Thibault de Montaigu © DR

Quand l’Esprit guide la plume

Thibault de Montaigu est écrivain et l’auteur remarqué de La Grâce (1), couronné par le prix de Flore 2020, qui raconte sa conversion.

La Nef – Y a-t-il pour vous une « littérature chrétienne » ? L’étiquette « écrivain catholique » vous semble-t-elle pertinente ?
Thibault de Montaigu
– À la fin du XIXe siècle, quand s’est forgée cette notion, on pouvait distinguer deux sortes d’écrivains catholiques, même si très peu ont revendiqué cette étiquette : les officiels comme Paul Bourget ou Henry Bordeaux, qui cherchaient à défendre la civilisation catholique, et les « convertis » tels Bloy, Claudel ou plus tard Péguy qui ont cherché, avec fureur et intransigeance parfois, à ranimer un souffle et une ardeur que la modernité était en train d’éteindre. Il va sans dire que les premiers ont très mal vieilli tandis que les seconds gardent un éclat et une jeunesse éternels. Car c’est l’Esprit qui guide leur plume et non leur plume qui tente d’imposer l’Esprit à leurs lecteurs.

La littérature peut-elle être apologétique, explicitement ou implicitement ? Auriez-vous des exemples d’œuvres qui vous auraient marqué en ce sens ?
La littérature, comme toute expérience artistique, est d’abord une affaire d’émotion. Elle n’a pas vocation à défendre une position mais à donner à sentir l’invisible. « Mes romans ne délivrent pas de messages, il y a des télégraphistes pour ça », écrivait à juste titre Morand. Or l’apologétique emprunte essentiellement le chemin escarpé de la raison pour convaincre son lecteur. Même si Pascal dans ses Pensées peut nous envoûter par sa plume et ses saillies, il ne touchera jamais notre cœur comme le fait saint Augustin dans ses Confessions.

Comment définiriez-vous la grâce, qui donne son titre à votre livre ? Y a-t-il, à vos yeux, des difficultés particulières pour en rendre compte littérairement ?
Je ne considère pas la grâce d’un point de vue théologique, car j’en serai bien incapable, mais uniquement expérimental. Pour moi, elle est cette possibilité unique d’un contact charnel avec l’au-delà. Ce point de tangence entre le terrestre et l’absolu. En d’autres mots, c’est Dieu qui consent à descendre jusqu’à nous pour nous élever jusqu’à lui. Mais évidemment les mots sont bien pauvres pour rendre compte d’un tel miracle, car dans le moment même où Dieu nous ravit, nous cessons d’exister pour nous-même. La conscience se dissout pour laisser pénétrer sa lumière et son amour. Que pourrait la littérature face à Son visage ?

Y a-t-il un « écrivain catholique » qui vous a spécialement marqué ?
Saint Augustin ne cesse de m’éblouir, et le genre des confessions, qu’il a inventé, a été un modèle pour écrire La grâce. Il est l’inspirateur en ligne directe de grandes mystiques dont je porte très haut l’œuvre telles sainte Thérèse d’Avila ou sainte Angèle de Foligno. Concernant les modernes, j’ai une tendresse particulière pour ceux qui, dans leurs livres, relatent le combat au cœur de chaque homme entre la pesanteur et la grâce. Bernanos bien sûr, mais je pense aussi au magnifique Journal non-expurgé de Julien Green que Bouquins vient de publier, ou aux poésies en clair-obscur de Pierre Jean Jouve. Il est dur d’enfermer dans une œuvre tout à la fois la beauté et la misère de l’homme, la marque du péché originel – c’est-à-dire de l’éloignement de Dieu – et la possibilité du salut, qui s’offre à chacun de nous. Ces auteurs, auxquels je pourrais rajouter Dostoïevski, racontent cette déchirure fondamentale qui est à la fois notre croix et notre espérance.

En tant que converti, quel regard portez-vous sur l’Église actuelle et sur ce monde moderne qui semble si loin de Dieu ?
En écrivant La grâce, j’ai été frappé de voir comment les franciscains, dont beaucoup sont des hommes habités par une foi lumineuse, se sont perdus dans le siècle en abandonnant la robe de bure et en se transformant parfois en association caritative – ce qui est, bien sûr, une grande partie de leur mission mais pas que. Aujourd’hui c’est un ordre qui dépérit tandis que les augustiniens, chez qui j’ai eu la chance de séjourner à Lagrasse, attirent grand nombre de fidèles et font naître de nombreuses vocations. Ils ont conservé l’habit et la liturgie traditionnelle mais œuvrent également à l’extérieur de leur monastère. Ora et labora. Voilà selon moi le juste équilibre à garder. Dieu se manifeste dans l’amour aux autres mais aussi dans la beauté des cantiques et des églises. Je peux en témoigner, moi qui ai été frappé par la grâce lors de l’office de complies à l’abbaye du Barroux. Face à l’œuvre de déstructuration du monde moderne, le sacré demeurera toujours le plus grand des remparts.

Propos recueillis par Christophe Geffroy

(1) Plon, 2020, rééd. en poche chez J’ai lu, 2021, 7,60 €.

© LA NEF n°351 Octobre 2022

À propos Christophe Geffroy

Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).