Lectures Octobre 2022

ENCORE UN ENFANT ?
FABRICE HADJADJ
Mame, 2022, 128 pages, 14,90 €

Fabrice Hadjadj et son épouse attendent leur dixième enfant. Las de s’entendre dire « Encore un enfant ? », il a répondu à la demande de son éditeur de justifier une famille si nombreuse, d’où ce petit essai brillant et revigorant. Hadjadj, en effet, y déploie toute sa verve avec un humour omniprésent, mêlant des réflexions anecdotiques aux analyses sérieuses et fortes, le tout étant proprement jubilatoire.

Dans une première partie, il dénonce la vision apocalyptique de certains écologistes qui voient dans l’enfant l’ennemi de la planète : « “Si nous laissons faire Vénus, elle nous amènera Mars.” Faire l’amour, c’est faire la guerre, dès lors qu’on n’a pas recours à la contraception. La surpopulation conduit aux conflits, aux famines, aux épidémies, aux catastrophes climatiques en tous genres » (p. 34). Il montre cependant que les démographes sérieux n’abondent pas dans cette vision catastrophiste et qu’« un enfant n’est pas une chose parmi d’autres. C’est un regard qui peut renouveler le monde entier » (p. 45).

Dans une seconde partie plus grave, Hadjadj pose la question essentielle : « Pourquoi donner la vie à un mortel ? » Cette partie est remarquable et interroge au plus profond ce qu’est devenue notre civilisation matérialiste, obsédée de consumérisme et ayant totalement dissocié amour et procréation, cette dernière relevant de plus en plus de la technique : « Nous sommes ainsi dans une situation sans précédent, qui semble inverser tout ce qui fut jadis. Hier, les communautés humaines offraient à leurs membres des raisons de vivre et de donner la vie. Aujourd’hui, nous construisons une société d’individus et un dispositif de consommation qui fournit avant tout des raisons de se divertir devant l’angoisse de la mort, et de légitimer le suicide comme divertissement final » (p. 83).

Christophe Geffroy

AU SERVICE DE L’ÉGLISE ET DES PRÊTRES
Mémoire d’une vie
GUY-MARIE BAGNARD
Éditions Signe, 2022, 392 pages, 20 €

« Mon sentiment dominant c’est que ma vie a été beaucoup plus conduite que je ne l’ai conduite moi-même », confie Mgr Bagnard, évêque émérite de Belley-Ars, dans ce livre sous forme d’entretiens menés par l’abbé Rémy de Mauvaisin, curé à Marseille, où il retrace les étapes de son riche parcours humain et ecclésial.

L’inattendu a commencé très tôt dans la vie de cet enfant natif de Saône-et-Loire, précisément lorsque, à l’issue de son cycle primaire, ses parents, catholiques de condition modeste (père mineur de fond, mère au foyer), l’inscrivirent comme interne dans un petit séminaire, seul moyen pensaient-ils de mater son caractère rebelle. L’adolescent n’envisageait pas alors de devenir prêtre. C’est pourtant bien l’avenir qui l’attendait à travers un sacerdoce ponctué de missions importantes et variées : enseignement au séminaire d’Issy-les-Moulineaux ; fondation et direction de la première propédeutique à Paray-le-Monial ; gouvernement du diocèse de Belley (1987-2012) ; ouverture d’un séminaire à Ars, œuvre pour laquelle il s’est heurté à bien des incompréhensions ; création de la Société sacerdotale Saint-Jean-Marie Vianney destinée à promouvoir la communion entre prêtres, non à partir d’équipes mais sur la base d’une fraternité reposant sur la transcendance et l’adoration eucharistique.

À travers ses expériences et ses initiatives, Mgr Bagnard a été confronté aux évolutions sociales nuisibles au christianisme et aux bouleversements surgis au sein de l’Église de France sous l’influence de Mai 68 et du détournement des textes de Vatican II, y compris dans la formation des séminaristes et la conception du prêtre (il insiste sur le célibat et la vie intérieure). Mais, lucide et déterminé, il a su relever ces défis. « Le service du sacerdoce a été au centre de mon ministère », assure-t-il, exprimant aussi sa reconnaissance envers les papes Jean-Paul II et Benoît XVI attachés comme lui à saint Jean-Marie Vianney au point qu’il a pu ajouter Ars à la titulature de son diocèse.

Il y aurait beaucoup à souligner sur l’indicible profondeur et la justesse des réflexions qui parsèment l’ensemble de cet ouvrage-testament, puissant témoignage d’une remise confiante, libre et courageuse entre les mains de la Providence.

Annie Laurent

LES CRISES DE L’ÉGLISE
Ce qu’elles enseignent
BERNARD PEYROUS ET SYLVIE BERNAY
Artège, 2022, 300 pages, 20 €

Voilà à vrai dire un livre qui tombe à pic. Alors que nous vivons un moment difficile dans l’Église, la tentation peut être forte de désespérer et peut-être même de se détacher d’une institution qui semble traverser une grave crise multiforme. Rien de tel, donc, que de se plonger dans l’histoire des crises de l’Église pour mesurer combien elles ont été fréquentes et souvent alarmantes, au point que l’état de « crise » apparaît presque comme une situation plus ou moins habituelle, la nôtre, sans chercher à la minimiser, s’inscrivant toutefois dans un long passé qui permet d’en relativiser la portée et d’en espérer une fin heureuse.

C’est dans cet esprit que nos deux auteurs ont conçu leur ouvrage, sans chercher à être exhaustifs, en retenant neuf « crises » significatives qui couvrent l’ensemble des deux millénaires de la vie de l’Église, depuis les hérésies christologiques jusqu’à l’actuelle crise du sacerdoce, en passant par la rupture avec les Orthodoxes, le catharisme, le schisme protestant, etc. C’est un travail pédagogique remarquable, chaque crise étant soigneusement décortiquée : établissement du contexte, exposition des faits, analyse des enjeux et leçons que l’on peut en tirer.

Plus d’une fois l’Église a été menacée de disparition, elle est pourtant toujours là : elle est la seule institution à avoir ainsi traversé deux millénaires. Nos deux auteurs nous invitent ainsi à voir ces événements tragiques dans une vision spirituelle, les crises fragilisant certes l’Église, mais contribuant aussi à la faire grandir.

Christophe Geffroy

GENGIS KHAN
Et les dynasties mongoles
JACK WEATHERFORD
Passés composés, 2022, 396 pages, 24 €

Né vers la fin du XIIe siècle chez les nomades de la Haute Asie, un certain Témoudjin, d’une forte personnalité, allait s’imposer à tous les clans mongols et vaincre chacune des tribus de la steppe (dont les Tatars, rivaux plus ou moins héréditaires des Mongols) – qu’il s’appliquera à fusionner afin de conduire un seul peuple : celui « des tentes aux murs de feutre », faciles à plier et à remonter au gré des fréquentes transhumances. Lequel, en dépit d’ineffaçables disparités linguistiques ou cultuelles, exhibait un air saisissant de cousinage ethnique. Si bien qu’en 1206, un nouvel empire surgit sous le nom (dérivé de la propre tribu de son fondateur) de Yéké Mongol Ulus. Et Témoudjin devint Gengis Khan.

Avec ce chef de très grande valeur, consacré par l’Éternel Ciel bleu, avec ses entreprises guerrières, d’abord coups de main puis opérations d’envergure, l’isolement de la steppe va bientôt appartenir au vieux temps, l’expansionnisme dépasser Samarcande et Boukhara à l’ouest, et à l’est prendre Pékin. Pourquoi les réussites inouïes de cette aventure ? À cause d’une cavalerie incroyablement mobile d’archers infaillibles qui assaillent l’ennemi par surprise, le harcèlent et l’épuisent. Cela au long d’années nombreuses, après quoi le Conquérant, du tout enivré de sa vertigineuse fortune, laisserait à ses descendants le soin de poursuivre et d’accroître encore l’immense domaine.

Chine des Song d’un côté, Europe de l’autre : leur attaque simultanée devait aboutir, sur le second front, à de formidables succès militaires. Contre les principautés russes. Contre les Polonais, les croisés allemands et les Chevaliers teutoniques. Contre l’armée hongroise. Une campagne (1236-1242) foudroyante… et débordante de continuels et énormes massacres. Mais ensuite redéployée vers la Chine insoumise et le monde arabo-persan lorsque Mongka, entre 1251 et 1259, se fut hissé à la tête de l’Empire. Au lendemain de sa mort, la famille gengiskhanide y taillera, à la discrétion de ses diverses branches, quatre grandes unités politiques (dynastie Yuan de Khoubilaï à Pékin, Mogholistan au centre, Horde d’Or en pays slaves, Ilkhanat, entre l’Afghanistan et la Turquie, possédé par Hülagü et les siens) en proie aux aléas de l’histoire.

Michel Toda

QUE REVIENNENT CEUX QUI SONT LOIN
PIERRE ADRIAN
Gallimard/NRF, 2022, 192 pages, 20 €

Une maison de vacances pleine de cousins, la mer toute proche, des vélos aux roues voilées et des cirés jaunes inégalement neufs… Cadre romanesque périlleux, qui peut donner lieu à une série de cartes postales ne méritant pas même une enveloppe. Pierre Adrian – qui s’en étonnera ? – évite le piège. Il n’entonne jamais « on a tous dans le cœur des vacances à Saint-Malo ». Cela tient à l’extrême sensibilité de son regard et de sa plume, qui font ressentir de mille façons la certitude du narrateur : « Chaque année se rejouaient ici les mystères d’une vie entière résumée en quelques semaines. »

Le Finistère a rarement aussi bien porté son nom que dans ce récit, qui fait de Brest « la porte du Ciel », comme l’étaient les Pyrénées et la frontière espagnole dans Des âmes simples, le livre qui révéla le jeune romancier Adrian au public. Ce sont bien les âmes qui sont en jeu, même dans une discussion de plage un peu vaine ou dans la manière d’étaler une crème solaire. C’est l’âme qu’il s’agit de ne pas perdre, dans ce lieu qui est un royaume rongé par ce qui le défait lentement. Pas de gouffres métaphysiques spectaculaires, mais une fine attention à tout ce qui peut laisser le passé et l’enfance mourir en nous. Affleure alors la mélancolie de l’entre-deux, lorsque l’enfant n’est plus et que l’adulte n’est pas encore. Car ce beau roman est avant tout celui du mûrissement d’un jeune homme, hanté par l’idée que les choses, comme les vacances, finissent.

Si le narrateur est le même que dans Des âmes simples, il a mûri, en effet, effaçant ce qui restait de romantique dans son goût pour la marge. Enfant prodigue en mode mineur, le voilà en partie réconcilié avec la vérité d’un rite familial ou liturgique. « Que reviennent ceux qui sont loin » : dans la citation de Cesare Pavese dont ils sont tirés, ces mots relèvent plutôt du constat amer de la perte. Pierre Adrian en fait une prière d’invocation, à laquelle il est difficile de rester insensible.

Ce roman de vacances transfiguré est donc subtilement fidèle à l’intuition qui le fonde : « Août était le mois qui ressemblait le plus à la vie. » On est prié de ne plus jamais considérer « roman de plage » comme une insulte.

Henri Quantin

DIEU SE PROMÈNE EN CLANDESTIN
MICHEL-MARIE ZANOTTI-SORKINE
Robert Laffont, 2022, 300 pages, 21 €

Un nouveau livre du Père Zanotti-Sorkine s’ouvre toujours avec intérêt et une grande curiosité. Celui-ci ne fait pas exception. À première vue, il pourrait offrir la possibilité de savourer à petites gorgées les centaines de pensées couchées au fil des pages, mais traîtreusement elles nous happent, tour à tour enthousiastes, nostalgiques, implorantes, tendres, déçues, tristes ou joyeuses. Nous déambulons de concert par un chemin apparemment erratique en cette si riche palette de sentiments, nous musardons ou nous pèlerinons selon le bon vouloir de l’auteur.

Si, nous le savons, cette route doit d’une certaine manière nous mener au Ciel, n’attendons pas le Ciel pour voir Dieu. Il est là, regardez autour de vous, que nos yeux se dessillent ! Qu’attendons-nous pour évangéliser ? Ce leitmotiv traverse tout le livre.

Alors nous le suivons, pour débusquer ce Dieu clandestin, là où nous ne pensions pas sa présence légitime : dans la rue véritable cour des miracles, dans le Paris nocturne et noctambule, dans les rencontres improbables où la Providence use de ses prérogatives ou d’un mixeur à soupe, auprès des malades et des agonisants, dans les souvenirs de l’auteur. Ces rencontres révèlent en creux les combats à mener contre les atteintes à la vie et à la liberté humaine, l’emprise des réseaux sociaux, le déracinement programmé, la pesanteur des institutions humaines et ecclésiales.

Le filigrane de ces pages peut se révéler en cette affirmation de l’auteur : « J’aime l’Église du Christ, celle qui se tient au pied de la croix, intrépide et resplendissante aux visages de Marie-Madeleine, de Jean et de Marie leur mère commune. Tout était alors si simple : la foi, l’espérance et l’amour se prêtant main-forte. »

Anne-Françoise Thès

BERNANOS
La colère et la grâce
FRANÇOIS ANGELIER
Seuil, 2021, 630 pages, 25 €

Déjà biographe de Bloy, Huysmans, Claudel, Weil… François Angelier nous offre ici une biographie très exhaustive de Bernanos. L’auteur puise dans une documentation impressionnante qui lui permet de suivre son héros au plus près, en fournissant une somme de détails qui alourdit parfois un peu le récit. Mais les passionnés de l’auteur du Journal d’un curé de campagne y trouveront leur compte. La vie et les engagements de Bernanos rendent sa biographie captivante, lui qui a traversé les grands événements de son époque d’une façon si passionnée. La formation, la guerre de 14-18, l’Action française et sa condamnation, la carrière littéraire, l’exil, la guerre d’Espagne et finalement la Seconde Guerre mondiale, puis sa révolte contre la modernité qui tue l’esprit d’enfance, tout cela forme la trame d’une histoire riche qu’Angelier raconte avec une belle empathie pour son héros. Assurément une référence désormais sur Bernanos.

Patrick Kervinec

IL ÉTAIT UNE FOIS LA FRANCE
CLAUDE QUÉTEL
Buchet Chastel, 2021, 620 pages, 24,90 €

Claude Quétel, dont nous avions signalé la remarquable histoire de la Révolution française – Crois ou meurs ! (Tallandier/Perrin, 2019, rééd. Texto, 2021) – s’attaque cette fois à un projet ambitieux : une histoire de France complète racontée dans un petit format (600 pages très aérées). C’est sans conteste une réelle réussite : l’auteur nous donne là un livre vivant, accessible, où les faits, chronologiquement présentés, s’enchaînent aisément, l’histoire prenant ainsi tout son sens. Une histoire de France de plus, direz-vous, après la récente et excellente de Jean-Christian Petitfils (Fayard, 2018) ? Sans doute, mais celle de Quétel a toute sa place et elle a l’avantage d’être une forte synthèse qui ne sacrifie aucun point essentiel ; et de plus, sans complaisance, elle laisse filtrer un bel amour de notre patrie. Un livre, donc, en tout point recommandable, notamment pour les plus jeunes qui auraient besoin d’acquérir des notions historiques que l’école ne transmet plus.

Christophe Geffroy

BECHIR GEMAYEL
YANN BALY ET EMMANUEL PEZE
Pardès, coll. « Qui suis-je ? », 2022, 128 pages, 12 €

Le 14 septembre 1982, jour de la fête liturgique de la Croix, Béchir Gemayel, élu président de la République libanaise trois semaines auparavant, était assassiné à Beyrouth. Il n’avait que 35 ans. Quarante ans après le drame, ce fils d’une famille maronite reste vivant dans la mémoire d’une grande partie de ses compatriotes. Ceux-ci n’oublient pas l’exemplarité des engagements patriotiques de Béchir selon des principes hérités de son père, Pierre. Chef du parti Kataëb depuis 1937, ce dernier en avait fait « une école de formation civique » vouée à la lutte pour l’indépendance (obtenue en 1943). En 1970, enlevé par des Palestiniens armés, qui, soutenus par une partie du monde arabe, notamment la Syrie, s’en prenaient prioritairement à des chrétiens alors que ceux-ci les avaient généreusement accueillis en tant que réfugiés, Béchir prit conscience des dangers encourus par son pays que guettait aussi l’islamisation. Il renonça alors à une carrière d’avocat pour organiser la résistance, sachant obtenir l’adhésion d’une partie des musulmans touchés par son souci de vérité.

Le livre très documenté, illustré de nombreuses photos, que lui consacrent les journalistes Yann Baly et Emmanuel Pezé, tous deux bons connaisseurs du pays du Cèdre, met en valeur la personnalité attachante du jeune militant, en s’appuyant sur ses idées et sur des témoignages. Le discours-programme qu’il prononça le jour de son assassinat, lors d’un déjeuner au couvent de la Croix dont sa sœur était la supérieure, en présence du nonce apostolique, est particulièrement édifiant. Les auteurs voient dans Béchir Gemayel, « apôtre de l’unité libanaise », un modèle d’espérance pour son peuple, confronté à de nouvelles épreuves. Ils invitent enfin les Européens à s’inspirer de son héritage à l’heure où ils ont, eux aussi, à relever des défis existentiels.

Annie Laurent

BEAUTÉS DE LA LITURGIE
DWIGHT LONGENECKER
Saint-Paul, 2022, 148 pages, 14,90 €

Ce livre rassemble des réflexions pastorales d’un prêtre britannique sur la liturgie et sa pratique concrète en paroisse. Disons tout de suite que son point faible est qu’il a été écrit avant le motu proprio Traditionis custodes. Sous ce rapport il semble avoir un train de retard. Essayer de montrer les richesses de l’usus antiquior du missel romain et la compatibilité de la célébration du missel ancien avec la Constitution sur la liturgie de Vatican II à l’heure où la mort de ce missel est annoncée et programmée : il faut avouer que c’est agaçant. Mais si vous pensez que ce motu proprio sera révisé dans quelques mois ou quelques années et que vous vous situez dans une herméneutique de continuité entre les missels romains, alors la lecture de cet ouvrage semble opportune et enrichissante. En tout état de cause c’est ce que le cardinal Robert Sarah écrit dans la préface de cet ouvrage : « Je souhaite que le livre du Père Dwight Longenecker soit lu et médité par de nombreux prêtres et séminaristes, et que les fidèles puissent y trouver des motifs d’action de grâce pour le don du sacerdoce et de la très Sainte Eucharistie. » À bon entendeur…

Abbé Laurent Spriet

GÉNÉALOGIE DE LA LIBERTÉ
OLIVIER BOULNOIS
Seuil, 2021, 496 pages, 24 €

À travers cet ouvrage, Olivier Boulnois propose une approche inédite du concept de liberté pour tenter d’en démêler les grandes questions. Questions essentielles, mais rendues difficiles, voire insolubles par la multiplicité et l’enchevêtrement des termes dont nous usons pour les penser. Par une approche historique et généalogique du concept, l’auteur s’attache à retrouver leur sens. Alors qu’à notre époque, la liberté se pense à partir de notions telles que la volonté, le libre arbitre et la responsabilité, l’histoire de la philosophie permet de mettre à jour les constructions qui les ont fait naître pour retrouver les sens véritables de la liberté. Si nous ne pouvons pas penser la liberté autrement qu’en faisant intervenir la volonté et le libre arbitre, Olivier Boulnois démontre que cette conception, portée en premier par saint Augustin, recouvre et confond en réalité deux termes présents dans la pensée aristotélicienne sur la liberté : le désir et le choix. Ainsi, il nous faut être capable de distinguer, et de hiérarchiser deux sens : la liberté comme faculté de choisir entre deux contraires, ou celle de consentir au bien.

En même temps, un travail généalogique met en lumière le prisme métaphysique qui enferme la réflexion sur la liberté depuis le Moyen Âge. En retraçant son origine et en suivant le chemin par lequel elle est parvenue jusqu’à nous, il devient possible, sur le modèle d’Aristote, de prendre une autre voie pour engager une réflexion sur la liberté. Ce n’est pas, comme le pensaient les philosophes médiévaux, le libre arbitre qui fonde l’éthique, mais bien l’éthique qui est la condition d’une véritable liberté. À partir d’une réflexion sur l’histoire de la philosophie et des constructions qu’elle nous a léguées, Olivier Boulnois offre la possibilité de résoudre le problème de la liberté. Une liberté qui ne réside pas dans la faculté de choix des contraires, mais dans la capacité de choisir le bien, forgée par la quête de la vertu. C’est aussi engager une réflexion sur le rôle du politique : si l’éthique fonde la liberté, alors il revient pour partie au politique de garantir pour chaque homme la capacité de devenir libre.

Anne-Sophie Retailleau

PETITS ELOGES DE L’AILLEURS
JEAN RASPAIL
Albin Michel, 2022, 384 pages, 22,90 €

Ce livre est un recueil d’articles et de textes épars écrits sur une quarantaine d’années. La préface de Philippe Hersem est émouvante et efficace, l’entretien qui suit entre Pauline Lecomte et l’auteur lui-même délivre tous les désirs de Raspail : celui de découvrir l’Ailleurs, ce pays lointain, rêvé et mystérieux, et l’écriture. La première partie traite des voyages. On retrouve avec entrain et gourmandise ce goût de la terre, à l’instar de Paul Morand, qui anime l’auteur. Dans un style lettré mais pas avant-gardiste, Raspail témoigne du Saint-Laurent et du Mexique, du Japon, des îles. Ses vues sur la Patagonie, qui recouvrent la deuxième partie, dessinent une terre rude et froide, sans passion mais attachante. Même dans un petit article, Raspail a l’esprit grande prairie. Son amour pour la royauté ne nous est pas insensible dans la troisième partie. Si la dernière partie du livre semble un peu plus faible, l’ensemble de l’ouvrage est un vrai moment d’évasion.

Nicolas Kinosky

HISTOIRE DE LA LIBYE
Des origines à nos jours
BERNARD LUGAN
Éditions du Rocher, 2022, 212 pages, 20,90 €

Bien connu pour sa connaissance approfondie du continent africain auquel il a déjà consacré plusieurs livres, Bernard Lugan invite ici le lecteur à découvrir la Libye, ce pays d’Afrique du Nord qui s’étire entre la Tripolitaine à l’ouest et la Cyrénaïque à l’est. Son peuple, d’origine berbère, a connu les tutelles grecque, romaine et byzantine avant d’être islamisé sous la forme dissidente du kharijisme dans laquelle il trouvait le moyen de résister à l’arabisation qui l’emportera finalement. Comme en bien d’autres endroits, la religion de Mahomet a su profiter de la faiblesse des chrétiens, en particulier des querelles religieuses et politiques qui, au VIIe siècle, opposaient les coptes de l’Égypte voisine à l’Église de Byzance. Du XVIe au début du XXe siècle, ce territoire fut soumis au pouvoir ottoman avant d’être colonisé par l’Italie qui l’érigea en province sous le nom de « Quatrième Rivage » sans lui faire perdre son organisation tribale, puis d’accéder en 1950 à l’indépendance sous la forme d’une éphémère monarchie, le roi Idriss Ier ayant été renversé dès 1969.

Alors naquit la République arabe libyenne, gouvernée par le colonel Kadhafi à partir de 1973 jusqu’à son meurtre en 2011, événement dans lequel la France et l’OTAN s’impliquèrent au prétexte d’en finir avec un dictateur qui s’employait néanmoins à combattre l’islamisme tout en améliorant l’économie et les services publics, ce qui ne l’empêchait pas de lutter contre la culture berbère et de s’engager dans une aventure militaire au Tchad où il échoua. Mais, au lieu de la démocratie annoncée, la désastreuse politique française a entraîné la désintégration d’une Libye depuis lors soumise à des prétendants rivaux, à la prolifération de milices djihadistes ainsi qu’aux ingérences de la Russie et de la Turquie. La lucidité des analyses proposées par l’auteur sur cette période mérite d’être soulignée. L’ouvrage est en outre complété par des cartes et des annexes fort utiles.

Annie Laurent

PHILOSOPHIE DE DROITE
JULIEN ROCHEDY
Éditions Hétairie, 2022, 272 pages, 22 €

Nous sommes devant une évidence qu’il serait ridicule de nier, même d’adoucir. Le grand nombre, sans toujours le savoir, et souvent peut-être en se croyant assez loin de cette enveloppante réalité, dépend d’une culture imprégnée d’idéologies « progressistes » – devenues aujourd’hui « la norme, le standard, le fond de sauce intellectuel » où presque tout le monde évolue depuis l’enfance. Gauchisme, certes, de faible intensité, mais qui a tendance à « paver la route » d’un gauchisme plus radical, à lui permettre gains et succès. Car entre les deux existent « une origine commune et des eschatologies presque similaires », gages à l’ordinaire de leur « réciproque affection ». Or, voici qu’après la longue prédominance des Lumières propres à une modernité confondue avec l’Occident, allait surgir un groupe de déconstructeurs postmodernistes aux yeux desquels nos idoles d’hier (id est les Lumières) apparurent comme d’hypocrites moyens d’emprise de cet Occident, impérialiste par essence. Au fond, nouvel et fol avatar de la gauche, il s’agissait, touchant l’homme, de libérer le désir, donc de l’émanciper des Formes, des Absolus ; en outre, de lui injecter une bonne dose de « moraline » faite de contrition à l’égard des minorités de toute nature, jalouses d’exprimer leurs spécificités.

Face à cela, un seul rôle pour la droite en postmodernité, ou en fin de postmodernité : être la justification de la volonté d’édifier, de la nécessité des structures et de l’obligation des architectures, de la défense des appartenances organiques, conditions indispensables de la société (pas d’un composé grossier d’individus ramassés en tous lieux), bref, être force de reconstruction, non plus de conservation… puisque la postmodernité laisse le désert en héritage. Et voit l’identité occidentale comme non-identité. Et conçoit la définition de l’Occident comme absence de définition. Oui, là contre, revenir aux fondements. Générer, maintenir et transmettre la possibilité d’une cité, ou mieux : d’une civilisation. Rude tâche à quoi incite l’ouvrage très pugnace, très singulier, de ce surprenant dialecticien.

Michel Toda

Romans à signaler

RATTRAPE-LE
JAKE HINKSON
Gallmeister, 2022, 380 pages, 24,40 €

Jake Hinkson appartient à cette pépinière d’excellents auteurs d’outre-Atlantique qui savent raconter l’Amérique profonde, terre de liberté mais aussi de grande violence. Dans une petite ville de l’Arkansas, Lily, 18 ans, est enceinte et le père de l’enfant, Peter, disparaît mystérieusement peu avant le mariage qui devait sauver la famille d’une situation délicate. Le père de Lily, en effet, est le pasteur de la communauté pentecôtiste qui voit d’un mauvais œil cette jeune fille enceinte et non mariée. La police n’étant pas prête à engager des recherches pour ce qui s’apparente à une fuite devant ses responsabilités, Lily, persuadée que Peter n’a pu la quitter ainsi, décide de rechercher seule le père, avec l’aide toutefois inespérée d’Allan, ancien collègue de Peter. Cette recherche va révéler bien des surprises et s’avérer particulièrement dangereuse…

Encore un excellent roman sur le plan littéraire et humain, avec des personnages bien typés, dont les deux héros au cœur magnanime, mais d’une grande dureté (la violence des milieux du proxénétisme). La description de la communauté pentecôtiste de la famille de Lily est passionnante.

Patrick Kervinec

LE SECRET DE RENE DORLINDE
PIERRE BOUTANG
Les Provinciales, 2022, 190 pages, 18 €

Ce roman, publié quelque temps avant 1984 de George Orwell, est une fable peinte en gris. Tout est inquiétant, oppressant : la ville, les relations humaines, la présence d’une entité supérieure qui contrôle tout et conduit à la méfiance. L’État neutre et froid, le plus froid des monstres froids, assis par une révolution sociale, a éliminé les réalités, la religion, la nation, conduit les hommes à devenir hors-sol. L’homme nouveau-né du communisme et du nazisme, fruit de l’idéal biologique et productiviste, est déchargé de sa langue. Boutang a voulu rendre une langue mourante, dépourvue de souvenirs délicieux et horribles. Ce livre, peut-être embrouillé et confus quelquefois, rend compte de l’inquiétude de l’époque et nous fait mieux ressentir ce que Bernanos disait déjà dans La France contre les robots : « On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure. »

Nicolas Kinosky

© LA NEF n°351 Octobre 2022

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