à plusieurs hetmans d’agir en vrais chefs du pays. Puis la réunion en 1654 des deux Russies à la demande des Ukrainiens (traité de Pereiaslav et serment prêté au « Tsar orthodoxe d’Orient ») avait semblé clarifier les choses. De nouveau assez vite compromises, et que les stipulations en 1667 du traité d’Androussovo entre Russie et Pologne ne surent aplanir.
De toute façon, le plus important renvoie à ceci : l’Ukraine de ce temps-là achève de se scinder en trois zones distinctes. On veut dire protectorat polonais sur la rive droite du Dniepr ; protectorat moscovite sur la rive gauche ; enfin Ukraine Villageoise, avant-poste de la Russie contre les Tatars et composée de petits États appelés régiments et subdivisés en centuries. Ainsi, au rebours des Ukraines hetmaniennes, qui possèdent des Réestres et dont les cosaques sont à la solde de la Pologne ou de la Russie, l’Ukraine Villageoise est personnellement unie au souverain, duquel elle tient franchises et liberté, mais point d’aide financière – Ukraine Villageoise où une couche supérieure va apparaître, qui sera sous Catherine II la noblesse ukrainienne.
Avec Saint-Pétersbourg proclamée capitale en 1715, le vieil antagonisme entre Kiev et Moscou s’apaise. Avec le premier partage de la Pologne en 1772, l’incorporation de la rive droite du Dniepr, exceptée la Galicie, offre à la Russie le moyen de garantir ses frontières. Adjuvants au processus de la soudure ? Quoi qu’il en soit, bien des décennies écoulées, la majorité de l’élite ukrainienne, vers 1850, considérait les princes moscovites de la dynastie rurikide comme des descendants directs et des héritiers des Rurikides de Kiev, mille ans auparavant créateurs de la monarchie et convertisseurs des Russes à l’orthodoxie. Fiers, ces Petits-Russiens (habitants de la Petite-Russie, nom de l’Ukraine à l’époque tsariste), de leur identité si singulière. De leur « russianité » exemplaire, fort goûtée du pouvoir… qui changea d’attitude lorsque la tendance contraire s’affirma et y répondit par une brutale censure imposée à la langue vernaculaire et aux activités culturelles – censure rendue inopérante après la secousse révolutionnaire de 1905.

Le grenier à blé de la Russie
Risques pour l’avenir que cette émergence d’un jeune nationalisme ukrainien, compte tenu d’abord de l’immense potentiel économique du pays. En 1914 ses huit provinces (inférieures en superficie à la république actuelle) fournissent un tiers du blé de l’Empire, une large portion de ses céréales exportées et 80 % de son sucre. Plus crucial encore le rôle de l’Ukraine dans le domaine de l’industrie lourde et des mines : la même année, 70 % du charbon, 68 % de la fonte et 58 % de l’acier de l’Empire en proviennent, et quantité de ses produits d’ingénierie. Dès lors, sans ce membre essentiel, la Russie aurait pataugé dans de graves difficultés de toutes sortes. Or, le choc gigantesque de 1914, le piteux retrait de Nicolas II, les convulsions inouïes d’une ex-autocratie à vau-l’eau, vont stimuler la cause séparatiste.
Il faut noter, au préalable, que les provinces ukrainiennes accomplirent leur part de l’effort de guerre en envoyant sous les drapeaux du tsar un nombre élevé d’hommes mobilisables ; que la masse paysanne ignorait les thèmes chers à ses compatriotes de l’intelligentsia ; que les villes étaient dominées par les Russes, les Polonais et les Juifs. N’empêche, engagée en juillet 1917 sur la voie de l’autonomie, l’Ukraine (ou son aléatoire représentation) instaure en novembre une République Populaire vite acquise à l’indépendance totale au lendemain de l’armistice du mois de décembre entre Allemagne et Russie des bolcheviks (à présent à la manœuvre) – suivi, le 3 mars 1918, du traité léonin de Brest-Litovsk toujours entre Allemands et bolcheviks, qui impose cette indépendance reconnue par les Centraux. Comme celle de la Finlande et autres collectivités évacuées par la Russie. Donc Ukraine « indépendante » mais faible, mais en péril, et ne pouvant être qu’un protectorat allemand. On vit cela fin avril 1918 quand le putsch monarchiste-conservateur de l’hetman Skoropadsky renversa le gouvernement socialiste de Kiev avec l’appui de Berlin. Mais les troupes de Guillaume II décampées, il chutait à son tour et le chef nationaliste Simon Petlioura, qui n’avait pas les moyens de ses ambitions, alla d’échec en échec dans ce champ de bataille principal de la guerre civile. Rage belliqueuse où la « Makhnovchtchina », au début libération insurrectionnelle du territoire ukrainien de l’occupation allemande, harcèle l’armée blanche du général Denikine et les partisans de Petlioura, ceux-ci et ceux-là à couteaux tirés ; où Makhno assiste ponctuellement les bolcheviks, lesquels rompront dès qu’ils n’auront plus besoin de lui ; où les Polonais de Pilsudski entrent en 1920 dans Kiev (de janvier 1918 à décembre 1919, Kiev changea 13 fois de maître !), puis en sont chassés par l’Armée rouge.

L’Ukraine dans l’URSS
Tout juste victorieuse, la révolution d’Octobre, en rendant publics la « Déclaration des droits des peuples de Russie » et le « Décret sur les nationalités », c’est-à-dire en acceptant l’égalité et la souveraineté des groupes ethnoculturels de l’ancien Empire russe, le droit à l’autodétermination, à la fédération, à la sécession, invitait ces groupes à s’émanciper de la tutelle du pouvoir central. À quoi applaudirent maints candidats à l’indépendance… devant des bolcheviks débordés et contraints de subordonner ce droit à la nécessité de préserver les intérêts vitaux de l’État soviétique à peine en selle. Ainsi se déploya, par le Centre (russe et bolchevique), une farouche guerre de reconquête de quelques-unes des nationalités fugitives. Conséquence : le 30 décembre 1922, la RSFSR (République Socialiste Fédérative Soviétique Russe), la Biélorussie, l’Ukraine et la Transcaucasie signent un traité d’où surgit l’URSS (Union des Républiques Socialistes Soviétiques), dont la Constitution admet une extension infinie de ses frontières. Bien entendu, chacune de ces républiques avait déjà sa constitution propre. Nonobstant, la survenance de l’Union exigeait l’adoption d’un texte commun. Qui fut ratifié le 31 janvier 1924 par le IIe Congrès des soviets de l’URSS. Et qui favorisait, malgré ses provisions fédérales, la centralisation des décisions et le contrôle du Conseil des commissaires du peuple sur les pouvoirs périphériques. En somme, la RSSU (République Socialiste Soviétique d’Ukraine) prendra ses ordres à Moscou, subira de surcroît le joug meurtrier du stalinisme, en éprouvera démesurément les atrocités et les méfaits.
En 1939 la double agression, allemande et russe, de la Pologne fut rémunératrice. Grâce aux gros retranchements opérés sur le malheureux voisin, toute l’ancienne Ukraine dorénavant, avec Lvov et la Galicie orientale, se trouvait incluse dans la RSSU. Encore augmentée en 1945 de la Ruthénie subcarpatique, puis en 1954 de la péninsule de Crimée, offerte par le camarade Khrouchtchev (premier secrétaire du Parti communiste d’Ukraine à deux reprises, et, à cette date, premier secrétaire du Parti communiste d’URSS). Un geste confirmé en 1991 par le président russe Boris Eltsine. Auquel Leonid Kravtchouk, organisateur de l’accession à l’indépendance de l’Ukraine, n’osait croire.

La chute du communisme
Obligatoire chronologie. Du 16 juillet 1990 est la « Déclaration sur la souveraineté politique de l’Ukraine » votée au Parlement. Du 24 août 1991 est son indépendance. Du 1er décembre est le référendum qui l’entérine. Du 8 décembre est actée la dislocation de l’URSS. Viennent ensuite, successeurs de Kravtchouk, les présidents Leonid Koutchma (élu en 1994 et 1999) et, en décembre 2004, moment de la « révolution orange », Viktor Iouchtchenko, mal vu de Moscou pour ses velléités de rapprochement avec l’Union européenne et, croit-on, avec l’OTAN. Atmosphère empoisonnée, très dure campagne électorale, Viktor Ianoukovitch, battu en 2004, se revancha en 2010, mais ses tergiversations entre l’UE, courtisée, et la Russie, crainte et respectée, déclenchent en décembre 2013, quand il refuse de signer un projet de partenariat avec cette même UE, une crise aiguë. Énormes manifestations à Kiev, place Maïdan, d’ailleurs violemment réprimées. Tout au long de janvier suivant, profondes divisions des habitants (pro-Russes à l’est et ukrainophones à l’ouest). Le 23 février Ianoukovitch se sauve et est destitué. Tandis qu’en mars la Crimée procède à un référendum demandant et obtenant son annexion à la Fédération de Russie et qu’au Donbass éclosent les républiques dissidentes de Donetsk et de Lougansk. Un supplément d’embarras, ce dernier épisode. Il devait susciter, pour la recherche d’un plan de paix, le doigté de plusieurs tables de négociations. Qui aboutirent en février 2015 aux accords de Minsk. Jamais appliqués.
Des historiens ont vu les Ukrainiens d’aujourd’hui comme les descendants directs des Russes de Kiev. D’autres historiens ont estimé que la population actuelle de l’Ukraine ne s’était formée qu’aux XVIe et XVIIe siècles d’éléments divers : corps de troupe frontaliers organisés au temps d’Étienne Bathory, fuyards de Moscovie, de Pologne et de Lituanie mélangés aux indigènes subsistants. À la vérité, un durable climat de méfiance réciproque opposa le Sud-Ouest, héritier de la vieille culture kiévienne, et le Nord-Est, soucieux de préserver, face à des polonisés, la pureté de ses croyances orthodoxes. Endormi, il se réveillerait au cours du XIXe siècle et se compliquerait pour la raison que voici : l’Empire russe en 1900 contenait la grande majorité des Ukrainiens mais ne les contenait pas tous et, dans la Galicie de l’Empire Habsbourg, jadis région de la défunte Pologne, les Ukrainiens en question, nommés aussi Ruthènes à l’image de ceux de Hongrie, étaient plus de trois millions. Or, la bienveillance des autorités autrichiennes aidant, ladite Galicie, avant 1914, servit de refuge aux émigrés nationalistes ukrainiens de Russie, qui élaborèrent une langue littéraire originale et une histoire de leur pays fort divergente de celle que le tsarisme entendait. Une histoire, en tout cas, heurtée, déroutante, malléable, dont l’étude donne le tournis.

Michel Toda

© LA NEF n°346 Avril 2022

À propos Michel Toda

Historien, collaborateur régulier de La Nef, est l’auteur notamment de Henri Massis, un témoin de la droite intellectuelle (La Table Ronde, 1987), Bonald, théoricien de la Contre-Révolution (Clovis, 1997), Parcours français. De Corneille à Jean Guitton (La Nef, 2007).