Rome vue de la basilique Saint-Pierre © Diliff-Commons.wikimedia.org

Inquiétants signes d’arbitraire ?

ÉDITORIAL

La révélation, le 2 juin, de la demande de Rome de suspendre les ordinations dans le diocèse de Fréjus-Toulon a résonné comme un coup de tonnerre dans le ciel de l’Église de France. C’est peu dire qu’une telle mesure, d’un autoritarisme et d’une violence totalement inhabituels – alors même que tant d’abus mettant en cause la foi et l’unité de l’Église dans bien des diocèses (en Allemagne, par exemple) laissent de marbre les autorités –, a surpris tout le monde, et ce d’autant plus que non seulement Rome n’a fourni officiellement aucun motif, mais a laissé Mgr Dominique Rey annoncer lui-même cette décision.

Rome n’ayant pas cru devoir étayer cette sentence de la moindre explication, c’est par les enquêtes de quelques journalistes que le public a appris les problèmes qui se posent dans ce diocèse, sans doute le plus dynamique de l’Hexagone. Il apparaît clairement que ces problèmes sont bien réels et exigent des mesures fermes (accueil de séminaristes ou prêtres non formés dans le séminaire diocésain et parfois recalés ailleurs, installation de communautés douteuses comme le monastère Saint-Benoît de dom Alcuin Reid…). Mgr Rey a pu manquer de prudence et de discernement, victime de sa trop grande générosité, il ne faut cependant pas oublier que, sous les précédents pontificats, c’est Rome qui l’invitait à un accueil tous azimuts. Ces difficultés, néanmoins, étaient désormais bien circonscrites à la suite des deux « visites fraternelles » de Mgr Aveline, archevêque de Marseille, et de Mgr Bataille, évêque de Saint-Etienne, accompagné du Père Narcisse, en avril et mai 2021, lesquels émirent, selon les enquêtes lues, des avis favorables, évoquant même « l’excellence » de l’enseignement du séminaire (1).

Un sentiment d’injustice

Pourquoi, dès lors, sanctionner les dix futurs ordinands (quatre prêtres et six diacres) qui ne sont en rien responsables de tels dysfonctionnements ? Si l’un d’entre eux devait être écarté, pourquoi faire subir le même sort aux autres ? Cette façon de procéder consistant à punir aveuglément toute une classe pour la faute de quelques élèves – et toujours dans le même sens, la sévérité ne s’appliquant qu’envers les plus conservateurs, jamais à l’encontre des plus progressistes ! – ne peut que laisser un sentiment d’injustice et aggraver les divisions parmi les catholiques.

Le plus inquiétant est que, à l’heure où l’on ne parle que de synode, de décentralisation, de lutte contre le « cléricalisme », de transparence, cette façon impérieuse de sanctionner sans justification, et toujours dans le même sens, semble se généraliser avec, en filigrane, une volonté de combattre ce qui apparaît comme le principal mal de l’Église actuelle : le traditionalisme au sens large et sous toutes ses formes. Le parallèle avec le motu proprio Traditionis custodes est flagrant : on cherche à étouffer toute une mouvance, loin d’être homogène et cependant l’une des plus vivantes dans une Église occidentale bien moribonde, au prétexte de quelques brebis galeuses.

Un exemple anecdotique de cet état d’esprit. Le week-end de la Pentecôte avaient lieu trois grands rassemblements catholiques : les Scouts unitaires de France (SUF) à Chambord, le « Frat » à Jambville et le pèlerinage de chrétienté de Paris à Chartres. La Croix du 7 juin, lendemain de ces événements, a consacré deux pleines pages aux SUF et au Frat – ce qui est très bien –, mais pas une ligne aux 15 000 pèlerins qui ont marché et prié malgré la tempête sur les routes de Chartres, pourtant généreusement accueillis par trois évêques (Mgr Aumonier, Mgr Rougé et Mgr Christory qui a prêché lors de la messe de clôture) : ces chrétiens-là n’existent pas !

Un autre exemple nous a été donné par les remontées du synode en France qui font apparaître des propositions qui ne sont que les éternelles revendications des milieux progressistes depuis des décennies, non représentatives des forces vives de l’Église qui ont eu sans doute le tort de ne pas s’investir dans un synode au fonctionnement, il est vrai, totalement opaque.

L’urgence de la paix dans l’Église

Alors que la situation de l’Église, en France et en Europe, n’est pas brillante, est-il vraiment urgent de réactiver de vieux clivages, de sévir de façon aussi peu ciblée sur certaines des composantes les plus florissantes de l’Église d’aujourd’hui, et finalement de prendre le risque de creuser des divisions qu’il conviendrait au contraire de résorber ? Sommes-nous, catholiques de France, assez nombreux pour nous permettre d’offrir aux yeux de tous des querelles incompréhensibles qui génèrent divisions, rancœurs, inimitiés… ? Quel triste témoignage nous donnons ainsi ! Alors que le monde se délite de toutes parts, il a plus que jamais besoin de chrétiens résolus, capables de s’opposer aux folies qui se préparent. Au sein de l’Église, ne devrions-nous pas nous aimer, ce qui suppose de se respecter ? Par exemple, ne pas marginaliser et mépriser les « tradis », leur dire qu’ils ont toutes leur place dans l’Église et qu’ils y apportent leurs richesses ; à eux aussi de ne pas dédaigner leurs frères qui n’auraient qu’une messe déficiente, inférieure, non « célébrable » par leurs prêtres ! Il y a, dans les deux sens, un changement de regard à opérer…

Christophe Geffroy

(1) Cf. l’enquête complète et honnête de Pierre Jova dans La Vie du 13 juin 2022.

© LA NEF n°349 Juillet-Août 2022

À propos Christophe Geffroy

Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).