Julien Rochedy

Julien Rochedy, un hussard de la pensée 

Depuis presque trois ans maintenant, Julien Rochedy écrit des livres. Son dernier livre Philosophie de droite confirme son talent.

La gauche a gagné. La droite a perdu. Vae victis. Dans ce livre accessible et cultivé, l’auteur fait une généalogie critique du XVIIIème siècle d’où émaneraient tous nos problèmes : progressisme, wokisme, déconstruction, nihilisme, libéralisme mou et européiste, haine de soi, universalisme. Cheveux bleus, verts, colorés, interlopes et drag queens grotesques sont les fruits corrompus de ce siècle délicat. Et de même, sur le ton de la conversation, l’ami Rochedy nous explique comment et pourquoi la droite a perdu et pourquoi la gauche a gagné : «  la restauration contre-révolutionnaire a régulièrement échoué, non en raison de quelque faiblesse dans la philosophie contre-révolutionnaire, mais parce que les contre-révolutionnaires étaient largement incapables d’utiliser des méthodes politiques et la presse » et de continuer : « il ne sert à rien de se congratuler, comme le fait encore la droite en constatant que la majeure partie du peuple partage, une bonne part des idées conservatrices. Aussi l’incapacité de la droite à devenir une minorité agressive est sans conteste l’une des grandes causes de ses échecs perpétuels. »

Julien Rochedy ne cherche pas à distinguer la gauche de la droite comme partis politiques sur un échiquier de plus en plus éclaté mais comme ligne de vie, de pensée et de conduite. En somme, être de gauche et de droite, c’est être bilieux ou sanguin. La droite est peine à jouir, triste à en mourir, elle joue à l’oiseau de mauvais augure puis, confond la domination bourgeoise par l’argent avec l’assise conservatrice ou réactionnaire. En somme la droite est devenue autiste, folle à force d’avoir raison, sans jamais avoir su vendre du rêve.

Le gros de l’ouvrage est une synthèse critique et impressionnante des Lumières de gauche. Nous sommes à notre poque dans la phase dégénérée des lumières. L’ancien régime se caractérise comme le dit Charles Maurras par cette tradition « qui règne autrefois de son pouvoir silencieux et du lien solide de l’habitude » ; c’est de ce point de vue-là qu’Hubert Métivier définit l’Ancien régime comme la coutume. Les lumières en sont le contrepied. Le jacobinisme les assoit, l’usage de la Raison dévore la foi et le mystère, la volonté de déconstruire l’emporte sur la tradition et l’homme conceptuel et universel l’emporte sur les hommes véritables.  « Les lumières inventèrent ainsi l’idée du bonheur possible. Si le bonheur était possible, il devait l’être pour tous : quiconque s’émancipant, par la Raison, du passé et de ses traditions, était son candidat naturel ; les lois mathématiques qui s’appliquent à la nature sont invariables et universelles ; il ne peut donc qu’en être ainsi pour tout le genre humain. » le bonheur même se construit contre la joie chrétienne, l’avant-goût de la table céleste et se détourne du péché originel que le carême nous rappelle chaque année. Si le bonheur, idée neuve en Europe, bonheur de cette terre, est atteignable, allons-y quoi, quitte à massacrer, détruire, brûler. Tous les moyens sont bons pour y atteindre.

L’élite de ce siècle est de plus en plus grignotée par une bourgeoisie assise et acquise au progrès. Cette élite motivée par les likes, flirte dans les salons comme sur Tinder ; elle est dépeinte avec une cruauté exquise par Crébillon fils notamment dans Les Égarements du cœur et de l’esprit, la plus belle plume de la Régence. Autiste, la noblesse se cache dans ses terres, refusant de faire la guerre. La bourgeoisie, sur les dents, formée en club, en cercle, entrepreneuriale, mécène des idées nouvelles, attend son tour. Chateaubriand le dit dans ses Mémoires, l’aristocratie est arrivée à l’âge des vanités. Dans de siècle où l’Ancien régime pourrit lentement, deux penseurs imposent les fondements de la gauche : Voltaire et Rousseau.

Robert Darnton dans Gens de lettres et gens du livre explique la différence entre les deux, l’un pense ce qui est poli par l’usage de la société, des relations et des codes du monde, tandis que l’autre considère que la société est mauvaise, qu’elle pourrit les hommes et corrompt les cœurs, infiniment bons pourtant quand ils sont nus, au naturel. Julien Rochedy résume très bien les différences pourtant fondatrices entre une gauche de centre et une gauche sociétale. Voltaire prône les valeurs libérales de la tolérance et du progrès, donc l’impiété et le matérialisme ; Rousseau, la déconstruction des structures de la société, structures factices donc injustes. Voltaire est lié à Sade, archétype du dégénéré que produit une société sans Dieu, sans tabous sans interdits tandis que Rousseau est lié à Robespierre, le terrible technocrate motivé par des idées froides et généreuses.

 La révolution inspirée par Rousseau envisage ceci, à savoir que le citoyen consent dorénavant à se donner tout entier à la communauté, corps et biens. Dans le Discours sur l’économie politique, le suisse défend l’idée que tout revient à l’État : propriétés, biens, éducations des enfants. Le magnifique système totalitaire que voilà ! Il exclut celui qui se soustrait volontairement à la clause du contrat. Rochedy cite des extraits du Contrat social particulièrement éloquents : « le souverain peuple peut bannir de l’État quiconque ne les croit pas ; il peut le bannir, non comme impie, mais comme insociable, comme incapable d’aimer sincèrement les lois, la justice, et d’immoler au besoin sa vie à son devoir. »

La manière dont Rochedy dessine la révolution française comme une révolution progressiste de gauche, opposée à la révolution anglaise, cent ans avant, définie par Burke comme conservatrice, est remarquable. Burke a compris l’usage d’une révolution qui vise à restaurer une situation politique, en rétablissant la continuité historique. C’est le peuple qui remet un monarque souverain en place, conscient de la tradition et de la permanence.

Peut-on sauver le XVIIIème siècle ? Oui, tout de même, dans la mesure où il produit encore du beau, conçoit de beaux châteaux, de grands jardins, des intérieurs fournis de meubles remarquables, de garnitures colorées, de peintures délicates. Si Rousseau et Voltaire sont nos ennemis, comment ne pas aimer la mélancolie du promeneur solitaire et le Siècle de Louis XIV du maître de Ferney excellent, remarquablement bien écrit. Voltaire est le BHL du XVIIIème qui a pour lui, au moins, le style et la plume.

« La contre-révolution ne sera point une révolution contraire, mais le contraire de la révolution. » La moitié de l’ouvrage, une fois la pensée de gauche démontée, est un éloge des contre-révolutionnaires. Burke est le théoricien, de Maistre le polémiste, Chateaubriand le violon. Ce livre est une initiation à un courant de la pensée si mal exploré et combien dénigré. On ne peut que ressentir une profonde sympathie pour ces penseurs tant ils sont limpides, justes, clairvoyants, aussi bien dans les idées et que dans la forme. Ils ont le talent de la sentence, de l’aphorisme, de la punch line. Ils participent tous d’une gloire littéraire. Goûtons à la prose efficace et acide de Joseph de Maistre qui tire à boulet rouge sur les droits de l’homme : « s’ils avaient dit les droits du Citoyen, ou de l’homme-citoyen, je les comprendrais encore, mais j’avoue que l’Homme, distingue du Citoyen, est un être que je ne connais pas du tout. J’ai vu, dans le cours de ma vie, des Français, des Anglais, des Italiens, des Allemands, des Russes, j’ai même appris, dans un livre célèbre, qu’on peut être persan. Mais je n’ai jamais vu l’Homme, s’il a des droits, je m’en moque ; jamais nous ne devrons vivre ensemble : qu’il aille les exercer dans les espaces imaginaires. » Édifiant !

Les contre-révolutionnaires ressuscitent, au milieu d’un siècle qui invente l’individualisme, la conception holiste des Classiques. L’homme fait partie d’un tout et ce tout est fait d’identité, de tradition. C’est la pensée de Herder, le meilleur ennemi de Kant resté dans les brumes koenigsbergiennes, théoricien d’une histoire universelle et d’un monde cosmopolites habité par l’Homme abstrait ; pensée confirmée par cette sentence de de Maistre : « qu’on nous dise, qu’on écrive tout ce qu’on voudra ; nos pères ont jeté l’ancre, tenons-nous y. »

A l’opposée de la Révolution et des droits de l’homme, théorisant et appliquant l’être suprême, et de la franc-maçonnerie qui veut écraser l’infâme, les penseurs de la contre-révolution défendent le christianisme et font l’éloge de cette religion, gage de stabilité et de tradition dont les sociétés ont besoin. Il ne s’agit pas d’un christianisme sécularisé, produit d’un mondialisme fade, ouvert au monde, adeptes des goûters de kermesse, mais un christianisme qui épouse le droit naturel, la célèbre révolution ambrosienne, et fait sens dans la vie des hommes de manière organique.

 « C’est l’autorité, écrit l’auteur, de l’Église qui maintient celle-ci après l’avoir modelée en vue du Christ ; c’est son infaillibilité qui impose aux hommes l’esprit d’obéissance et de fidélité envers ce qui est plus ancien et plus grand qu’eux. L’Église catholique est la garante du principe d’autorité » en somme le christianisme structure et garantit la société de manière horizontale et de manière verticale à travers un accès une hiérarchie qui amène à la transcendance et au Ciel. La croix, en définitive. Je conseillerai à l’ami Julien le livre de l’abbé William Slattery Comment les catholiques ont bâti une civilisation, livre fondamental dans cette défense et illustration du christianisme. Le christianisme a bâti une civilisation de bâtisseurs, d’Ambroise de Milan jusqu’à l’essor des monastères, du capitalisme vénitien fruit de la liberté d’entreprendre, en passant par l’an mil, la déforestation, la formation des champions du savoir et des écoles. « Le catholicisme, dit l’abbé, n’est pas une religion, mais une vision du monde, une vision de toutes les dimensions de l’homme, de toutes les dimensions de la société. »

La dernière partie du livre de Julien Rochedy présente en deux chapitres le projet d’une pensée de droite qui oppose à la raison, le matérialisme, la politique, l’individualisme, l’Homme, le contrat, la révolution et la liberté, la tradition, le christianisme, la religion, la communauté, les humains, l’histoire, la continuité, les libertés. L’histoire est la conscience des gens de droite : elle donne l’exemple, fait sens, confirme les continuités. Les vérités classiques prennent leur sens. On se mettrait alors à rêver d’une société où la souveraineté des frontières serait garantie, où les structures régentées par Dieu feraient sens, de la nation à la famille ; où la solidarité ferait communauté ; où le respect de la hiérarchie disposerait le militaire, le prêtre, le père de famille et l’ancêtre à leur place légitime dans la société. Ce monde-là est le monde de la paix que les contre-révolutionnaires ont esquissé.

On pourrait tout de même regretter que le titre du livre ne corresponde pas tout à fait au projet centré sur le XVIIIème siècle, à l’origine de la pensée de gauche, et que l’auteur ne continue pas dans l’histoire des idées avec le courant romantique, réduit à Chateaubriand, les antimodernes comme Flaubert et Balzac, les antibourgeois comme Baudelaire et Bloy ; puis les penseurs de l’Action française jusqu’aux philosophes de la politique et du droit comme Spengler, Toynbee, Evola ou Schmitt. Peut-être même qu’une vision d’ensemble entre Saint-Augustin jusqu’à Tolkien, aurait donné une somme de la pensée traditionnelle. C’est le vœu que nous adressons à notre ami : continuer son travail d’ouvrage en ouvrage avec une véritable contre histoire des idées susceptible de nous faire renouer avec le beau, le bon, et le vrai, notre société en a besoin.

Nicolas Kinosky

© LA NEF le 24 août 2022, exclusivité internet

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