Bachar El-Assad en 2017 © Kremlin.ru-wikimedia

La Syrie sort de l’oubli

Alors que la Syrie sort progressivement de son isolement, une initiative catholique a permis en mars la tenue à Damas d’un congrès soutenu par Bachar El-Assad avec la présence du cardinal Sandri.

«Jusqu’à il y a quelques années, je recevais des appels téléphoniques de différentes parties du monde pour des entretiens et des informations sur le conflit syrien. Maintenant, le téléphone ne sonne plus. C’est un autre grand malheur qui s’abat sur la Syrie : celui de tomber dans l’oubli. Cet oubli fait beaucoup de mal aux gens. » Ainsi s’exprimait le cardinal Mario Zenari, nonce apostolique à Damas, le 15 mars dernier, rappelant qu’onze ans auparavant, jour pour jour, la Syrie s’enfonçait dans une crise interminable dont elle n’est pas guérie (1).
Au même moment cependant, le diplomate participait dans la capitale syrienne à l’inauguration d’un congrès de trois jours sur le thème « L’Église, maison de la charité ; synodalité et coordination ». Première initiative de cette ampleur, sa préparation avait été confiée à Mgr Antoine Audo, évêque chaldéen d’Alep (2). Venu spécialement de Rome, le cardinal Leonardo Sandri, préfet de la Congrégation pour les Églises orientales, a lu devant l’assemblée une lettre du pape François exprimant son soutien à cette initiative qui « est une occasion de dire à la communauté chrétienne : vous n’êtes pas oubliés ; l’Église reste particulièrement concernée par votre bien-être car vous êtes les protagonistes de la mission de Jésus sur cette terre » (3).
L’initiative catholique a bénéficié de l’appui du chef de l’État, Bachar El-Assad. Devant une délégation de participants, il a souligné le rôle social des structures chrétiennes qui agissent au profit de tous ceux qui en ont besoin, sans discrimination fondée sur la religion. « Le citoyen chrétien en Syrie n’est ni un invité ni un citoyen de passage, il est un partenaire », leur a-t-il dit. Rappelant que le pays est le berceau du christianisme, il a aussi déploré l’exode qui touche durement leurs communautés et qui est, selon lui, imputable à des « plans sectaires » extérieurs au pays, et principalement à un objectif israélien (4). Assad voulait peut-être montrer que, sous son régime, la Syrie reste un exemple de pluralisme religieux alors que l’État hébreu, depuis une loi votée par la Knesset en 2018, réserve la plénitude de la citoyenneté à ses ressortissants juifs.
Il est vrai que l’organisation de l’État syrien ne repose pas exclusivement sur des critères confessionnels. Sans être qualifiée de « laïque », la République n’a pas érigé l’islam en religion officielle. La Constitution de 1973, imposée par Hafez El-Assad, père de l’actuel président, se contentait d’exiger que le chef de l’État fût « musulman ». Cette précision était consentie aux sunnites, majoritaires, pour leur faire accepter un président issu de la minorité alaouite, dissidence du chiisme longtemps jugée « hérétique » par l’orthodoxie islamique. Contrairement au confessionnalisme politique en vigueur au Liban, où chacune des 18 communautés reconnues participe aux affaires publiques en fonction d’affectations et de quotas préétablis, l’appartenance religieuse n’est donc pas une condition décisive pour l’attribution des postes au sein du gouvernement, du Parlement et de l’administration. Les Assad, père et fils, ont d’ailleurs su s’attacher l’allégeance de certains sunnites, y compris parmi les dignitaires religieux.

Le pluralisme confessionnel
En Syrie, le pluralisme confessionnel n’en est pas moins une réalité sociale. Cela permet de comprendre comment la révolte populaire, déclenchée dans le sillage des « Printemps arabes » en vue de libéraliser le système et d’améliorer la vie quotidienne, a très vite pris une tournure confessionnelle, évolution à laquelle Bachar n’a pas été étranger. Son rappel de Londres, où il exerçait le métier d’ophtalmologue, pour succéder à Hafez, puis son accession au pouvoir en 2000, suivie de la modernisation introduite dans certains secteurs, avaient suscité l’espoir d’une démocratisation ; mais Bachar n’est pas parvenu à dégager son régime de l’emprise clanique-alaouite héritée de son père, d’où son incapacité à répondre aux aspirations des manifestants soutenus par des intellectuels et son recours à une répression de plus en plus brutale, justifiée par le déploiement de centaines d’islamistes (Frères musulmans) machiavéliquement libérés de prison sur son ordre.
Il n’en fallut pas plus pour ressusciter la vieille hostilité des sunnites envers les alaouites. Pour les premiers, l’heure était venue d’en finir avec ce régime « impie ». Ils s’armèrent avec l’appui du Qatar et de l’Arabie-Séoudite et reçurent les renforts de mouvements djihadistes venus d’Irak, d’Afghanistan et même de France. Ceux-ci s’emparèrent de régions entières, y imposant la charia et y faisant régner la terreur, en particulier contre les chrétiens, évêques et prêtres compris. Le régime d’Assad, incapable d’assurer sa survie par ses propres forces armées, ne s’est maintenu que grâce à des interventions militaires étrangères : la Russie, qui a libéré la deuxième ville du pays, Alep, au prix d’innombrables destructions ; les États-Unis dont l’aviation a soutenu l’armée turque en lutte contre le projet séparatiste des Kurdes du Nord ; et le Hezbollah, parti chiite libanais allié de l’Iran, lequel trouvait ainsi l’occasion à la fois d’affaiblir le camp sunnite et d’accroître son influence en Syrie. Assad a récupéré les trois-quarts du territoire mais des groupes rebelles restent déployés en plusieurs secteurs tels que Idlib, contrôlé par la Turquie. Il demeure en outre soumis à la tutelle de Moscou qui a établi des bases militaires dans les ports méditerranéens de Tartous et Lattaquié et impose l’envoi de mercenaires syriens sur le champ de bataille ukrainien.

La désorganisation de l’opposition
Le maintien d’Assad résulte aussi de l’incapacité de l’opposition politique non armée à s’organiser : absence d’un chef unique, grand nombre d’exilés déconnectés des réalités locales, ce qui a entravé les diverses médiations entreprises par l’ONU. Pour leur part, les chrétiens ne se sont pas engagés communautairement dans le conflit. Beaucoup d’entre eux, y compris des responsables d’Églises, ont alerté l’Occident sur le danger que l’avènement d’une dictature islamiste ferait courir à la stabilité de leur pays. Mais ils n’ont pas été entendus, notamment par la France qui, dès 2012, a fermé son ambassade, parié sur la chute d’Assad et soutenu l’opposition.
En 2021, le Raïs a été réélu. Plébiscité semble plus juste car le régime a renforcé son autoritarisme. La nouvelle Constitution, adoptée en 2012, retire certes le monopole au parti Baas, acceptant donc le pluralisme politique. Mais tous les partis autorisés doivent être loyalistes et intégrés dans un Front national progressiste, ce qui revient à interdire l’opposition démocratique. En outre, le 28 mars dernier, Assad a promulgué une loi punissant de six mois d’emprisonnement « chaque Syrien qui publie de fausses informations ou des informations exagérées qui portent atteinte au prestige de l’État » (5).
Le bilan de la guerre est terrifiant. Sur une population évaluée à 20 millions d’habitants en 2011, on dénombre environ 500 000 morts, 7 millions de déplacés à l’intérieur du pays et 6 millions de réfugiés (deux-tiers sont chrétiens) dans le voisinage proche-oriental (Jordanie, Liban, Turquie) ou en Occident. Le coût de la reconstruction est estimé par l’ONU à 400 milliards de dollars tandis que 90 % de la population dépend de l’aide humanitaire. Le diplomate Denis Bauchard estime que la Syrie est « aujourd’hui un pays dont toutes les structures, qu’elles soient politiques, administratives, ethniques, sociales ou économiques, ont été sérieusement affectées […]. Sur le plan ethnique et communautaire, il existe de profonds clivages, y compris entre sunnites ». Pour lui, « la Syrie est devenue un État failli dont la pérennité même est remise en cause » (6).

Vers une sortie de l’isolement ?
Dans ce contexte, des signes récents d’ouverture du monde arabe envers Damas annoncent aussi une sortie de son isolement régional. En 2013, plusieurs États arabes, sauf l’Égypte, l’Algérie et la Jordanie, ont rompu leurs relations avec la Syrie, entraînant sa suspension de la Ligue arabe. Or, le 18 mars, Assad a effectué sa première visite dans une capitale arabe, en l’occurrence Dubaï (Émirats arabes unis), qui avait rouvert son ambassade en 2018. Cela pourrait annoncer la prochaine réintégration de Damas dans la Ligue et donc l’ouverture du vaste chantier de reconstruction de la Syrie avec les contributions arabes. Mais un obstacle risque d’entraver les plans arabo-sunnites : la dépendance du régime alaouite envers l’Iran. Téhéran, qui n’entend pas renoncer à sa mainmise sur la Syrie, pourrait d’ailleurs bénéficier de l’affaiblissement de la Russie en Ukraine pour s’y imposer davantage.

Annie Laurent

(1) Vatican News, 15 mars 2022.
(2) Cf. notre entretien, ci-dessous.
(3) Vatican News, 17 mars 2022.
(4) https://www. instagram.com/ syrianpresidency.
(5) AFP, 28 mars 2022.
(6) Le Moyen-Orient au défi du chaos, Maisonneuve & Larose, 2021, p. 206-207.


Mgr Audo : la Syrie a besoin des chrétiens

Mgr Antoine Audo, jésuite syrien de rite chaldéen, est évêque chaldéen d’Alep, en Syrie, depuis 1992.

La Nef – Vous avez été longtemps responsable de Caritas-Syrie et vous avez été chargé par le Saint-Siège d’organiser un Congrès qui s’est déroulé à Damas du 15 au 17 mars dernier en présence du cardinal Sandri, préfet de la Congrégation pour les Églises orientales. Pouvez-vous nous décrire les objectifs de cette rencontre ?
Mgr Antoine Audo
– Ce Congrès, qui a été décidé par l’Assemblée des Patriarches et Évêques catholiques de Syrie à l’automne 2021, avait pour objectif de faire le point sur tout ce que l’Église catholique en particulier, mais aussi toutes les autres Églises ainsi que les organismes internationaux, ont accompli au cours des années de la guerre en Syrie. Nous avons aussi voulu répondre à la démarche synodale à laquelle le pape François a invité toute l’Église catholique (« Marcher ensemble et s’écouter ») en l’inscrivant dans le contexte spécifique de notre crise qui n’est pas achevée.
Chacun de nos dix-sept diocèses, constituant la diversité des rites catholiques (melkite, chaldéen, syriaque, maronite, arménien et latin), était représenté par son évêque et cinq membres engagés dans le travail humanitaire, choisis par lui. Ce fut une première pour la Syrie : dépasser toutes les barrières confessionnelles et régionales, s’écouter et proposer une vision pour l’avenir. Une cinquantaine d’autres délégués, surtout des représentants de la ROACO (Réunion des Œuvres pour les Églises orientales, qui dépend du Vatican), ont également participé à ces journées. Ils ont ainsi pu mieux nous connaître, nous conseiller et nous aider à mieux nous organiser.
À partir des travaux de groupes, nous avons défini les priorités : aider les jeunes à trouver des débouchés professionnels afin de fonder une famille et d’éviter l’émigration ; assurer des soins médicaux aux plus nécessiteux ; régler les scolarités des élèves et des étudiants ainsi que les loyers des familles qui ne peuvent assumer ces charges ; prévoir des établissements pour personnes âgées, etc. Il va nous falloir trouver des moyens précis pour l’organisation de ces aides, en privilégiant la rigueur et la transparence.

Le Congrès revêtait-il aussi une dimension œcuménique ? Avez-vous pris des engagements communs et dans quels domaines particulièrement ?
L’Église catholique de Syrie a bien sûr le souci de l’œcuménisme. Nous avons invité les chefs des autres Églises à participer aux échanges à égalité avec nos propres évêques. Des Syriaques-orthodoxes et des Arméniens apostoliques ainsi que des protestants étaient présents et nous avons pris des engagements communs avec eux. Nous ne sommes cependant pas encore parvenus à une totale collaboration œcuménique. Espérons que cela viendra ! Quoi qu’il en soit, l’Église catholique, dans ses programmes, est au service de toutes les composantes de la société. Ce Congrès a surtout voulu aider les chrétiens, quelle que soit leur appartenance ecclésiale, à rester attachés à leur pays.

Pouvez-vous nous décrire la situation actuelle de votre diocèse d’Alep, la reconstruction s’y poursuit-elle ?
Cette reconstruction se fait à petits pas : outre la prolongation de la crise politique, elle est entravée par les sanctions et embargos internationaux qui entraînent la pénurie de pétrole et d’électricité, et parfois même d’eau. Des initiatives ponctuelles ont malgré tout permis la reconstruction de toutes les cathédrales catholiques et orthodoxes ainsi que des écoles.

Comment envisagez-vous l’avenir des communautés chrétiennes en Syrie, suite à l’exode massif qu’elles subissent depuis 2011 ?
La guerre des groupes armés islamistes semble terminée. Mais de vastes régions continuent d’être occupées par des armées étrangères qui misent encore sur la division territoriale du pays. L’État n’acceptera jamais cette politique !
Dans ce contexte, comment imaginer notre avenir ici ? Le maintien des chrétiens est une question de grande envergure, aussi bien pour les Églises orientales apostoliques que pour l’Église universelle. Le défi dépasse les aspects humanitaires et sociaux, il concerne également la signification des Églises arabophones au milieu d’un monde musulman. Sur ce vaste chantier, nous sommes appelés à annoncer l’Évangile de la paix et de la réconciliation malgré toutes les contraintes et même les persécutions que nous subissons.

Le gouvernement de Bachar El-Assad est-il attentif à votre présence et à votre action en faveur de la paix ?
Oui ! Et il fait tout ce qu’il peut pour encourager les chrétiens à ne pas émigrer. Lors de notre rencontre, en marge du Congrès, nous avons constaté, à travers toutes ses réponses, combien il maîtrise les différents dossiers. De manière générale, les musulmans de notre pays respectent leurs compatriotes chrétiens. Certains parmi eux reconnaissent même que sans ses chrétiens, la Syrie ne serait plus la même ! Leur départ signifierait l’absence de l’altérité permettant de lire l’histoire dans toute sa vérité.

Propos recueillis par Annie Laurent

© LA NEF n°347 Mai 2022

À propos Annie Laurent

Spécialiste du Proche-Orient, des chrétiens d’Orient et de l’islam, elle est à l’origine de l’association Clarifier et est l’auteur notamment de L’Islam, pour tous ceux qui veulent en parler (mais ne le connaissent pas encore) (Artège, 2017), L’islam peut-il rendre l’homme heureux (Artège, 2012), Les chrétiens d’Orient vont-ils disparaître ? (Salvator, 2017). Elle collabore régulièrement à La Nef.